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Marché conclu


Auteur : RIVAYRAN Fabienne

Style : Romantique




La première fois que nos mains se sont frôlées, c'était sur les clémentines. Je m'en souviens très bien. Il y avait la douce odeur acidulée des fruits, leur rondeur légèrement granuleuse, avec, par-ci par-là, de petites feuilles vertes qui pointaient. J'adore les clémentines. Loïc m'a assuré qu'elles étaient délicieuses, juteuses à souhait. Malgré le prix (on était en début de saison) je n'ai pas pu résister. Il avait raison, ce fût un régal.

C'est en septembre que j'ai pris mon poste à la banque, un remplacement de six mois pour un congé maternité. De mon bureau, à travers les lamelles du store, je n'avais qu'à lever la tête pour apercevoir l'entrée du marché. C'est un bâtiment grisâtre, très laid, sans aucun charme. Heureusement, dès qu'on passe les franges de plastiques qui font office de portes, l'ambiance se colore tout de suite grâce aux petites boutiques qui se pressent le long des allées rectilignes.
À mon arrivée à Pau, j'ai pris l'habitude de faire mes courses ici. C'est pratique, je suis à deux minutes de la banque et à peine cinq minutes de mon appartement, au bout de la rue Carnot. Au début je me perdais un peu dans le dédale des allées. D'une semaine sur l'autre j'avais du mal à retrouver les étals des commerçants qui me plaisaient.
Le boucher qui avait une si bonne viande, c'était celui qui est à cet angle ou bien à l'autre ? Peu à peu j'ai pris mes repères, j'ai retenu les noms affichés en grandes lettres peintes au-dessus des boutiques. J'ai senti le moment où je faisais partie des clients réguliers, ceux que l'on accueille avec un peu plus de sourire, ceux dont on retient les goûts et les préférences.

Loïc, je ne l'ai pas vu tout de suite. J'avais choisi un peu par hasard le comptoir d'Albert pour les fruits et légumes. C'est justement Albert qui servait et il m'agaçait un peu avec ses manières bruyantes et sa façon de vouloir vous vendre le double de ce dont vous avez besoin. Je me demandais si je n'allais pas aller voir ailleurs pour trouver de belles salades et des tomates joufflues. Et puis, par habitude, je me retrouve encore une fois devant l'étal d'Albert, je prends mon tour, on est vendredi, il y a déjà du monde et j'aperçois soudain un grand gars qui me sourit en attendant que je veuille bien lui dire ce que je désire. Je sais que j'ai dû avoir l'air un peu bête sur le moment. J'ai gardé la bouche ouverte sans sortir un mot. Je n'en revenais pas de cette apparition. Loïc continuait à me sourire, les mains sur les hanches, sanglé dans un tablier vert cru avec des carottes brodées sur la bavette. J'ai fini par retrouver ma voix, mais mon cœur lui, a mis un bon moment avant de reprendre son rythme habituel.

Je n'ai pas changé de primeur, mais je n'ai pas manqué de repérer le jour de congé de Loïc pour éviter de venir ce jour-là. Au début je me sentais un peu stupide, pensant que ce que j'avais ressenti pour lui était à sens unique, que je n'étais qu'une personne de plus à servir et que de toute façon, Loïc était aimable avec chacun. Il avait le sourire facile, et savait établir rapidement un contact chaleureux avec ses clients. Pourtant, au fil de mes passages à l'étal, j'ai fini par me rendre compte qu'il y avait entre nous autre chose que de bonnes relations commerciales. Loïc a très vite su que je travaillais à la banque et il s'est arrangé pour passer à l'agence et demander à me voir sous un prétexte un peu futile, de vagues renseignements pour un éventuel achat immobilier. Mais je ne voulais pas me bercer d'illusions pour finir, comme d'autres fois, le cœur en miettes. Je ne cessais de me répéter : Ne t'emballe pas, il n'y a rien, c'est juste un gentil garçon.

