Le vieillard à la malle



Nouvelle écrite par Rémi HESSE dans le style Drame



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Il se déplaçait en trois temps, avançait le déambulateur, la jambe gauche, puis glissait la droite sur le parquet ciré. Petit, voûté, chétif, l’homme avait un visage anguleux raviné de rides profondes, égayé d’un large sourire. Il s’arrêta près dune volumineuse malle ancienne en bois brun, rehaussé de cuir. Après avoir jeté un coussin sur le sol, s’appuyant sur le couvercle convexe, il s’assit avec difficultés. Puis, sortant une petite clé de sa poche, il ouvrit les deux serrures et bascula le couvercle. Une odeur surprenante, mélange de lavande et de bois de santal, envahit la pièce. Le vieil homme contempla un moment, sans un geste, ses trésors. Après avoir déposé sur le sol quelques vêtements, il eut accès à une série de boîtes diverses. De la première, négligeant divers accessoires, il exhuma une vieille montre. Une LIP, ronde aux chiffres verts à bracelet métallique extensible. Humectant son mouchoir avec un peu de salive, il se mit à frotter énergiquement le boîtier, il remonta le mécanisme, puis mit la montre à l’heure. Il colla la tocante à son oreille droite ; à moitié sourd, il n’entendait rien, essaya la gauche et eut l’impression d’entendre ronronner la mécanique. Le bonheur se lisait sur son visage, il glissa sa vieille montre de communion à son poignet, à côté de sa montre à quartz. Reprenant sa fouille dans la malle, il sortit bientôt une cravate rouge à petits losanges bleu marine. Il la secoua, la lissa de ses mains tremblantes pour la défroisser. Il l’admira longuement, quel mystérieux souvenir cette cravate pouvait bien évoquer ? Il ferma son col de chemise et mit la cravate, il dut s’y reprendre à trois fois pour faire le nœud de ses mains tremblantes. Il passa à plusieurs reprises son index entre son col et son cou, il devait bien y avoir dix ans qu’il n’avait pas porté de cravate.

- La dernière fois, c’était pour l’enterrement… Murmura-t-il.

Il resta un moment pensif les bras appuyé sur le rebord de la malle. Le sourire qui un court instant avait déserté son visage, réapparu rapidement. Il s’empara d’une boîte marquée « Jocelyne » il regarda de nombreuses photos. Lorsqu’il eut entre les mains une photo représentant une petite fille au sourire ébréché, il fouilla frénétiquement le fond de la malle et sortit une petite boite de pastilles Pulmol dans laquelle se trouvait des dents de lait ; qu’il égraina entre ses doigts. Une larme roula sur sa joue. Il admira longuement une belle boucle de cheveux blonds soigneusement rangée dans un papier de soie. Il ouvrit ensuite un carton à dessins. Après avoir pris le temps d’essuyer consciencieusement ses verres de lunettes ; il feuilleta une à un des dessins d’enfant, s’attarda sur une maison au toit rouge cerise, surplombée par un énorme soleil jaune citron. De la cheminée s’échappait une colonne rectiligne de fumée noire, qui montait jusqu’aux cieux.

- " Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village fumer les cheminées et en quelle saison ? " murmura-t-il.

Il se massa un peu les reins étira ses jambes et repris sa fouille, tria quelques livres, feuilleta « alcools ». Il poussa un cri de joie en découvrant un volume ancien en cuir rouge, du bout d’un doigt il suivit le titre en lettres d’or : « les fleurs du mal ». Il serra le livre sur sa poitrine, les yeux clos, il se récitait des poèmes, ses lèvres remuaient mais aucun son ne sortait. Sa main droite caressait avec volupté la couverture du bouquin, avec la même sensualité qu’il aurait caressé la fesse d’une femme. Il leva soudain la tête, comme s’il scrutait les nues, son visage allait lentement de gauche à droite et revenait, il suivait le vol de « l’albatros ». Il reposa le livre, resta un moment sans bouger, le temps de revenir sur terre.

