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Un violon pour un rat


Auteur : PARROT Jean-Louis

Style : Drame




C'était un casino en béton et en stuc, posé en travers de la plage comme un gros gâteau dégoulinant de chantilly. Des fenêtres éclairées, s'échappait une musique douce.... Dzing... Doung... Plim...
Des musiciens jouaient en rythme devant un petit vieux bizarre qui tranchait l'air avec une baguette en bois...
Dzing... Doung...Plim...

Plus bas, sur la plage glacée, faisant face aux fenêtres baignées d'une lumière chaude, il y avait deux clochards enveloppés dans des cartons. C'était en février. Le ciel grouillait de mouettes venues du dépotoir tout proche. La fumée de l'incinérateur avait laissé sur le sable une mince pellicule d'huile figée.
Zoner sur une plage en plein hiver, ça peut paraître un plutôt saugrenu; mais les deux gars s'étaient fait rembarrer de partout, la gare, le shopping, les églises... Ils savaient plus où aller... Depuis ce matin, leurs mains brûlaient. Même enfouies dans leur froc, elles cramaient de froid. Leur ventre était vide. Ils étaient crasseux, paumés...
Le plus chétif des deux s'appelait Lancelot. II avait quinze ans et en paraissait onze. Quelques poils de moustache se battaient en duel entre son nez et ses dents jaunes, lui donnant l'air d'un hamster mal luné. L'autre, c'était Lou, à peine plus âgé, un gros rouquin hargneux, la peau couleur de rouille, condamné à boiter par un maudit pied bot qu'il tramait dans la vie tel un boulet de cuir.
« Vos gueules! » a fait Lou en direction des silhouettes noires. Lance a gloussé et son sourire a déchiré ses lèvres gercées, y faisant perler un chapelet de minuscules gouttes de sang. II a craché sur le givre un berlingot rougeâtre.

Dzing... Doung...Plim....

L'orchestre y allait à fond et Lou et Lancelot se sont serrés un peu plus l'un contre l'autre, se soufflant leurs haleines puantes dans le cou. La musique a fini par se dissoudre dans les lamentations du vent et dans le clapotis des vagues. C'est là qu'ils se sont aperçus qu'ils n'étaient plus seuls : des bestioles avaient formé une espèce de ronde tournicotante autour d'eux...
« Des rats! » a hurlé Lance.
Lou a essayé de les effrayer en leurs jetant du sable et en faisant « Shhh... Shhh... » mais les rats, loin de se tirer, se sont hérissés en faisant vibrer leurs moustaches.
« Ti-Ti-Ti... »
« On s'casse! » a dit Lance.

Ils se sont retrouvés à marcher dans les rues de cette petite station balnéaire, Lou perché sur sa grosse .semelle cloutée avançait avec peine, son gros bidon roulant autour de ses hanches, en équilibre instable sur son pied déformé.
Ils ont remonté le boulevard, reluquant l'intérieur des bagnoles avec le vague espoir d'y trouver un truc à piquer. Leurs gueules étaient livides, pâles comme des lunes sous les néons blancs.
Il aurait fallu trouver un coin chaud, mais y avait rien, rien que la nuit et des putains de volets fermés à triple tour. Ce monde était un endroit haïssable... Lou a gémi. Un gros sanglot est venu se loger dans sa gorge. Il s'est pris à souhaiter qu'une bagnole leur roule dessus mais la rue était vide. Dieu chiait sur les pauvres. C'était pas aujourd'hui que ça risquait de changer...
Ils ont fini par se coucher sur le trottoir mouillé, formant une boule de guenilles et ont dormi ainsi, enchevêtrés, jusqu'au matin. Ils sont repartis dès l'aube dans les rues glacées, et ont erré pendant des heures, seuls sous les nuages. Ça les a ramené à la case départ: La plage, le Casino... Lou a dévisagé Lance de ses petits yeux injectés de douleur.
« Ça va? »
« Fais pas chier.:. » a répondu Lance .

Le ciel postillonnait des gouttes de pluie grise. Les deux gars ont cherché un moment leur abri de carton mais les rats en avaient fait de la dentelle. Le sable était couvert de billes d'excréments. Ils se sont assis sur la merde de rat et ont partagé une clope. Quand la clope a fini de cramer, ils se sont levés et se sont rapprochés du casino, courbés comme des hyènes, passant en contrebas de la dune pour pas se faire repérer. Après avoir traversé un no-man's land entoure de grillages, ils sont arrives a I'amere du gros bàtiment. Une mouette a gueulé dans le ciel. Lou a pesé sur une porte. Celle-ci a craqué.
Ils ont déboulé dans une salle immense avec un bar sur le côté. Il faisait chaud et le sang leur est monté directo à la tête. L'estrade qu'il y *avait au fond, avec tout ce tas d'instruments de musique dessus, paraissait frémir dans la lumière bleue.
« Merde! » a fait Lou.

