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Bonne soeur


Auteur : RIVAYRAN Fabienne

Style : Noires




Mes biens chers frères, si vous entendez ces mots, alors je ne suis plus de ce monde. Pourtant, dans cette grande maison aux murs épais, calfeutrés par le silence, ma voix s'élève enfin sans contrainte. Dehors, une belle lumière de printemps inonde le boulevard. Les promeneurs longent d’un pas lent la rambarde qui surplombe la palmeraie. Ils admirent la ligne bleue des Pyrénées qui s’étire à l’horizon, juste voilée d’une brume fragile. Certains d’entre eux regardent avec envie les façades élégantes qui bordent l’autre côté du boulevard. Ils imaginent les intérieurs douillets, l’argenterie, les meubles luisants d’encaustique, les parquets précieux. Peuvent-ils deviner le drame qui se joue, là, derrière ces murs centenaires ? Peuvent-ils vous imaginer, tous les trois, réunis dans le salon, devant le magnétophone que vous a remis un coursier, selon mes instructions ?
Toi, Charles, assis sur une chaise, devant la table basse où tu as posé l’appareil, les mains jointes sur les genoux, le dos raidi par la surprise.
Et toi, Gilbert, tu as pris tout de suite le fauteuil près de la cheminée, le plus confortable. Tu viens encore une fois de passer la main dans tes cheveux d'un gris sale et tu hésites à te lever pour aller te servir un verre de bourbon.
Roger, tu as choisi de rester debout, juste devant la porte, prêt à partir, à rompre le combat, comme d'habitude. Tu parais bien calme, ton visage ne trahit rien des pensées qui t'agitent, mais dans ton dos, tes doigts s'emmêlent douloureusement. Charles, tu as pensé tout de suite à tirer les rideaux, on ne sait jamais, les voisins ou les passants n'ont pas besoin de savoir. Tu te trompes, Charles, il est temps que les voisins, les passants, toute la ville même, affrontent cette vérité trop longtemps ignorée.

Je suis sûre que, hier, autour de ma tombe, les murmures de condoléances bruissaient dans l’air printanier. On plaignait ces pauvres messieurs d’avoir perdu une sœur si dévouée. Et sur vos visages de bourgeois respectables, on distinguait les traces d’un chagrin sobrement contenu. Comme je les entends, ces commentaires attristés, comme je les vois, vos mines désolées. Désolés de vous retrouver seuls. Seuls du matin au soir et du soir au matin. Qui pourra tenir désormais le rôle que vous m’aviez assigné ?

Souvenez-vous, il y a tout juste 20 ans, j’étais jeune, jolie, la vie me souriait et les garçons aussi. Malgré votre surveillance de frères si attentifs depuis la mort de nos parents, j'ai fait la connaissance de ce bel officier. Il parlait bien, je l’écoutais et nous marchions sur le boulevard, sous l’œil bienveillant des montagnes, nouant nos mains et nos cœurs.
Puis la guerre est venue, il est parti et je suis restée, seule, avec ce ventre encombrant de honte. Cette honte que vous avez soigneusement entretenue pour mieux me retenir près de vous, m’attacher, me clouer. De fille à marier, je suis devenue sœur à tout faire. Tout, même l’impossible, même l’innommable. Dans mon ventre torturé l’enfant n’a pas vécu. Mes larmes se sont taries et mon âme s’est endormie.
Jusqu’au retour, il y a 1 mois, de mon bel officier que je croyais tué. Je l’ai croisé, en sortant de saint Martin, après la messe de Carême. Ses yeux m’ont traversée, sans se poser. A son bras une femme, belle, vivante, qui riait aux éclats. Alors j’ai su que jamais plus mon âme ne s’éveillerait.

Charles, je suis certaine que tu as compris, dès les premiers mots, la gravité de la situation. Tu viens de faire mentalement le compte de l'argent disponible dans la maison pour un départ urgent. Gilbert tu te sers un second verre après avoir bu le premier d'un trait, manquant de t'étouffer. Tes joues empourprées trahissent ta colère, bientôt tu vas hurler. Quant à toi, Roger, tu as déjà pris la fuite, à ta façon. Tu arpentes le hall en tous sens, affolé, tu grognes, tu insultes, tu supplies.

Au regard des blessures infligées par votre ignominie, le poison fut doux à mon palais. Je pars sereine, confiante dans la justice des hommes puisque le ciel est resté sourd à mes cris. L'enregistrement que vous écoutez aujourd’hui, d'autres l'entendent aussi. Ma voix résonne en ce moment entre les murs du commissariat de la rue O’Queen, dans le bureau du maire, et dans la salle de rédaction du journal Sud Ouest. Ils ont également sous les yeux une lettre qui détaille ces vingt années de souffrances passées à satisfaire tous vos désirs, de jour comme de nuit. Ces précisions permettront de mieux cerner vos personnalités. De quoi passionner les psychiatres pour les années à venir.

Charles, tu peux toujours tenter de t'enfuir mais je crois que tu ne pourras aller bien loin. Gilbert, bois, bois encore, c'est tout ce qu’il te reste avant de croupir en prison. Quant à toi, Roger, toi qui paraissais le plus doux, toi qui bredouillais parfois quelques mots d'excuse en quittant mon lit, je ne te hais pas moins de ne pas m'avoir aidée.

Le temps est venu de faire face à votre vérité. Peut-être entendez-vous déjà, les voitures qui stoppent le long du trottoir, les portières qui claquent. On va frapper. On frappe.
Adieu mes biens chers frères.

Votre sœur dévouée





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