Sergueï



Nouvelle écrite par Rémi HESSE dans le style Réflexion



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Sergueï marchait, marchait comme un forcené, en longeant l’autoroute, son baluchon sur l’épaule. La ville semblait s’approcher, les constructions se densifiaient. Il ne savait pas exactement où il était, mais Paris était son point de mire, là bas, en face, tout droit.

Après avoir franchi le boulevard périphérique, il comprit qu’il était dans la ville. Il s’octroya le droit de se reposer un peu, se laissa tomber sur un banc. Là, cet homme d’une petite trentaine d’années, brun, les cheveux courts, les yeux marrons très mobiles, s’accorda une cigarette. Il venait de marcher cinq heures sans le moindre arrêt. La tête dans les mains, il revécut mentalement les heures qu’il venait de vivre. D’abord les dix heures passées dans un container, avec sept congénères, dans le noir, ballotté, secoué, inquiet. L’oreille aux aguets à chaque arrêt, le cœur battant la chamade. Les odeurs mélangées, odeurs corporelles de huit hommes partis de chez eux depuis plus de dix jours, sans quasiment pouvoir se laver. L’odeur de pisse de ceux qui n’ont pas réussi à se retenir et se sont soulagés contre les parois du container. L’odeur entêtante des produits chimiques avec lesquels ils voisinent depuis le matin. Puis l’arrêt du camion sur un parking le long d’un petit bois, les portes du container qui s’ouvrent, l’agression de la clarté du jour, le chauffeur qui fait descendre tout le monde, jette les malheureux bagages sur le sol puis disparaît.

Ensuite la marche. Pour sa part, Sergueï s’etait imposé une marche forcée, avec détermination, force, hargne. Au fil des kilomètres, il distança ses compagnons… Assis sur son banc, il prit soudain conscience de sa fatigue, de ses douleurs aux pieds, aux genoux, aux hanches. Sergueï se leva, il reprit sa marche mais sans but, ce n’était plus une marche forcée mais une errance. Il était arrivé, mais arrivé dans un monde inconnu, un nouveau stress l’étreignait. Où aller ? Où manger ? Où dormir ? Comment vivre tout simplement, dans cette ville inconnue, dans ce pays inconnu dont il ignorait la langue. Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête tandis qu’il avançait sans but. Il consacra les quelques euros qui tintaient dans sa poche à l’achat d’un sandwich. Puis, pour sa première nuit dans la capitale, il s’installa sous un porche seulement protégé du froid par quelques cartons ramassés ça et là. Il ne trouvait pas le sommeil. Avait-il fait le bon choix ? Sans vraiment se l’avouer il avait peur, la peur du lendemain était entrée dans son être. Deux semaines plus tôt, Il avait quitté l’Ukraine ou il vivait d’expédients, dans la banlieue de Kiev, pour se retrouver ici, à Paris, à dormir dans la rue. Avait-il bien fait de quitter son pays, d’encourager ses parents à s’endetter pour réunir la somme réclamée par les passeurs ? Il avait fallu deux ans pour réunir les fonds et organiser le départ. Départ vers l’Eldorado, vers un monde idéal, une ville de lumière, dans le pays des droits de l’homme. Ces clichés qui l’avaient fait rêver d’un monde meilleurs et sans misère. Il avait bien atteint ce pays, cette ville, mais il dormait, ou plutôt, tentait de s’endormir dans la rue. Seul dans le noir et le froid, il était en proie au doute. Reverrait-il ses parents, ses amis ? Tard, très tard dans la nuit, la fatigue l’emporta vers un sommeil bien mérité. Le lendemain, il dut mendier pour la première fois de sa vie afin de se nourrir.

Au bout d’une semaine, il s’était familiarisé avec le quartier où il avait élu domicile. Il avait entrepris la construction, près du périphérique, d’une cabane avec des matériaux de récupération, vieilles portes, planches, cartons. Pour vivre il ramassait la ferraille dans un caddie de supermarché. Après un mois la cabane était presque habitable, munie d’une fenêtre, les murs intérieurs étaient doublés de cartons afin d’isoler, du vent froid et du bruit infernal de la circulation qui s’insinuait dans chaque fente. Dans un angle un lavabo ébréché, à côté, un réchaud avec une bouteille de butane, une table et deux chaises ; dans le coin opposé au lavabo, une pile de cartons disposés sur des palettes servait de matelas. Le soir, Sergueï se couchait sur cette paillasse, s’enroulait dans une couverture et une vielle couette comme dans un cocon et rêvait du jour où il aurait un logement, un vrai. Il avait en partie chassé ses doutes, pensait avoir fait le bon choix en venant à Paris. Certes, la vie n’était pas facile, mais il avait l’impression que la misère était moins aiguë ici. De plus il était persuadé que l’avenir lui procurerait des moments plus agréables.