Ils ont couru jusqu'au bar, ont plongé leurs doigts dans un panier de cacahouètes, et ont commencé à se bâfrer. Lou a arraché une bouteille d'un casier.
« A la tienne! »
II a bu, a roté, puis l'a passée à Lance.
En un rien de temps, la bouteille était vide. Ils ont ensuite grimpé sur l'estrade. Lance s'est planté devant un tambour.
« Écoute! »
II a frappé sur le tambour avec le plat de la main et un son caverneux a résonné dans la salle...
Ils ont éclaté de rire. Lou s'y est mis à son tour et a balancé sa chaussure orthopédique dans une batterie de cymbales, produisant une cascade de bruits cristallins. Ils se sont écroulés de rire, renversant d'autres trucs, des orgues, des syntés, tout un tas d'instruments électroniques qu'ils n'avaient jamais vus. Ils étaient en plein délire, quand une porte a claqué et qu'une voix a traversé la salle.
« Qu'est-ce que vous foutez là? » a fait la voix.
Les gamins ont arrêtés de rire. Ils ont dégluti et ont vu rappliquer un type en smoking noir.

C'était un petit vieux, les cheveux rejetés en arrière. Drapé dans son écharpe, des plis de chair flasque allant et venant sous ses joues, il se dirigeait sur eux à grandes enjambées volontaires. Ce n'était qu'un petit vieux tout maigre malgré ses airs d'impérator...
Il s'est planté devant eux. « Petits morveux! »
La main de Lou s'est crispée jusqu'à s'en faire blanchir les phalanges. Il a attendu que le type soit bien à sa portée pour lui décocher son poing en plein dans le nez.
« Haï! »
Le chef d'orchestre a reculé en zigzaguant. Il a porté la main à ses narines, en a ramené un peu de sang puis est tombé sur le cul. 11 est resté là, les yeux vitreux; à regarder ses doigts sans comprendre.
Lance a ricané puis a sauté sur le vieux, lui a fait rapidement (es poches, n'a rien trouvé... « Où est ton fric, sale vioque! »
Le vieux a ouvert la bouche mais aucun son n'en est sorti. « Ton fric! » a répété Lance.
Le vieux a essayé de se relever mais il semblait scotché au sol. D'une voix à peine audible, il a bredouillé...
« Pas d'arg... » « Ta gueule! » Lou a jeté une baguette a quelques centimetres de sa tête. Le vieux musicien s'est tasse sur lui-même.
« T'aimes pas la musique? » « Si... Si... »
Lou a enfoncé son pied bot dans la gueule du vieux.
« Putain d'ta mère! On s'est caillé toute la nuit à t'écouter! » a hurlé Lou.
Les deux gamins se sont mis à shooter dans le vieux musico en prenant de l'élan comme pour marquer des tirs au but.
Recroquevillé, les mains protégeant ses parties génitales, le vieux musicien tressautait sous les coups. Bientôt ses cris se sont transformés en râles, ses bras sont tombés de chaque côté de lui .
Les gosses se sont arrêtés.
« Vieux con!... » a dit Lance.
Lou a craché. Il est reparti farfouiller dans le bar.
Lance est remonté sur l'estrade. « Vise un peu ça! »

Il avait déniché un instrument différent des autres, un violon tout en courbures délicates, d'un bois vernis aux reflets profonds. II était posé dans l'écrin d'une boite tapissée de velours . Lance a saisi le violon, -se l'est calé sous le menton puis a effectué un lent mouvement de vas et viens avec l'archet, exactement comme il l'avait vu faire à la télé.
« Grrroink.... Grrroink...»
C'était affreux. Lou a rappliqué, une bouteille à chaque main. Ii chaloupait sérieux. « T'en veux? »
Des gémissements lui ont répondu.
C'était le chef d'orchestre qui refaisait surface. Les joues baignées de larmes, il agitait en cadence ses mains tuméfiées..

« Arrêtez! Arrêtez, malheureux! ... »
Puis, il a essayé de se relever mais son cul l'a ramené au sol.
Lou s'est approché du vieux musico, les traits déformés par la haine. « Tu vas la fermer, ta gueule! »
Ses poings se sont abattus sur le vieil homme qui s'est étalé de tout son long sur le plancher.
« Barrons-nous! » a dit Lou.

