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Les vitraux


Auteur : PARROT Jean-Louis

Style : Drame




Un âne, quand ça ne sert plus aux hommes finit par se transformer en une espèce de monstre hybride, quelque part entre le cheval et le rat. Il en est de même pour l'homme quand il perd son utilité : banni par ses semblables, il change d’apparence.

Lui, c’était Jorge, un clochard de trente ans, la peau couleur de vin. Il parlait seul, affirmant à qui voulait l’entendre qu'une armée de rats hantait les caniveaux. Des rats, peut-être après tout qu'il y en avait... Qui aurait pu le dire.Personne ne restait assez longtemps près de lui pour vérifier s'il disait vrai.

Quant à la bête, c’était un âne qui n'avait guère meilleure allure, arborant constamment à son encolure un chapelet cliquetant de débris de poubelles accrochés en cascade à ses crins. Combien de fois, coiffé de boites de conserve glanés ça et là au plus profond des entrailles de la ville, n'avait-il pas du perdre sa dignité à frotter ses joues contre le sol pour déloger des bouts d'acier incrustés dans sa chair... Toutes sortes d'insectes venaient s'abreuver dans ses yeux globuleux et luisants, comme remplis d'huile. Des taons, des guêpes, des moustiques, des mouches, venaient se délecter de ses plaies et virevoltaient autour de sa carcasse aux arêtes pointues, de ses oreilles grignotées par la gale et jusqu'au fil de ses dents rectilignes dans une ronde incessante qui sifflait de fureur. II boitait mais n'était pas facile à approcher. Il ruait dès qu'il jugeait une présence trop proche. Ses sabots labouraient la boue, des zigzags soulevaient son cuir gris, dressant en éventail des poils rêches comme des paillassons. II émettait un geignement affreux, rauque et sonore, en arquant au maximum son cou vers l'avant et en faisant vibrer ses babines. Il se mettait à braire à pleins poumons, sa cage thoracique se gonflant et se dégonflant : -Hiiii... Haaannn... Hiiii...Haaann...Hiiii... Haaaann...

Le clochard avait lui aussi mis au point une pauvre stratégie de défense qui consistait surtout insulter le ciel en moulinant des bras. C'est ainsi qu'on le voyait rugir dans les bars aux relents de vinaigre : En agitant ses bras.
Alors, des types aux papillons froissés le servait à contrecœur. Notre Jorge avalait un verre, puis un autre, un autre encore… Les tremblements faisaient place à des hoquets de poivrot. Il retournait près de ses poubelles et y cuvait son vin dans un sommeil haché, peuplé de rats en embuscade puis émergeait, la gueule en feu. II fallait boire à nouveau.
Il partait acheter de l’alcool au commerçant du coin, un de ces grincheux qui lui happait ses sous en toisant sa tignasse aplatie par la crasse et son pantalon qui pendait lamentablement de ses hanches. Jorge s'en moquait. II parlait à sa bouteille en la tenant tout contre lui. Il ne voyait plus les taxis glisser comme des ombres, ne se rendait pas compte lorsque la respiration de la ville changeait de rythme. C'était une autre vie qui se déroulait sous ses yeux. Les gens allaient et venaient, nobles et droits. Du fond de sa pénombre, il leur lançait des petits cris plaintifs et ils s'écartaient encore un peu plus loin de lui.

De l’autre côté de la ville, le long des marges incertaines du dépotoir, l'âne avançait, clopin-clopant, silhouette tanguante sur laquelle crépitaient les insectes. La brume tombait en lourdes nappes et pesait sur les détritus.
Des couinements aigus fusaient souvent du sol en putréfaction. L'âne abaissait sa tête. Son sabot venait heurter des portées de rats. Éparpillés hors du nid, les rats se roulaient de colère, leurs petits corps transparents où battaient des viscères, englués dans une soupe de muqueuses et de lait. L'âne reniflait la flaque odorante, enfonçait avec irritation son sabot dedans, déclenchant le silence.

C'est toujours en ennemi que les gens rencontrent les rats. Jorge, ce soir, était le rat et l’ennemi, un type au crâne rasé qui l'agrippa par les cheveux et le força à s'allonger parterre. Jorge n’opposa pas la moindre résistance. Il sentit qu’on lui arrachait ses chaussures et ne trouva rien d'autre à dire que de faibles :
-Non… Non... Non...
Et mâchonnant sa langue, il regarda effaré, ses pieds nus. Le type partit, un sale sourire fendant son visage, un drogué, au corps cousu de nerfs.

L'âne ne tarda pas, à son tour, à tomber dans une autre embuscade. Deux formes s'étaient dressées dans la nuit. un homme et une femme...
-On le tient !
La femme tenait un sac de jute serré de toutes ses forces contre la tête de l’animal, le forçant à ployer sous son poids pendant que l'homme en profitait pour agripper ses pattes et le renverser d’un seul bloc sur le flanc. Ils l'entravèrent à toute vitesse, saucissonnèrent sa bouche avec du fil de fer et le tirèrent vers les taillis en hurlant, victorieux:
-On t'a eu, sale carne!

