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La plume


Auteur : BOLAND Micheline

Style : Drame




Il est seize heures. La plume glisse sur le papier. Les mots viennent les uns après les autres. Tant de haine, tant de douleur dans un cœur d'enfant ! Je suis comme un rat de laboratoire qui suit le parcours d'un labyrinthe, trouve un sac de graines et qui, repu, est incapable de sortir de sa prison tant il a grossi.

La plume glisse. Je descends en moi-même. Le matin même, j'ai participé à un atelier "récit de vie". Mon projet est de me libérer des souffrances accumulées en revivant mon enfance mais aussi les jours sombres de mon adolescence et mes saisons désespérées d'adulte mal dans sa peau.

Je revis mes cinq ans. Je revois cette scène où j'avais posé un gros oreiller sur le visage de ma sœur. Je pensais : je veux qu'elle meure, je veux de nouveau être seule avec Maman. Quand Maman était arrivée elle m'avait dit : "Oh ma poulette ! C'est dangereux ce que tu fais là ! Enlève vite l'oreiller… Delphine risque d'étouffer." J'étais déçue de mon échec. J'avais pleuré, Maman m'avait donné un baiser comme pour me consoler d'un chagrin ordinaire.

Je revis la scène sans pouvoir empêcher le stylo de glisser sur la page blanche plus vite que mes souvenirs. Je ne le maîtrise pas. Ma main est son instrument.

Mon fils passe derrière moi, jette un regard au papier
"Qu'est-ce que tu écris Maman ?"
"Je commence un roman. Mais chut, je ne veux pas encore en parler…"
"J'ai l'impression que ce n'est pas ton écriture habituelle… On dirait que tu griffonnes. C'est illisible. Je crois que tu auras du mal à te relire. Tu devrais taper sur l'ordinateur."

À mon tour, je regarde ce que j'ai écrit. L'écriture est petite, nerveuse. Elle s'étire comme un barbelé autour d'une prairie.

Je relis. "J'ai une âme d'assassin. Le temps m'a appris à dompter mes penchants mais tout au fond de moi je voudrais écraser ceux qui m'ont empêchée d'être davantage aimée que je l'ai été."

Je croyais que ma plume avait suivi ma pensée. Il n'en était rien. Elle n'en avait fait qu'à sa tête, elle m'avait trahie… D'esclave qu'elle aurait dû être, elle est devenue maître.
J'arrache la page, je la déchire et je la jette dans la corbeille. Je pose le stylo sur l'agenda ouvert devant moi.

Je ferme les yeux. Je ne veux plus laisser de traces. La plume risque de livrer un nom, un lieu. Personne ne croirait qu'il s'agit d'un roman, tout mon entourage y lirait un récit autobiographique. Je serais mise à nu.

J'entends un crissement étrange. J'ouvre les yeux. Sur l'agenda, à la date du jour et à dix-neuf heures, je lis cette seule phrase : "J'ai une âme et un corps d'assassin." Cette fois, c'est bien mon écriture, c'est bien moi qui ai écrit !

Je ferme l'agenda et je range le stylo dans le tiroir du bureau. C'est le seul moyen que j'ai trouvé pour empêcher la plume de s'exprimer.

Il est dix-huit heures, je prépare le repas du soir. Je suis en train d'éplucher des pommes de terre, des carottes et des courgettes quand Serge, mon mari, rentre de son travail.

Il a une petite mine lorsqu'il me rejoint. Il dit syllabe après syllabe : "Bénédicte, arrête-toi un instant. C'est difficile à dire. Je vais aller vivre chez Delphine. Tu le pressentais peut-être. Ta sœur et moi, c'est compliqué… Maintenant, qu'elle a obtenu le divorce, si on ne fait pas le saut, on risque de le regretter."

Il est dix-neuf heures, je suis assise sur un tabouret. Un filet de sang coule du corps de Serge sur le carrelage de la cuisine. Le couteau est resté planté dans sa poitrine. Il est trop tard. La vie le quitte. La plume avait raison. La force de ma haine d'enfant était intacte.





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