C'est vrai qu'il était gentil. Gentil jusqu'à me donner quelques fruits en douce, quand Albert avait le dos tourné, gentil jusqu'à m'accompagner à la voiture pour porter un cageot que je pouvais loger sans difficulté au creux de mon bras. C'était un plaisir pour moi de venir me faire servir presque chaque jour, je le regardais choisir avec soin les courgettes ou les aubergines, je ne quittais pas des yeux ses grandes mains palpant avec délicatesse les tomates ou les oranges.

Et puis il y a eu peu à peu un changement, comme un glissement dans notre relation. Je ne pouvais plus ignorer les regards un peu plus appuyés sur mes mains ou ma bouche, ni la tournure que prenaient nos conversations quand Albert s'absentait pour aller boire un café.
Je n'osais pas y croire, je me disais que non, il n'y avait rien, c'était encore une création de mon esprit. J'écoutais ma raison développer ses arguments avec un bon sens et une maîtrise infaillible. Mais mon cœur s'emballait, haranguait ma raison avec passion, la traitant de trouillarde, de poule mouillée, lui reprochant de verrouiller les portes de mes sentiments avec un égoïsme démesuré. Ma raison tentait de tenir sa position, elle rendait coup pour coup dans cette joute interne.
Je n'en pouvais plus de ces affrontements permanents, de ces ressassements, jour et nuit. Au bureau, on me trouvait l'air distrait, le visage chiffonné, on s'inquiétait, je devais couver quelque chose de sérieux pour avoir cette mine défaite.

Loïc lui-même finissait par se poser des questions, il m'observait d'un œil étonné, j'avais perdu mon sens de la répartie, j'espaçais mes visites, il ne comprenait plus, soupçonnait un problème professionnel, se mettait en quatre pour m'arracher un sourire. Et plus il me souriait et me parlait de sa voix douce, qui se faisait presque tendre par moment, et plus ma raison vacillait sur ses positions. Elle finissait par se trouver à court d'arguments, mon cœur reprenait l'avantage, il la poussait dans ses derniers retranchements.

Peu à peu j'ai accepté de faire confiance à mon intuition et à mes sens. Ils ne pouvaient pas se tromper à ce point. J'ai retrouvé le goût des échanges verbaux avec Loïc, ne me privant pas de quelques allusions claires. Si nous étions sur la même longueur d'onde, il ne pouvait manquer de comprendre le message. J'ai suivi les élans de mon cœur, j'ai posé des jalons de plus en plus précis, et je sentais que Loïc me suivait sur ce terrain-là.
Quand le jour des clémentines est arrivé, tout était dit, nous étions d'accord, lui et moi, sur le sujet. Notre histoire d'amour pouvait commencer.

Ça fait un an que ça dure. J'ai trouvé un poste de titulaire à mi-temps dans une banque concurrente. Avec Loïc, nous avons racheté l'étal d'Albert, heureux de prendre sa retraite. Le jeudi, le vendredi et le samedi, je viens travailler avec lui. J'ai vite saisi toutes les subtilités du parfait vendeur de fruits et légumes, il faut dire que j'ai un professeur enthousiaste. Il n'hésite pas à me donner des cours du soir chez moi, en toute intimité. Bien sûr, pour les clients, il n'y a plus aucun doute sur la nature des relations qui existent entre Loïc et moi.
Les femmes s'en amusent et nous taquinent volontiers à ce sujet, surtout quand Loïc oublie de m'appeler par mon prénom et me donne du « mon lapin chéri »
Les hommes sont parfois un peu plus réticents. Ils nous regardent comme deux bêtes curieuses et même un peu dégoûtantes. On a l'habitude, les vieux clichés ont la vie dure. Ça ne nous a pas empêchés de refaire l'enseigne de l'étal en grandes lettres jaunes, « Au gay primeur ». Comme ça, au moins, tout est clair !





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