L'âne secouait son encolure dans tous les sens et roulait des yeux affolés. Le fil coupait la chair sensible entre sa bouche et ses naseaux et le sang lui brûlait la langue.
-Sale carne!

Des coups de poings se mirent à pleuvoir sur le ventre de l’animal avec un bruit de tambour profond et creux. Ils dévalèrent une pente plus raide et l’âne bascula sur lui-même, dégringolant jusque dans une clairière de boue. Quelques fringues minables pourrissaient sur un fil tendu entre des carcasses de voiture. C'était chez eux, les gardiens de la misérable décharge, un voyou aux yeux pâles et une sorcière affamée. La femme commença à glaner du bois, le dos rond, ses mains crochues s'activant à dépiauter les bouts de cageots. Un feu monta rapidement du sol, éclairant le couple haletant, deux visages fripés qui grimaçaient de haine... L'homme s'approcha et resserra les liens de l’âne.
-Tu es à moi maintenant ! Déclara t’il en lui décochant un coup de pied dans les flancs. Les reflets des flammes se déchiraient dans les yeux de la bête.

Jorge se leva. Ses pieds nus s'enfoncèrent dans l’eau du caniveau glacé. Il tituba dans la nuit, remontant la rue en tirant des bords maladroits, de poubelles en réverbères, de réverbères en bouches d’égout. II déboula dans un bar plein à craquer et cria à la cantonade:
-Un blanc!
-Dehors! Siffla le serveur au visage fermé, son doigt pointant la porte.
-Un blanc! Un blanc! Hurla à nouveau Jorge
Et iI essaya de se servir, mais la bouteille -oh, malheur- roula et explosa sur le sol. Les conversations s'étaient arrêtées. Jorge se précipita vers la porte mais la foule se referma sur lui. Une panique abjecte l'envahit. II cria à pleins poumons et une grêle de coups s’abattit sur son crâne.

Dans le dépotoir, l’homme et la femme dormaient péniblement, leurs lèvres crispées par la faim. A côté d'eux, l'âne gémissait. A travers le fil qui déchirait ses naseaux, il émettait un sanglot continu, sa robe grise soulevée de frissons. Il entreprit de frotter sa mâchoire contre le sol et avalant de la boue, se raclant jusqu’au sang il réussit à faire glisser le fil de fer le long de ses babines. Soudain, il pouvait mordre. Il brouta les chiffons qui entravaient ses sabots et détala dans un galop brinquebalant, des fils enchevêtrés volant autour de lui. Il franchit un terrain vague entouré de barrières, et déboula sur une place bondée de gens. Un cri de dégoût l'accueillit. L'âne hésita, tremblota sur ses flancs et fit face. La foule s'approcha, hypnotisée par la vision d'horreur crachée de la décharge. Un concert de klaxons éclata et l'âne repartit. Il esquiva une voiture. Une autre pila devant lui. Alors, il avança son cou et se mit à braire de désespoir:
-Hiiii...Haaan... Hiiii...Haaan... Hiiii... Haaan...
Comme il retroussait à nouveau ses babines ruisselantes d'écume, la foule se précipita sur lui. Il dérapa sur les pavés et remonta l'avenue en claudiquant, fut contraint de prendre une ruelle puis une autre, une autre encore.

Des soleils mous se heurtaient dans la tête de Jorge. Un liquide brûlant envahissait sa gorge et il cracha dans le vent. II resta là, au milieu du trottoir, prostré dans sa douleur, un poivrot aux pieds nus que les gens enjambaient en faisant la grimace. Soudain, venu de nulle part, le type au crâne rasé réapparut. Il était ivre et sa gueule riait. Jorge était là, c'était sa seule faute. Il refusait de bouger. Le type envoya sa chaussure dans les côtes du clochard avec un « han! » de bûcheron puis s'enfuit, ricanant comme une hyène. Jorge sentit que quelque chose venait de se casser dans son corps. Il ravala un sanglot, essaya de se relever, n'y arriva pas, remua ses bras et ses jambes, comme un cafard écrabouillé, pris au piège dans du goudron. Il rampa désespérément jusque dans une église, se faufila en gémissant à l'intérieur. A travers sa douleur, il entendit approcher une horde braillante qui poursuivait quelqu’un. et vit, stupéfait, un vieil âne affolé, acculé devant les marches de l'église, bondir et le rejoindre dans l'ombre froide où les flammes des bougies dansaient. Les sabots de l’animal glissèrent sur le ciment et une masse indistincte de crins et de sabots s'abattit juste à côté de sa tête. Les yeux du clochard plongèrent dans les yeux larmoyants de la bête et un fil invisible unit tout à coup leurs regards. Jorge posa sa main déformée sur le front de l'animal. Ils parvinrent ensemble à se relever. Le clochard se jucha tant bien que mal sur dos de l’âne, et le fit avancer sur la foule, la forçant à s'ouvrir. Ils remontèrent l'allée centrale entre une haie d'honneur de voyous et d'enfants. La lumière des vitraux les baignait de cristal liquide.





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