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La ballade de Karen


Auteur : PARROT Jean-Louis

Style : Drame




C'était au temps des chemises à fleurs. La jeunesse avait cru au renouveau du monde et se jetait par milliers sur les routes des Indes, fuyant un futur sans surprises, écrit par leurs parents.
Arriver aux Indes, c'était le Nirvana pour ces routards novices. Un état second s'emparait d'eux. On les voyait basculer dans une spiritualité naïve, s'émerveillant devant Ganesh et Shiva. Ils étaient à cet âge où les idéaux font fonction de boussole et où tout est possible. Les yeux écarquillés dans des habits oranges, les plus touchés d'entre eux clamaient: -J'ai trouvé le chemin! Peace! Love! Et cherchaient sans relâche de nouveaux adeptes pour les sectes obscures qui proliféraient sur ce terreau de choix.
Plusieurs ont essayé de convaincre Karen. En vain. Pourtant, elle avait un profil de victime parfaite. Vingt ans, en paraissant quinze, des yeux profonds et le rire facile, son arrivée à Goa tenait davantage du miracle que du projet. Elle était partie d'Allemagne sans un centime en poche et avait survécu grâce à la solidarité hippie et en vendant le peu qu'elle possédait: ses jeans, sa chemise, son passeport, une espèce de strip-tease inconscient qui l'avait déguisée peu à peu en pirate arabo-indienne... Pyjamas bouffants, keffieh mauve et les yeux alanguis par deux traits de khôl noir, c'était dans cet accoutrement ridicule et splendide qu'elle avait arpenté les gares en quête de trois sous. Elle n'était pas seule à être dans ce dénuement absolu. II y en avait beaucoup comme elle, filles et garçons, à s'être aventurés à des milliers de kilomètres de chez eux sans rien. Pauvres chez les plus pauvres, le chanvre en guise de combustible, ils se heurtaient de plein fouet à une misère contre laquelle ils n'étaient pas armés. A un niveau pareil, l'inconscience s'apparentait au suicide. Ce n'en était pourtant pas un.

Karen a débarqué au flea market de Goa où les hippies vendaient les derniers restes de leurs valises... Billets d'avion et dictionnaires côtoyaient les ceintures d'argent d'Ootakamund et les Lapis lazulis afghans. Des accords de cithare virevoltaient dans l'air imprégné de haschisch et d'encens.
Un jeune homme s'est approché, si beau, démarche chaloupante, californien, les yeux perdus au large, à moitié nu.
-l'm Bruce! A-t’il dit.
Ils s'étaient choisis au « feeling » selon l'expression à la mode et se sont embrassés comme on mord dans un fruit. C'est à même le sable qu'ils ont disparu dans un seul corps mouvant et humide. Karen s'est mise à sangloter de plaisir. Ils sont retournés peu après devant les étals des hippies. Bruce avait besoin d'argent. Il a repéré une montre en or, a souri... Le vendeur?... Un type aux yeux révulsés qui admirait l'intérieur de son crâne. Bruce a volé la montre, toujours en souriant, puis est allé la revendre quelques mètres. plus loin à un indien replet.
Bruce et Karen vivaient sur la plage d'Anjuna. Au coucher du soleil, les hippies s'adonnaient à leurs rites Sacrés, brandissant des shilums vers l'hostie d'une lune qui jaillissait dés flots. Ces cérémonies prenaient place par groupes improvisés. Des freaks, l'air inspiré, allumaient leur shilum en hurlant-Boum Shanka ! Puis le passaient aux autres… Boum... Boum... Et le soleil partait en vrille, saignant sa braise sur la mer, éclaboussant de pourpre leurs yeux hallucinés.
-Too much man! Karen et Bruce flottaient en permanence sur un nuage âcre de haschisch black-Bombay, planant le jour, planant la nuit, s'imaginant choisis, enguirlandés d'étoiles, les élus clairvoyants d'un monde dépassé. Ils s'éloignaient d'eux-mêmes et parlaient lentement... -Love... Love... Et ils faisaient l'amour sur des sarongs indiens. Bruce a initié Karen à des drogues plus dures. En quelques mois, voler n'a plus suffi. Ils étaient toujours beaux mais de plus en plus maigres. Un jour, ils sont montés à Bombay pour appeler à l'aide. Ni l'ambassade, ni la solidarité hippie n'a voulu les aider. Ils se sont retrouvés soudain à hurler de douleur, prisonniers de ce besoin d'opiace enfoncé dans leur sang tel un crochet de feu. On les a vu pendant des jours traîner leur ombre dans cette ville immense à laquelle ils n'appartenaient pas, tendant la main, errant dans un cloaque noir où surnageaient des rats. Tout est allé très vite. Bruce et Karen sont devenus ce couple: elle, une blonde à la peau transparente mendiant les étrangers, lui, un cadavre grimaçant, les yeux trempés de larmes, son visage émacié suppliant...
-Got a dime?... Feel really bad...
A mesure que le manque grignotait les heures, Karen implorait les clients. Elle montrait son prix avec les doigts, puis un peu moins puis un peu moins encore et finissait par se laisser pétrir les seins par des clochards indiens pour quelques roupies. On entendait des chocs agiter la cloison du coffee-shop; des chocs de plus en plus rapides qui faisaient vibrer les cloisons puis quelqu'un gueulait un truc salace et les moustachus se marraient. Karen en ressortait encore plus pâle et balançait le fric à Bruce. Celui-ci détalait. Direction le dealer.

