Secrets de harem - Secret 1



Nouvelle écrite par Nora ADEL dans le style Aventure



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Il est minuit passé de quelques minutes, l’heure du fantôme, du vampire, du dernier soupir. Allongée sur le lit, Latifa peine à fermer les yeux. L’esprit engourdi, le cœur pris par l’angoisse, elle psalmodie des bribes de versets coraniques en les escamotant. Il est loin le temps où elle filait le grand amour avec Morphée. Les nerfs, a certifié le toubib en prescrivant une liste de médicaments à assommer le Robocop du film américain. Elle le sait, aucune drogue ne peut la guérir, le véritable remède est ailleurs.
Les ronflements de son mari écorchent un silence inutile presque malsain. Une curieuse impression pèse sur elle. Elle a envie de sortir de ce corps qui l’emprisonne quitte à oublier le chemin du retour. Courir au secours de cette imagination qui ne sait plus s’envoler comme avant pour flirter avec les étoiles et revenir gavée de pépites. Désormais, l’univers n’a plus à lui offrir que des trous noirs et des planètes hostiles dont la face cachée pullule de créatures de plus en plus inquiétantes. Est-elle la première arrivée ou l’unique survivante ? Pour sa solitude cela n’a aucune importance, se dit-elle en baillant.
Possédée, sa main s’arrache à la pesanteur, s’immobilise, chute sur… Gloire à Allah, c’est un être humain, un mâle, son homme. Même terrassé par le sommeil il est là, bien à elle. Le mariage est la moitié de la religion, affirment les savants à la vérité absolue. Elle fixe l’époux avec des yeux hallucinés où brillent soulagement et envie. Une envie d’esclave, une envie assassine qu’elle ne peut ni réprimer, ni condamner. Puisqu’il est toujours loin d’elle et de ses souffrances se moquant du gouffre qui la menace. Lui, le maître après Allah et son Prophète. Un sourire mystérieux se dessine sur ses lèvres fines et blanches. Dans les contes des Mille et une nuits, c’est le rôle de la suivante qui l’a fait fantasmer pas celui de la sultane.

Quand elle aura dérobé assez d’argent à cet inconscient, elle ira avec sa tante Akila chez la voyante juive qui n’ouvre sa porte que sur rendez-vous. Une femme du bien, tata, la seule dans la famille qui l’aime sincèrement. Les autres, des hypocrites qui seraient ravies de la remplacer par une de leurs vieilles filles. Sans oublier cet âne qui a osé lui lancer d’un ton ostentatoire :
- Madame, vous avez beaucoup de chance d’avoir deux filles. Pour le moment, il est hors de question de penser à une nouvelle grossesse. N’oubliez pas, votre dernière fausse couche a failli vous tuer. Vous devez suivre ce traitement. L’important c’est votre santé.
Justement, elle est malade parce qu’elle n’a que des filles. Ce toubib de malheur a beau puiser son savoir dans les livres ce n’est qu’un homme. Et que peut comprendre un homme sur ce que ressent une femme quand elle est incapable d’enfanter un mâle.

Des éclats de voix provenant de la maison de son beau-frère Hossein l’arrachent à son flot de pensées noires. Elle se lève fébrilement, s’approche de la fenêtre, les sens aiguisés. Rien. Sans doute, ce bourdonnement dans ses oreilles à cause de ces satanées pilules et du café noir trop sucré qu’elle n’arrête pas d’ingurgiter à longueur de journée.
L’autre jour, son neveu Youcef lui a affirmé que chez certains animaux, il n’y a qu’un seul sexe. Pas besoin de mâles ni de femelles pour la reproduction. Rêve fou : kif-kif tout le monde. Le Créateur peut se reposer. La femelle n’est-elle pas la pomme de discorde dans la société des croyants ? Mais ce chenapan se moque souvent d’elle. Un jour, jurant sur la tête de sa pauvre mère, il lui a affirmé que les mécréants peuvent changer de sexe. C’est l’école qui a détraqué ce petit. Il ne faut pas s’étonner qu’une fois à la rue, l’agneau égaré par une mauvaise leçon se transforme en loup.

