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Festin


Auteur : OUAKNINE Joseph

Style : Fantastique




J’ai eu ma première relation gastronomique avec un rat, je venais tout juste d’avoir dix ans.

C’était la guerre, pensez-vous ? Pas du tout ! Je vivais dans un pays où le lait et le miel formaient des rivières et où les toitures des maisons étaient napées de chocolat et de sucre glacé. Non, ce n’est pas un conte de fée ! C’est une image, bien sûr ; juste pour vous dire qu’il faisait bon vivre chez nous et que nos toits pouvaient être aussi fragiles que des plaques de nougat, car ils n’avaient jamais connu les bombes ou la moindre attaque aérienne depuis des lustres. Du temps des catapultes sans doute, c’est tout dire !…

D’ailleurs, soit dit en passant, de rivière, il n’y en avait pas chez nous, et ce, à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Le terrain était en pente douce et l’eau de pluie s’infiltrait directement dans nos sols pour alimenter des nappes phréatiques qui ne dé-bordaient jamais, laissant derrière elle une terre à peine humide sur de très courtes périodes. Puis revenait la sécheresse en attendant le prochain orage… J’exagère un peu ? À peine !

Non ! Si j’ai eu cette relation culinaire, ce n’était pas à cause de la guerre !

Mes parents étaient fous ? Dégénérés ? Même pas ! Ils avaient la tête bien arrimée sur les épaules, et mangeaient des choses, ce qu’il y a de plus “normal”. À mon grand regret, mon assiette a toujours été garnie de patates ou d’épinards génétiquement modifiés, de viandes bien rouges et éminemment bouffies aux hormones. C’était ainsi depuis que le PDG de la plus grosse firme alimentaire de notre pays avait pris le pouvoir dans son escarcelle. Toutes les sonnettes d’alarme des anti-mondialistes s’étaient miraculeusement éteintes et les partis écologistes, réduits à leur plus simple expression, se contentaient de narguer, ici ou là, de l’existence de nouvelles races d’animaux aux étranges facultés. J’en ai eu la preuve, moi, dans ma relation “rativore”, mais je n’ai pu témoigner qu’à titre posthume. Mes parents ne savaient rien. Pensez donc ! Comment auraient-ils pu imaginer ! Enfin, ils l’ont su, mais plus tard, beaucoup plus tard… quand ce fut trop tard !

Je mangeais très peu.
— Tu es maigre comme un clou ! répétait ma mère.
Les mots : efflanqué, famélique ou décharné revenaient souvent dans sa bouche, mais ils avaient pour moi une résonance qui m’incitait à manger encore moins. D’ailleurs, et cette fois-ci, sans exagérer, je ne faisais guère plus d’un repas par jour !

À l’époque, j’adorais me cacher sous la maison. Il faut dire que les fondations ne reposaient pas directement dans la terre, mais sur d’étroits pilons, comme cela se faisait souvent vers chez nous. L’espace entre la maison et la terre n’était pas important, mais un petit gabarit comme le mien pouvait facilement s’y glisser, à l’insu de tous. Au début, j’espérais simplement échapper à la vigilance de mes parents, – sans doute mon esprit fugueur et frondeur était-il déjà attisé ! –, et je les laissais s’angoisser des heures avant de réapparaître comme si de rien n’était, éludant toutes leurs questions par des affirmations dont l’éternelle naïveté attisée par une certaine candeur était la plus sûre des parades :
— Je me suis endormi dans le champ.

Petit à petit, ma cachette s’est améliorée. J’ai creusé un trou assez profond, puis je me suis aménagé une petite pièce, style cave, trois mètres carrés environ. Une planche de bois et quelques pavés m’ont vite démontré qu’un homme pouvait vivre dans le bonheur avec trois fois rien. Certes, du haut de mon âge, je n’étais pas encore un homme, mais la jubilation que me procurait mon “chez-moi”, aussi rudimentaire soit-il, m’élevait au rang de souverain affirmé par une intimité auréolée de liberté.