Ils sont revenus à Goa, vaincus et squelettiques. Bruce est allé se baigner. II n'est pas revenu. On a cru apercevoir un point noir qui s'éloignait au large mais personne n'était sûr. Karen est entrée à son tour dans l'eau vert émeraude. Elle a nagé un moment puis a mis la tête sous l’eau. C'est alors qu'elle a vu des serpents. Un entrelacs verdâtre flottant entre deux eaux. Ils lui frôlaient les jambes, ondulants, venimeux... Ils l'accompagnaient dans sa nage. Karen a réussi à ne pas paniquer et à regagner lentement le rivage. Elle s'est échouée sur la plage. Les serpents dansaient dans ses yeux…
Karen s'en est retournée au village. Elle parlait de Bruce... Si quelqu'un l'avait vu. Elle n'en descendait plus de son voyage acide et vivait nue à Anjuna. On la voyait le soir errer parmi la foule, s'approchant des nantis attablés, plongeant ses ongles noirs dans des assiettes chaudes pour y voler une poignée de riz et l'enfoncer dedans sa gorge. Elle partait en délirant, frêle et ignoble, ses jambes maigres et infectées brinquebalant sous elle.
-Bruce... Have you seen him?...
Elle se faisait souvent frapper et des croûtes constellaient son corps souillé et pâle. Elle puait la folie et la peur.
Karen est revenue à Bombay: Un hôtel plein de freaks- on ne se soustrait pas à ses semblables- des lits en cordes et les pâles brisées de ventilateurs moribonds... Boum Shanka... Boum la poudre... Boum l'opium... Elle passait ses journées à chercher son venin au milieu d'autres drogués noyés parmi fa foule. Des éclopés, des hommes, des femmes sans nez, sans lèvres, les gencives en sang. Certains portaient leur jambe dans une brouette, d'autres rampaient parmi les immondices. La mort, le sourire, la souffrance, tout se mêlait... Cloîtrée dans sa chambre, l'humidité et les larmes qui coulaient de sa peau, Karen avalait des boulettes d'opium, ne mangeait plus que ça. Ses os saillaient. Son regard brûlait. On a fini par la jeter hors de l'hôtel.
Elle vivait contre un mur, désormais, enroulée dans une toile cirée à carreaux: Elle grelottait tout en suant à grosses gouttes. Impossible de comprendre comment elle en était arrivée là. Karen a pêché au fond de sa poche un berlingot d'opium gluant et l'a avalé. Un hoquet est monté de son ventre et eue a recraché l'opium. Rien à faire Plus rien ne restait. Elle s'est levée. Elle dégoulinait de sueur. Elle est allée jusqu'à l'hôtel du Patchoune pour y rencontrer le dealer. Kapo, c'était son nom. Elle s'est plantée devant le vigile. Celui-ci a sorti son bâton.
-Je veux parler à Kapo! A dit Karen.
Trop tard! Pas déranger Monsieur Kapo! Toi revenir demain! A répondu le vigile. Karen est repartie. Elle est entrée dans un Tchaï Shop qui possédait un téléphone et a appelé la chambre de Kapo. Kapo ne voulait pas être dérangé. Monsieur Kapo n'était là pour personne. Monsieur Kapo était le seul qui faisait crédit. Karen a pleuré dans le combiné du téléphone bien après que l'autre eut raccroché. Les gens ont détourné la tête. On lui a enlevé le combiné des mains et poussée gentiment vers la porte. La rue. Son corps coulait. Se liquéfiait par le bas. Une douleur brûlante qui couinait dans son corps. Elle s'est accroupie derrière un camion et a vomi. Quelques gamins l'ont insultée en levant le poing.

