Les soieries du malheur



Nouvelle écrite par Gérard LORIDON dans le style Historique



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Une fraîche mistralade soufflait, en de longs hurlements sur les collines de Bandol, courbant les oliviers centenaires. Mais, au fond du vallon où le vent ne pénétrait pas, régnait une douce chaleur, en ce mois de septembre de l’année 1720.

Ce qui arrangeait bien un couple tendrement enlacé, allongé sur l’herbe verte de cette saison précédent l’automne, encore propice aux amours tendres.
Au milieu de doux soupirs, on entendait les protestations tout de même véhémentes de la demoiselle :
- Non Julien tu n’auras pas ma rose ! En tout cas pas avant le mariage ! Même pour ça il va falloir que tu demandes ma main à mon père et à ma mère. Et tu sais que ce ne sera pas facile vu qu’avec les tiens ils se tirent la bourre depuis des siècles. Quand à mon frère alors lui, il est pas tranquille. Quand on lui parle de toi il sort son arquebuse, un vrai fada !
Son compagnon, fort occuper à tenter de dénouer les aiguillettes du blanc corsage, arrêta là sa fougue amoureuse.
- Je le sais bien Ninette, mais comment faire ? Toi tu veux pas ! Eux, ils veulent pas que l’on se marie ! Je vais me faire capelan si ça continue. Encore, que j’ai pas trop la vocation. Où alors il faudrait que je sois le supérieur d’un couvent de belles nonettes !
- Ju, tu n’es qu’un pistachier ! La grande Sissou, elle te suffit pas dis ! Qu’elle a du poivre dans la culotte, tous les garçons en profitent. Toi aussi, me dit pas le contraire !
- Mais enfin, ma Nine belle, tu sais bien que c’est pas vrai, il n’y a que toi qui compte. Je te le dis, je suis prêt à te marier. Mais comment faire avec nos parents, cette bande de tronchemolles qui se battent, on ne sait même plus pourquoi.

En fait l’objet de cette querelle, entre la famille Troubarède à laquelle Fanny appartenait, et les Corniflouille, parents du beau Julien, remontait bien loin. Il se disait, sur le port, que c’était justement une histoire de femme. Une des arrières grands-mères Troubarède mariée avec un Corniflouille devait apporter douze chèvres en dot. Il n’y en avait eu que six, les parents de la belle ayant appris fortuitement que le mari avait fait un petit à une autre fille du village. Aussi, un jour à la sortie de la messe, ils avaient traité le vil séducteur de voleur de poules. De là une querelle inextinguible. Ce qui n’arrangeaient pas nos deux tourtereaux.
- Dis Juju, mon amour, je pense que si tu faisais quelque chose de bien, que ça se voit, que ça se sache, peut-être mes parents ils réfléchiraient
- Tes parents Fanny, c’est des rascous ! Ce qu’ils veulent, c’est de la monnaie ! Je vais réfléchir. Parce que tu sais bien, que nous on n’a rien ou pas grand-chose.
Sur ces sages paroles, après un dernier baiser, ils se quittèrent sur le chemin, ne voulant pas être vu ensemble. Julien lui, très épris, réfléchissait à se briser la coucourde.

En arrivant sur le port de Bandol, il tomba sur un rassemblement. Des gens du village qui échangeaient des propos visiblement intéressants. Surtout le Prud'homme des pêcheurs qui prenant la parole, dit d’une voix forte :
- Oui, il parait qu’il y a la peste à Marseille, elle aurait été amenée par le grand bateau qui est resté dernièrement quinze jours au mouillage au Brusc. D’ailleurs nous avons vu passer son capitaine le sieur Chataud. Il allait vers Marseille, à cheval, voir ses amis les échevins.
- C’est vrai reprend un autre, cette espèce de barque, je l’ai vu quand j’ai été caler mon batudon aux Raveaux. Il était mouillé entre les îles et le Brusc. Même qu’il y avait déjà des malades à bord.
- Et alors, dit un troisième, en quoi ça nous concerne. Marseille c’est loin. C’est déjà arrivé et après on n’a rien su de ce qui c’était passé
Julien, après avoir entendu cela, préféra s’éloigner, se disant que là n’était pas la solution de son problème. Et pourtant…

Repassant le lendemain, il trouva un attroupement plus conséquent que la veille.
Les propos échangés se faisaient surtout plus ardents :
- Ce bateau, c’est le Grand St Antoine qu’il s’appelle !
- Ils l’ont brûlé avec toute sa cargaison, c’est les gens de la diligence qui est passée hier soir qui nous l’ont dit.
- Mais non, il y en a un qui disait que la cargaison, elle est pas brûlée. C’est des ballots de soie, vous vous rendez compte, ce que ça vaut !
- Vouai ! Ils les auraient débarqués du bateau avant d’y mettre le feu, là-bas dans une île.
C’est à ce moment, qu’entendant cela, Julien s’approcha demandant à Louis, l’un de ses amis présent depuis le début de la discussion :
- Tu sais où elle est cette île, là où ils sont mis en tas les tissus d’Orient ? Il y a des gardiens ?
- C’est loin d’ici en tout cas, mais quand même, bien avant Marseille. Les pêcheurs qui y vont des fois l’été, ils disent que c’est l’îlot de Jarre. Quand aux gardiens, risque pas d’y en avoir, ils ont trop peur de la peste.
- Mais on ne craint rien, le bateau il est brûlé !
- Va savoir…