Un cri strident, inhumain vrille les tympans de Latifa. Cette fois-ci, elle se pince jusqu’au sang. C’est Hossein qui est en train de tabasser cette sorcière de Yamina, se dit-elle, plus étonnée qu’alarmée. D’habitude, l’épouse de son beau-frère est plus discrète. Qu’elle crève, la maudite par ses aïeux pour son avarice. Jamais un bonbon à offrir à ses deux colombes quand elles vont jouer au jardin. Elle les supporte en grinçant des dents, le regard vert de jalousie. Accolée à sa porte, constamment blindée, comme si elle protégeait le trésor du roi Salomon. Pauvres chéries, le magasin de leur oncle les fait plus baver qu’une fiancée sans dot admirant la vitrine d’un joaillier. Des étagères festonnées de produits d’importation : chocolat aux noisettes, bonbons arc-en-ciel, gâteaux fourrés et nappés à fondre dans le palais d’un sultan... Elle a beau s’empiffrer l’ogresse, toute cette nourriture ne la suivra pas au tombeau. Si au moins son corps s’enrobait de graisse, développait de douces rondeurs, de pudiques rougeurs. Mais non, on dirait un bâton damné par l’Éternel. Enfin, son mari a ouvert les yeux sur sa stérilité. Il veut lui imposer une rivale, sans doute meilleure, sûrement moins dédaigneuse.
Latifa fantasme déjà sur les festivités qui vont effacer l’ennui des jours qui se suivent et qui font tout pour se ressembler. Cette fainéante de couturière va-t-elle terminer à temps sa gandoura brodée de fil doré garanti inoxydable ? Une vraie folie. Il faut qu’elle trouve fissa un moyen de la payer sinon elle sera obligée de puiser dans les quelques bijoux qui lui restent. Ce va-nu-pieds qui ronfle tel un tuberculeux sur le point d’agonir n’assure même pas le pain quotidien de sa petite famille. Toujours à changer un minable boulot pour un autre. Toujours à mendier auprès de sa mère qui le méprise secrètement et qui l’accuse, elle, de porter la poisse à son fils.
Un hurlement vite étouffé, des bruits de lutte, de la vaisselle brisée, des meubles déplacés et un quelque chose de lourd se fracassant sur le sol. C’est normal, il faut bien qu’il se décide à dresser cette goule qui veut le rendre fou. C’est le moment d’aller se rincer les yeux et profiter pour demander à son beau-frère du sucre en morceaux. Bien sûr, elle lui donnera de l’argent. Il refusera de le prendre, mais elle insistera. C’est une question de dignité, elle n’est pas une mendiante. À sa dernière visite, sa mère l’a sévèrement sermonnée :
- Ecoute-moi bien, graine pourrie de mon ventre, si tu veux qu’un jour tes filles trouvent un mari respectable, il faut d’abord commencer par être une femme respectable. Comment veux-tu faire bonne impression si tu n’as même pas du sucre en morceaux pour honorer tes invités ? Tu me fais honte, on dirait une paysanne !

Elle a beau tendre au maximum ses radars, rien, pas le moindre écho. Seul, le bruissement apaisé de la nuit qui s’étire à l’infini. De nouveau le doute, un grincement à peine perceptible le fait reculer. En face, la porte de la Grotte d’Ali Baba s’ouvre doucement. La silhouette filiforme de Yamina se dessine en fantôme dans l’encadrement. La délaissée vient se réfugier chez elle. C’est grave.
À cette heure-ci, la fraîcheur est traîtresse. Avant d’aller ouvrir, elle va mettre le châle rose qu’elle a tricoté pour son trousseau. Il ne manquerait plus qu’elle tombe malade en aidant cette ingrate.
Mais pourquoi elle scrute l’obscurité environnante comme si une bête monstrueuse est à l’affut. C’est sûr, elle attend quelqu’un. La damnée aurait-elle un amant ? Allah, protège-nous du péché ! Enfin, elle fait quelques pas, change d’avis et recule tel un soldat de plomb. Bon débarras.

Les paupières de Latifa commencent à s’alourdir. Il faut qu’elle se repose un peu si elle veut…
Mais que fait-elle encore cette ânesse ? On dirait que les coups de son mari lui ont bousillé la cervelle. Au lieu de rentrer et d’essayer de se réconcilier avec son époux, elle traîne une valise. C’est sûr, elle a dû lui dérober tout son argent. Où est-il ce demi-homme ?
Ce n’est pas une valise, c’est un gros sac rempli… On dirait, non, c’est impossible. Allah vient à mon secours ! Il a eu un malaise, le cœur des hommes est plus fragile que le ventre des femmes enceintes. Elle doit réveiller son mari pour qu’il aille au secours de son aîné. Mais quelque chose ne va pas, ne cadre pas. Elle le sent à distance. Pourquoi ce terrifiant silence alors que tout est à l’explosion.