Kapo... Kapo... Kapo... Ce nom cavalait dans son crâne. II n'y avait que ça de solution à sa vie. Elle est revenue à l'hôtel et a jeté des cailloux sur les vitres du deuxième étage hurlant:- Kapo! Gimme some smack!
Elle n'a pas vu le vigile arriver derrière elle. Le gourdin s'est abattu sur son bras et elle s'est enfuie en sanglotant. Elle s'est arrêtée au coin de la rue. Un énorme hématome battait à son bras droit. Elle est repartie, tirant des bords incertains, de ruelles en ruelles, folle de panique à mesure que la nuit avançait. Elle s'est retrouvée devant la Star Pharmacy: fermée! Elle s'est jetée contre les grilles et les a secouées comme une guenon de zoo rendue folle par la cage. Surprise. Le propriétaire est sorti. Pas la peine de parler, il a tout de suite compris ce que Karen voulait.
-Toi, payer d'abord.
-Pas d'argent.
-Toi payer d'abord! A répété l'homme - ou toi va-t'en!
Karen a ôté sa ceinture et l’a tendue au pharmacien. Celui-ci a hoché la tête.
-Toi, attendre...
II est passé dans l'officine et est revenu avec un bout de papier plié d'une manière compliquée. II l'a tendu à Karen.
-Toi, maintenant, fous le camp! Karen a pris le papier et s'est enfoncée dans la nuit. Elle a sauté un bras d'égout et s'est retrouvée dans un terrain vague parsemé de baraques en carton: Le slum... L'extrême pauvreté... Elle s'est laissée glisser le long d'un arbre, s'est accroupie et a ouvert le papier. Il n'y avait pas beaucoup de morphine. Un quart de gramme au mieux. Elle a versé la poudre jaune sur sa carte d'identité, a roulé un tube de papier journal, se l'est enfoncé dans le narine et a aspiré d'un seul coup. Le rail de morphine a heurté son cerveau. -Ahhh... C'était cela, la délivrance, cet envol magnifique et pesant. Elle a senti que son corps se libérait de lui-même comme le serpent se libère de sa peau. Ses mains se sont emplies de fourmis noires, un sang neuf a irrigué son corps.
-Ahhh... Elle s'est endormie dans l'extase.