Julien maintenant réfléchit intensément :
- Mais dis Louis, toi qui as fait le pêcheur, tu l’as toujours ta barquette ?
- Oui bien sûr. Elle est même en bon état, je l’entretiens bien. La voile elle est comme neuve. Pourquoi tu me demandes ça ?
- Mais Louis réfléchis bien, on peut faire fortune ! On va sur cet îlot, il fait beau en ce moment, on se charge les tissus, on se les ramène et on va les vendre à Toulon.
- Tu es fou Julien, tu sais bien que c’est interdit !
- Interdit ! Pourquoi ? La peste elle peut pas être dedans ! Personne ne saura d’où ça vient. Ça vaut cher la soie non ?
- Évidemment, vu comme çà, tu as raison. Mais surtout on ne dit rien à personne, sinon ils vont vouloir tous y aller. Et le consul de Toulon, Monsieur d’Entrechaux, lui, il ne plaisante pas, on aurait vite fait de se retrouver en carabousse. Bon, c'est d’accord. Demain matin, on profite au lever du jour de la brise de terre et en route vers Marseille. Si c’est comme aujourd’hui avec le vent solaire, on y sera dans la journée. On charge le maximum et on est là demain soir. Après on prend le charreton, on va à Toulon vendre le tout sur le marché. Tu as une belle idée. Mais pourquoi ça te rend si heureux ?
Julien, lui, est plus que réjouit. Il vient de trouver la solution à ses maux d’amour. Aussi n’hésite t-il pas à en faire part à son ami. Quand on est heureux, on veut le faire savoir…
- Louis, je vais t’expliquer. Je veux marier la Fanny Troubarède. Mais ses couillons de parents ils en veulent aux miens pour une histoire de six chèvres. Alors, avec le produit de nos ventes, je vais te leur payer moi leurs biquettes. Largement même. Ils ne pourront plus me refuser leur fille.

Ce qui fut fait. Les rouleaux de soie qui venaient des Échelles du Levant furent vendus à Toulon avec les rats et les puces qui étaient dedans.

La peste se répandit dans toute la Provence, où cinquante milles personnes périrent ainsi pour les beaux yeux de Fanny Troubarède.




Historique de cette partie du drame :

Il est exact que la peste fut introduite dans l’ouest varois et à Toulon par des pêcheurs disent certains, des contrebandiers disent d’autres, qui allèrent voler les ballots de soie entreposés en plein-vent, pour les purger, sur l’Île de Jarre.
Ces individus inconscients, seraient originaires de Bandol d’après Barthélemy Rodger, dans son livre « Sanary Beau Port »

Il est aussi certain que le Grand St Antoine a mouillé au Brusc. Son capitaine le sieur Chataud avait bien constaté les nombreux malades à bord. Il était donc parti demander de l’aide à ses amis les échevins de Marseille qui étaient propriétaires d’une grande partie des ballots de soie embarqués au Moyen Orient.

Mais le navire ne possédait pas une « Patente nette », ce certificat de bonne santé délivré par les autorités des ports où il passait. Les dits échevins renvoyèrent donc Chataud et son navire à Livourne, où ils avaient certainement des complices, pour se procurer cette pièce essentielle qui n’exigerait pas la mise en quarantaine lors de son arrivée à Marseille. La dite quarantaine s’opposant à la vente de la cargaison à la foire de Beaucaire toute proche.

Pour en savoir plus, je vous recommande le livre de mon ami Patrick Mouton, aux éditions Autres temps « La malédiction du Grand St Antoine »

J’ai participé fort modestement à cette affaire. Dans les années soixante, un ami pêcheur pour lequel je remontais des filets accrochés au fond, m’avait dit :
- Jeune ! Je te mènerais un jour sur les restes du bateau des pesteux.
Hélas, il est décédé quelque temps après… mais vous pouvez en savoir plus en lisant mon livre « Le scaphandrier du Brusc »

Au sujet des personnages de cette nouvelle, très romancée, j’utiliserais la formule consacrée :

« Toute ressemblance avec des individus, personnes, vivant ou ayant réellement ou fictivement existés ne saurait être que pure coïncidence. Elle serait alors, fortuite et, totalement indépendante de la volonté de l’auteur. »


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Lecture aléatoire

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