Il prit un petit coffre bleu clair, qu’il ouvrit avec lenteur, avec émotion, comme s’il consultait le miroir de sa mémoire. Enveloppé d’un très léger nuage de lavande, un amour avorté se présenta. Un joli petit amour, qu’il n’avait pas su saisir, avec des yeux marrons des jolis petits seins ronds. Il murmura :
- « ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savait » … Baudelaire n’était pas loin….

Il sortit ensuite un bel amour aux yeux bleus, au doux parfum de muguet, aux jolis seins en poire. Ses mains tremblaient, c’était un amour important, un amour qui marque une vie. A ce moment, bousculant les autres, sortant du fond du coffre, vint un amour aux yeux noirs, à la poitrine généreuse et largement décolletée, aux forts relents de parfum capiteux, Opium, Poison ou Angel. Il sortit ensuite des amours aux yeux verts, aux yeux bleus, aux petits seins ou aux gros . En dernier, un amour tout sourire, aux yeux bleus candides, aux tout petits seins comme des mandarines. Il respirait, la tête rejetée en arrière, le regard perdu bien au-delà du plafond, il semblait chercher, chercher… Son visage s’éclaira.

- « Anaïs Anaïs » murmura-t-il

Fouillant dans le fond du coffre aux amours, il sortit une petit coffret invisible, en manoeuvra la mollette invisible. Avec un léger grincement, le couvercle invisible s’ouvrit lentement, lentement. Là, se tenaient deux amours clandestines. Le vieux exultait, il riait franchement, leur adressa force clins d’œil ; après leur avoir envoyé un baiser, il referma le couvercle, brouilla la combinaison de la mollette invisible. Et cacha à nouveau le coffret invisible dans le fond du coffre aux amours. Méticuleusement, il rangea tout ce qu’il avait sorti, contempla longuement la vieille malle. Après plusieurs minutes, il se décida à refermer le couvercle, en laissant la clé sur l’une des serrures. Il se hissa à plat ventre sur le couvercle, réussit à s’asseoir, se reposa un peu, il était essoufflé. Son regard erra sur les murs de la pièce s’arrêtant sur chaque tableau. Il s’attarda un long moment sur un nu à la sanguine de Lagoutte.

D’une violente poussée des bras il se dressa, atteignit presque le point d’équilibre, mais retomba assis. Il laissa passer quelques minutes afin que sa respiration reprenne son rythme normal, que son cœur se calme. Il renouvela l’opération, s’empara du déambulateur, sur lequel il s’appuya lourdement, haletant. Son front ruisselait de sueur, il repartit de sa lente marche à trois temps. Arrivé dans la salle de bains, il se passa de l’eau sur le visage, vérifia dans le miroir le nœud de la cravate qu’il rectifia légèrement. Il se peigna avec soins, arrangeant au mieux ses cheveux blancs, pour dissimuler les manques. Après quelques pressions sur le diffuseur de son flacon « de pour un homme », il prit la direction de la chambre. Il s’assit sur le lit, pivota la jambe gauche et dut s’aider des mains pour monter la jambe droite qui, décidemment, ne lui obéissait plus beaucoup. Il s’allongea, vérifia l’heure, ses deux montres marquaient toutes deux trois heures dix du matin. Il parut satisfait de constater que la LIP avait bien repris du service. Il passa à nouveau l’index entre le col de sa chemise et son cou, puis il éteignit la lumière. Dix minutes plus tard, sa respiration se ralentit, il dormait.

Peu avant cinq heures du matin, les oiseaux se mirent à chanter pour annoncer l’imminence de l’aube, l’aurore suivit, puis le soleil se leva franchement. Un beau soleil de printemps dans un ciel de bleu pur. Un large rayon traversa la fenêtre de la chambre aux volets restés ouverts. Dans la pièce inondée de lumière, le vieil homme, un sourire sur les lèvres semblait dormir dans un halo de bonheur.

Le vieux dragueur, pendant la nuit, avait séduit la Faucheuse.

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