-Batcha! Batcha!
Elle a ouvert les yeux, a eu un mouvement de recul. Quelque chose la regardait. C'était un homme ou plutôt ce qui en restait. Sous la broussaille des sourcils, il y avait des yeux, rougis par la fièvre, plus rien dessous. Des pommettes au menton, un trou béant aux bords roses palpitait sous une respiration haletante. De cette bouillie de chair piquée de chicots noirs; des sons gutturaux s'échappaient:
Un homme à la gueule dévorée par la lèpre était penché sur elle. II avait posé son moignon sur la joue de Karen. Karen s'est dégagée et s'est dressée sur ses jambes. Le lépreux était de sa taille et leurs yeux se sont rencontrés.
-Moi, no money... a dit Karen.
-Toi venir! A dit le type d'une voix chevrotante, sa langue s'agitant au milieu des dentelles de chairs sanglantes, noire comme un mégot carbonisé. II lui montrait une baraque en carton. Karen s'est retournée. Des silhouettes en loques l'encerclaient.
-Toi venir! A insisté le monstre au visage coulant.
Ils ont marché jusqu'à la cabane, suivis par une poignée de lépreux. L'un d'eux s'est baissé et a écarté un drap sale. Karen est entrée à l’intérieur de la cahute en carton. Un homme était assis sur le sol, près d'une lampe à huile. I1 n'avait plus de jambes et ses bras s'arrêtaient avant les coudes. Ses moignons étaient entourés de coton. Son visage barbu était grave. Un nez crochu et des yeux calmes, un peu hautains. Il respirait la dignité. A côté de lui, il y avait la chariolle des culs de jatte: un carré de bois monté sur des roulettes et deux fers à repasser en guise de moteur: II a tiré à lui son véhicule, s'est contorsionné; son buste s'enroulant autour du pivot de ses bras et il s'est juché sur la planche. II n'avait pas quitté des yeux Karen un seul instant.
-Assieds-toi, Batcha!
Karen s'est assise devant l'homme. Les ombres de la lumière de la lampe à l'huile formaient sur son visage des dessins sinueux. L'homme a fait un geste et un shilum est apparu, déjà fumant. L'homme l’a pris entre ses deux moignons et a placé le tuyau devant sa bouche. II a tiré une longue bouffée et son visage barbu a disparu dans un nuage de fumée grise. Puis il a passé le shilum à Karen en l'observant. Karen a collé sa bouche là où le lépreux l’avait fait juste avant et a inhalé une longue bouffée de haschich. L'homme a eu un sourire et a plissé ses yeux. Une tasse de thé est apparue, rouge et gorgée de sucre. Karen l’a portée aux lèvres du lépreux et l'a aidé à boire. Un murmure courtois est monté de la pièce. Les lépreux ont fait cercle et ont entamé une conversation sur la saison de cricket. Le cul de jatte semblait tenir salon. Ils ont fumé toute la nuit, partagé du riz blanc de la même écuelle et au matin, Karen est repartie. Elle a serré les moignons dans ses mains, pressé le trou de chair contre sa poitrine, embrassé des peaux pourries. La tête droite, elle est partie.

Elle n'aurait pas su dire ce qui s'était passé ce soir là, dans la pénombre moite. A quel moment les yeux de ces lépreux indiens s'étaient mués en flammes pour briller dans la nuit comme de purs joyaux. C'était un de ces trucs que le destin vous donne, une perche tendue par plus pauvre que soi et Karen l’a saisie sans chercher à comprendre. Elle s'est rendue au dispensaire, a demandé de l'aide. Puis elle s'est barricadée sous un toit de carton avec quelques cachets. Elle a commencé à décrocher. Un jour après l'autre et un jour à la fois. Elle faisait ça pour elle, pour ce qu'elle pouvait être, pour l'absence de Bruce, pour les lépreux du slum et pour ta dignité, gémissant, grelottant, elle s'éloignait du smack, tout son être tendu vers cette idée nouvelle: elle pouvait guérir et maudissant Kapo, rejoindre les humains. C'est au bout de dix jours qu'elle a ouvert sa porte, la drogue évaporée de ses yeux grands ouverts. La nuit était tombée. Les Dieux régnaient en maître sur le slum endormi. Des étoiles filantes dégringolaient du ciel.





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