Deux mois après son arrivée, le printemps avait couvert de petites feuilles vert tendre, le noisetier auquel la cabane de Sergueï était adossée. Sergueï avait repris courage et foi en l’avenir. Il avait bien parfois le soir une pointe de cafard en pensant à ses parents, ses amis, son pays, mais l’optimisme l’emportait. Il commençait à comprendre quelques mots de français, avait abandonné le ramassage de ferraille et se rendait chaque jour à Aubervilliers devant un dépôt de matériaux. Ici, se rassemblaient chaque matin des sans-papiers comme lui, des chômeurs. Des entrepreneurs, pas trop scrupuleux, puisaient régulièrement dans ce réservoir de main d’œuvre malléable et peu onéreuse. Ils embauchaient des hommes, pour des taches ingrates, durant quelques heures, une journée, une semaine, voire plus. A quelques centaines de mètres de là, à la lisière des magasins généraux, se tenait un rassemblement du même genre, mais uniquement composé d’Asiatiques. Là, les importateurs de textiles, Chinois pour la plupart, venaient chercher leurs manœuvres au rythme des arrivages de camions.

Un samedi, Sergueï emprunta le métro, il descendit à la station Barbès, Près de la sortie, de nombreux policiers se trouvaient sur les quais, contrôlaient tous les passagers. Sergueï eut le réflexe de faire demi-tour, mais un rang de policiers avançaient, venant du fond de la station. Le métro était reparti, impossible d’échapper à la souricière. Contrôlé sans-papiers, il fut embarqué, conduit dans un centre et interrogé ; comme il ne parlait pas assez bien le français, son interrogatoire fut interrompu et reporté au lundi dans l’attente d’un interprète. Il dut passer le week-end dans un dortoir d’où il ne pouvait sortir que deux fois par jour pour se rendre, sous bonne garde, dans un réfectoire où lui était servi un maigre repas. Il se trouvait là en compagnie d’autres sans-papiers , la plupart africains, quelques uns asiatiques, aucun dont il ne partageait la langue. La fenêtre grillagée du dortoir donnait sur un grand mur gris. Au-delà, son seul horizon était le fronton d’un bâtiment plus haut, sur lequel trois mots mystérieux étaient gravés. Sergueï ne comprenait pas trop où il était, s’agissait-il d’une prison ? Le lundi il eut droit à un nouvel interrogatoire, avec cette fois un interprète. Il fut établi qu’il était bien entré clandestinement sur le territoire français, et qu’il y demeurait sans titre de séjour. Il n’en sut pas plus et fut reconduit à son dortoir. Par moments, il regardait par la fenêtre, obsédé par ces mots gravés qu’il apercevait. Qu’allait- il se passer ? Pourquoi le faisait-on attendre ainsi ? L’attente dura plusieurs jours. Sergueï, bien décidé à avoir la traduction des mots gravés sur le fronton, les recopia soigneusement sur son avant-bras, espérant trouver, à l’occasion d’un passage au réfectoire quelqu’un qui les lui traduise.

Les choses évoluèrent le lendemain matin. On le fit lever assez tôt. Puis après lui avoir passé des menottes, on l’amena dans un fourgon cellulaire. Par la vitre il regardait défiler la route, le fourgon emprunta le périphérique, il aperçut sa cabane un mauvais pressentiment lui serra le cœur, la voyait-il pour la dernière fois ? Le fourgon emprunta une autoroute, sortit par une bretelle. Sergueï aperçut des avions, il n’eut plus de doute sur sa destination, c’était la fin du rêve qui se profilait à l’horizon.

Le fourgon s’arrêta. Deux policiers voulurent le faire descendre, Sergueï refusa, tenta de se cramponner au banc sur lequel il était assis, les fonctionnaires de police le tirèrent sans ménagement. Dans la bousculade sa manche gauche fut déchirée. Comprenant qu’il n’aurait pas le dessus, il cessa de lutter. Il fut amené dans une salle d’attente et y resta plus d’une heure sur un banc, menotté, au vu et au su de tous les passants qui le regardaient avec méfiance.

Toujours menotté, il fut embarqué dans un avion. Sur l’intervention du commandant de bord, qui menaçait de refuser de décoller, les menottes lui furent retirées. L’avion pris son envol. De l’autre côté de l’allée centrale, un petit garçon regardait Sergueï avec intérêt, mais son accompagnatrice, vraisemblablement sa grand-mère, veillait à ce qu’il ne bougeât pas. Bercée par le ronronnement régulier, la vieille dame ne tarda pas à s’endormir. Le petit garçon en profita pour traverser le couloir et venir parler avec Sergueï. Celui-ci ne comprenant pas ce que lui disait l’enfant, se contentait de répondre par des sourires.
- Tu sais, on a pas le droit d’écrire sur son bras
Sergueï sourit .
- Tu sais, je sais lire .

Le petit garçon s’avança un peu, s’appuya sur le policier, puis suivant avec son doigt sur le bras de Sergueï, se mit à déchiffrer laborieusement :
- Liberté… Egalité… Fraternité.

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