Mais Lance continuait de jouer du violon. 11 n'était plus là pour personne. L'alcool envahissait ses membres et remontait dans sa gorge en longs fils brûlants.
Il sciait les cordes du violon avec délice et les sons qui sortaient de cette carcasse vernis ressemblaient à des râles de femme. Il avait envie de pleurer ou de rire. Il savait plus trop.
Soudain, l'orchestre est apparu, des hommes en habits noirs, suivis de femmes déguisées en sapin de Noël.
" Iiooooo... »

Ils avaient aperçu au même moment les instruments à terre, le chef d'orchestre dans son smoking déchiré, ses lèvres écrasées d'où coulait un jus noir.
Tous les regards se sont braqués sur les deux gamins débraillés. Lance a réagi le premier. II a fourré le violon entre sa peau et sa chemise et s'est élancé vers la porte.
Lou l'a suivi, le corps cassé en deux, son pied raclant le plancher comme un soc de charrue...
Ils ont franchi la porte et ont voulu couper par le dépotoir. Grave erreur. Ils se sont retrouvés à piétiner un sol mou, semé d'embûches: poches poubelles, merdes grises, trucs -rouillés. Impossible de courir. Au bout de quelques mètres, la jambe de Lou a disparu jusqu'à mi-cuisse dans le sol en putréfaction. Lance a rebroussé chemin et a aidé son copain a reprendre sa course. Les sirènes gueulaient de partout à présent.
« Lou! »
Des gyrophares ont balayé la surface fumante du dépotoir. Les gosses ont aplati leurs visages contre le sol et n'ont plus bougé. Ils entendaient distinctement les voix apeurés des gens de l'orchestre et celles des flics qui leurs répondaient. Des voix dures qui claquaient comme des percuteurs. Des matraques se sont mises à frapper en cadence contre des mains gantées de noir... La chasse commençait. « Tap... Tap... Tap... »

Le ciel s'est alors déchiré , larguant des cordes de flotte sur eux. Les gosses ont voulu en profiter pour ramper mais ont du s'arrêter au bout de quelques mètres.
Une bagnole était apparue sur la plage. Un 4x4 qui leurs bloquait le chemin. « Lance! »
«Ouais !... »
« Faut s'planquer! »
Ils se sont mis à creuser.

Comme des rats. Leurs mains ont griffé le sol puant que la pluie délayait, brisant leurs ongles sur la terre gorgée d'ordures, arrachant des blocs d'éclats de verres, s'y déchirant les doigts.
« Vite ! »
Ils ont plongé dans cette espéce de chiasse noire et se sont roulés dedans.
Ils ont retenu leurs souffles et ils ont attendu. Au milieu de la boue glacée, on ne voyait plus que le blanc de leurs yeux. Un vigile est passé à moins d'un mètre, ses bottes en cuir écrasant les poubelles. Un autre leur a presque marché dessus. Mais ces mecs étaient trop occupés à se boucher les narines et à se protéger de la pluie... Ils n'ont rien vu. Au bout dm moment, Lou a relevé la tête. Y avait des bagnoles de flics aux quatre coins du dépotoir. Rien a battre. Fallait attendre.
« Lance… »
« Quoi ? »
« Je caille… »
« Shttt… »

Une heure plus tard, ils étaient à demi-morts de froid. La boue s'infiltrait dans leurs guenilles, mordant leurs os.
Les bagnoles étaient toujours là .
« Arrête de trembler!... » a gémi Lou.

La nuit est tombée. Un coup de vent a chassé les nuages et les étoiles sont apparues. C'est alors que du fond du dépotoir, des milliers de rats sont remontés, grouillant comme des bulles, s'attaquant aux flaques de nourriture en couinant.
« Ti-Ti-Ti... »
L'arrêt de la pluie les ramenait en surface... Pelés, affamés... Leurs longues queues souples glissaient au milieu des immondices comme des serpents noirs...
Lou a tourné lentement les yeux. Une énorme bestiole était à dix centimètres de lui. Les petits yeux rouges semblaient rire. Deux dents ont brillé sous les moustaches frétillantes, dressées comme des épines et se sont plantées dans ses lèvres. Il a senti deux épingles de feu percer sa langue.
«Au secours! »