À la première inondation de ma cachette, nullement abattu devant l’adversité, j’ai creusé une rigole d’évacuation, puis carrément un tunnel dont l’issue s’ouvrait dans un bosquet touffu, bien à l’abri des regards indiscrets. Ce passage m’a permis de rentrer et de sortir de chez moi plus facilement. J’ai alors condamné l’accès sous la maison, ne laissant qu’un tout petit passage pour une meilleure circulation de l’air et un minimum de clarté.
J’ai vécu des heures à méditer dans ma demeure. Méditer sur quoi, je n’en sais rien. J’étais seul, dans l’obscurité, dans mon monde ; j’étais bien, heureux de vivre. J’y aurais passé ma vie, à rêvasser, baignant dans une béatitude que seuls le froid et la soif arri-vaient à me tirer. Je ne compte plus les heures, voire les jours, où j’ai fait l’école buissonnière, profitant de chaque instant pour m’isoler, m’engouffrer dans ce monde que seuls les aliénés ou les ermites connaissent : le monde de la félicité, de l’extase et du ravissement. Faut-il, comme dit mon père, fumer du cannabis pour connaître le nirvana ? Non ! Je puis vous l’assurer. J’en suis l’exemple même.

Puis ce jour est arrivé. Ce jour de la grande révélation ! Il pleuvait et je n’avais pas envie d’effectuer le trajet qui me menait jusqu’au car de ramassage scolaire. D’ailleurs, c’était mon anniversaire, le jour de mes dix ans, et j’avais besoin de faire la fête ! Je me suis donc introduit chez moi… et je n’en suis plus jamais ressorti !…
Je sais que mes parents m’ont cherché partout, sans imaginer que j’étais juste au-dessous de leurs pieds. Plusieurs fois, des gendarmes sont venus les rassurer :
— Ne vous inquiétez pas ! On le retrouvera. À cet âge, les fugues ne durent jamais bien longtemps.
Ils avaient tors. Ils ne m’ont jamais retrouvé, pas de mon vivant en tout cas. Oh, ils ont bien cherché sous la maison, mais comment auraient-ils pu deviner que sous un lopin de terre maintenu en suspension par une planche solide qui ne se voyait pas, s’enfonçait dans la terre meuble une salle dérobée, secrète, une crypte… la mienne !
Je n’avais pourtant pas décidé de disparaître. Il a fallu un concours de circonstan-ces… La fameuse relation gastronomique !

Je m’étais donc enterré, comme je le faisais toujours lorsque je buissonnais, et je me suis couché, mon cartable servant d’oreiller. Il faisait chaud et moite. La terre suintait désagréablement, mais je ne m’en souciais guère. Les habits collaient à ma peau et je bougeais le moins possible. Je me suis endormi.
J’ai été réveillé par une curieuse douleur au pied. Me redressant sur ma couche, j’ai alors aperçu des yeux luisants qui ont rapidement disparu. Le cœur battant, j’ai allumé ma torche, illuminant de justesse l’arrière-train et la queue d’un rat qui disparaissait par un orifice entre deux cailloux. Incrédule, je me suis assis et j’ai observé mon pied droit. Un filet de sang dégoulinait de mon talon qui dépassait de ma trop petite sandale et un petit bout de chair arrachée pendouillait sur la semelle.
Je suis resté un moment accroupi à me demander comment se faisait-il que je n’avais pas plus mal que cela, puis j’ai détaché le bout de viande sanguinolent et d’une chiquenaude, je l’ai envoyé par terre. Tamisant la lumière d’une main, je me suis couché sur le côté et j’ai attendu…
Quelques minutes plus tard, le rat ressortait son museau, et, moustaches frétillantes, il s’est avancé hors de son trou. J’ai eu très nettement l’impression qu’il m’observait furtivement en même temps qu’il flairait mon bout chair qui a subitement disparu, comme happé par un aspirateur. Il m’a semblé entendre un couinement de satisfaction, puis le rat a disparu.
J’ai éteint la lumière, devinant bizarrement que je devais économiser les piles et j’ai croisé les bras derrière ma nuque, sombrant dans une douce mélancolie. Le sourire aux lèvres, les visages de mes parents ont défilé une dernière fois devant mes yeux. C’était un peu comme un adieu. Je me suis à nouveau endormi…