Lance, à son tour, a hurlé.
Des rats se frayaient un chemin par le bas de son pantalon, griffant sa peau, remontant par ses cuisses. Les deux gosses se sont redressés, dégoulinant de rats. Les vigiles les ont aperçu illico.
« Là! »
Un coup de feu a troué la nuit noire, envoyant des entrailles de rat voltiger comme des lassos roses sur des boites de raviolis.
« Merde! Oh non!»
C'était Lou. Sa jambe, aspirée par le sol, s'était bloquée dans les ressorts d'un vieux sommier.
« Merde! Merde! Oh merde!... »
Son foutu pied ... Lance a essayé de le tirer à lui mais rien à faire... Lou s'est agité, s'est agité encore, puis s'est assis, désespéré et ridicule, encore vaincu par son pied bot.
« Tire-toi! » II a dit à Lance. « Non! »
« Tire-toi, j'te dis! Par là!... »

Du coin de l'oeil; Lance a aperçu le bout de grillage percé que lui montrait Lou. A contre-coeur, il a plongé dedans. Il a boulé sur la plage et a couru en zig-zag, les balles des flics sifflant comme des frelons autour de lui.
Lance a dévalé une pente, a fait un crochet, puis un autre et s'est enfoncé dans les dunes, trébuchant parmi les arbres squelettiques, se méfiant de chaque ombre suspecte. Ses larmes séchaient dans sa morve et lui cisaillaient la peau. Le vent sifflait par sa braguette. II ne s'est arrêté qu'à bout de souffle, soufflant comme une forge, des points dansant devant ses yeux.
Plus tard, alors qu'il sanglotait, la vision de Lou bloquée sur sa rétine, il a senti un truc mou dans sa poche et n'a été qu'à moitié surpris d'y découvrir un rat. La faim a vrillé son ventre. Alors, il a péché dans sa chemise un briquet. Il a tiré le violon hors de ses loques et a brisé l'instrument contre un arbre. II a dégotté quelques papiers gras et il y a foutu le feu. Puis il a rajouté des bouts de violons vernis, échardes par échardes. Il a fini par balancer le manche noir aux dessins délicats dans le feu. Une flamme blanche est montée; éclairant son visage .
Ensuite, il a enfoncé une des cordes du violon dans le cul du rat. Le fil de fer est ressorti de l'autre côté de la bestiole, arrachant au passage un oeil sanguinolant. Lance s'est assis en tailleur devant le feu et a fait rouler l'animal par dessus les flammes. Le rat a grésillé et a commencé à fondre....
« Frrrttt.... Frrrtttt:... »
Quand le rat a été bien grillé, Lance a mordu dedans.
C'était fameux. Lance a sucé les tripes et chaque petit os. Il a même brisé le crâne avec ses dents pour en aspirer la cervelle.
I1 s'est assoupi un instant.

Il a rêvé de son copain mourant au milieu des poubelles. Des flics qui exultaient... Il a rouvert les yeux_ La nuit était toujours aussi noire. Quand le matin est apparu, il s'est rapproché de la ville et il. s'est dit: Les flics ne vont plus me lâcher maintenant... Alors Lance a soulevé la première plaque en fonte qu'il a trouvé et a pénétré les égouts.
Il a de suite été conquis par le calme et de la douceur de l'endroit. C'était comme s'il retrouvait le ventre de sa mère. Dans ces boyaux où la merde et l'eau circulaient librement, il faisait presque chaud. Bien-sûr, il y avait des rats mais il ne les redoutait plus, comme si le fait d'en avoir dévoré un, pouvait faire de lui un prédateur véritable, de taille à tuer.

Au bout de quelques temps , ses cheveux se sont hérissés sur son crâne et ses habits ont pourri sur son dos, formant une sorte de deuxième peau. Lance passait désormais le plus clair de son temps à somnoler sur le ciment près d'une échelle. La nuit tombée, il montait dans la rue pour fouiller les poubelles et ronger. Un soir, un passant a entendu cette présence invisible qui grignotait dans les ordures et a averti les autorités.

Du maïs bleu et rouge a envahi la ville et Lance a fini par en avaler. Ils ont ramassé les cartons dans lesquels il s'était évanoui, deux raies de sang sous les narines.
Lance a plus ou moins senti qu'on le jetait dans une benne à ordure. Il a atterri sur un matelas doux de rats à l'agonie. Le camion s'est mis à rouler, faisant crépiter sa cargaison moribonde puis il a ralenti. L'incinérateur dégueulait sa fumée noire sur les fenêtres du casino désert. Les rats essayaient de fuir et griffaient désespérément les parois en fer du camion.

Lance a ouvert les lèvres pour appeler à l'aide. Son menton chiffonné, parsemé de poils rêches, a tremblé. Ses yeux ont lancé des éclairs, ses dents ont brillé.
« Ti.Ti.Ti »
Il savait plus parler.





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