J’ai été réveillé par d’étranges tiraillements dans ma jambe droite. Le spectacle révélé par le rayon lumineux de ma torche aurait eu de quoi en affoler plus d’un, pourtant je suis resté impassible. Ma sandale avait été retirée et un énorme rat blanc était assis dessus. Il me regardait de ses gros yeux glauques et j’avais l’impression d’entendre des sons. Des sons colorés aux résonances étranges. Deux autres rats, gris ceux-là et bien plus petits – taille normale, j’imagine –, étaient acharnés sur mon pied, et, comble de l’horreur, ils étaient en train de le dévorer.
Curieusement, je ne ressentais aucune douleur et le sang ne coulait pas malgré le fait que tous mes orteils avaient déjà disparu. Ces rats à la génétique douteuse sécrétaient-ils de la salive cicatrisante ? Allez savoir ! J’ai tenté de me relever, de tirer mon pied, mais tout le bas de mon corps était paralysé. Mon bassin avait perdu toute souplesse et m’empêchait même de me redresser. J’ai pourtant réussi à tirer mon cartable et à en extraire mon double décimètre.
La réaction des rats ne s’est pas faite attendre. Ils ont décampé aussi sec. Le gros rat blanc a été le dernier à disparaître, me libérant ainsi de l’emprise somato-psychique qui me maintenait à l’état de semi-légume. Libéré subitement, j’ai alors ressenti une terrible douleur dans mon pied droit. Le hurlement que j’ai poussé avait de quoi réveiller le village, je vous jure que c’est vrai ! mais personne n’a rien entendu. Puis j’ai sombré aussi sec dans un état comateux.

Que s’est-il passé entre temps ? Je n’en sais rien ! Combien de temps suis-je resté in-conscient ? Je ne suis guère plus avancé. Quand je suis revenu à moi, mon double décimètre avait disparu, j’étais de nouveau paralysé et l’affreuse douleur de mon pied s’était atténuée jusqu’à devenir supportable. Le rat hypnotiseur avait repris sa place sur ma sandale et il me souriait, balançant sa queue de contentement. Certes, ce que je prenais pour un sourire n’était que l’affreux rictus moustachu d’un museau au demeurant rigide et filiforme, mais il était net qu’une grimace perfide égayait cette face de muridé infâme.
Ma bouche était tétanisée, tout comme ma langue. Impossible de sortir un son ! Mon cœur battait très lentement, pourtant, cinq rats étaient désormais occupés à dévorer mon pied dont il manquait déjà la moitié. Le sang ne coulait toujours pas de ma blessure et seul un léger picotement signalait les arrachages de chairs aussitôt englouties. Parfois, les rats se disputaient un morceau et, de rage, le perdant se ruait plus haut sur ma jambe immobile et plantait ses incisives démesurées dans mon mollet ou mon genou entraînant dans sa fougue vorace un énorme lambeau de peau à l’élasticité plus cotonneuse que de coutume.
Bientôt ma jambe ne fut plus qu’un affreux chantier rougeâtre dont les os nacrés saillaient par endroits. J’ai éteint la lumière pour me soustraire de l’horrible spectacle, essayant de trouver une parade, et quand une abominable douleur est apparue dans ma jambe droite, j’ai compris que mes tortionnaires rongeurs avaient terminé leur festin. J’ai tout fait pour me mettre debout, lutant contre le coma que je sentais poindre, hurlant enfin à pleins poumons :
— Maman ! Papa ! Au secours ! Sauvez-moi !

Malheureusement, les forces m’ont vite abandonné et j’ai sombré derechef dans l’inconscience.

À mon nouveau réveil, ma deuxième jambe était attaquée, et ce n’était pas cinq, ni dix rats qui me dévoraient vivant, mais une multitude ! Ça grouillait de partout ! Des gros, des gris, des noirs et des vivaces et des vieux. Certains étaient très étranges : leurs oreilles étaient énormes et leurs yeux… on aurait dit qu’ils étaient humains ! Étrangement, comme si les rats agissaient encore plus profondément sur mon esprit, j’étais heureux, heureux de me faire dévorer ! Et je n’ai pas esquissé le moins geste pour les faire déguerpir. Certains bestiaux déchiraient les habits, d’autres s’occupaient de déblayer mes ossements qui tombaient au sol en résonant étrangement, comme du cristal.
L’un des rats s’est amusé à creuser un trou dans ma cuisse, formant ainsi une mini piscine de sang et il s’y est plongé en couinant d’allégresse. Deux autres ont voulu l’imiter, mais le rat blanc s’est redressé, frétillant de la moustache, et ils ont aussitôt arrêté leur jeu, se remettant à grignoter.

Quand les rats ont commencé à dévorer mes testicules, j’ai compris qu’il ne me restait plus longtemps à vivre, j’ai alors décidé d’écrire ce texte. Heureusement que mon cartable était encore à portée de main, car je ne pouvais plus marcher, vous imaginez bien.

Je ne saurai jamais si et dans quel état on m’a retrouvé… Dommage ! J’aurais bien aimé voir la tête de mes parents !





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