Yamina se comporte d’une façon anormale. Elle continue à fouiller l’espace autour d’elle avec un regard d’airain. Ö Sidi, saint patron de mes aïeux vénérés, je suis pieds et mains liés à toi ! Cette malheureuse est possédée par mille démons. Pourtant, la lumière blafarde de la lune qui ruisselle sur le visage de pierre ne révèle aucune anomalie. Terrible, la sérénité de ces pas de momie qui avancent vers le puits. Va-t-elle le jeter dedans ? Non, elle le contourne et se dirige vers le citronnier. Elle abandonne son funeste fardeau pour déplacer les deux tonneaux de la réserve d’eau. Rythme infernal, résonance sadique de la pelle qui fouille les entrailles grouillantes de vers affamés. La terre, noircie par le sang, est prête à engloutir le cadavre du mâle tué par sa femelle.

Latifa lance ses bras nus vers le ciel, fragiles bâtonnets désarticulés. Elle implore la protection divine d’une voix asthmatique. Le lion Hossein a rejoint son Créateur. Comment a-t-elle pu le tuer avec ce corps plume ? Seul le claquement sinistre de ses dents lui répond. Une sueur sulfureuse inonde son corps, voile d’épouvante son regard. Au bord de l’évanouissement, les yeux de la meurtrière, légèrement bridés, se posent sur elle plus tenaces que les serres d’un aigle. C’est impossible, elle ne peut pas la voir. Mais la servante de Satan peut tout voir. Son sang-froid est terrible. Elle recouvre sans trembler la tombe avec les tonneaux avant de brancher leur tuyau au robinet de la cuisine. Gestes anodins, malgré l’heure tardive. Bien malin et bien voyant celui qui peut prévoir les coupures d’eau et le moment où gargouillent les conduites rouillées.

Latifa se frotte rigoureusement les yeux en marmonnant : « Les hyènes fuient quand passe celui qui prie Allah et croit au message de son Prophète que le salut soit sur lui !»
Elle va se réveiller et éclater de rire. Un rire plus merveilleux que la voix du muezzin annonçant la fin du carême un jour d’été. Maudites drogues responsables de ces visions épouvantables. Elle soude lentement ses paupières de plomb puis brusquement un flash brûlant les vrille pour capter l’image qu’on aurait dite grossie par un microscope géant. La créature lui fait signe de descendre et son corps, épave glacée, obéit sous hypnose.

Des mots qui lapident avec des braises, mais ô stupeur, aussi clairs qu’un verset divin :
- Sœur Latifa, tu es une femme intelligente et raisonnable. Allah a décidé de prendre cette nuit l’âme de mon mari. Je n’ai été qu’un instrument entre Ses mains. Tu as deux gazelles qui vont se marier un jour, tu dois penser à leur réputation. Si tu parles, le scandale ne va pas les épargner… La mort de leur oncle va leur profiter ainsi qu’à leur père. Qu’Allah pardonne au défunt, il a voulu salir notre honorable famille en épousant une fille des rues. Elle lui aurait donné une douzaine de bâtards et par conséquent tes filles n’auraient eu que des miettes de l’héritage de leur grand-père. Maintenant, c’est ton mari qui va s’occuper du magasin. Quant à moi, je me contenterais de ce qu’il veut bien me donner… Ne crains rien, je dirais qu’il s’est enfui avec une chienne. Un homme qui trahit une fois, trahit toujours et aucune femme n’est en sécurité auprès de lui. Quant à la vieille, je m’en charge, tu sais que je suis sa préférée, aucun mal ne peut t’atteindre tant que je serai là. Tu es bien pâle sœur aimée, ton dernier malheur t’a beaucoup éprouvé, va te reposer un peu.

Latifa ne sait pas comment elle s’est retrouvée dans son lit, rassurée par les ronflements de son mari. Son cerveau se remet à fonctionner avec sérénité. Elle n’a aucun intérêt à parler. Elle a tout intérêt à ne pas parler. Elle risque la répudiation. Il ne lui pardonnera jamais de ne pas l’avoir réveillé. Il aurait pu…
Les sages ont toujours dit que si la parole est en argent, le silence est d’or. Et son silence est vraiment en or : son mari va tout hériter. Bien sûr, elle ne va pas écouter cet idiot de toubib, elle tombera enceinte et elle aura un garçon. Et si c’est encore une fille, Yamina, la petite mère, sera là... Quand la vieille reviendra de son pèlerinage, elle ne trahira pas le secret même avec une épée sur la gorge. L’honneur de la famille doit être préservé et qui s’en chargera mieux que la mère des filles. Quoi qu’on dise, un mort ne peut revenir à la vie, c’est son mektoub, mais il peut causer la mort d’un vivant.
Ses lèvres resteront cousues. Elle n’a rien vu rien entendu. Peut-on voir quelque chose quand on n’est qu’une simple femme aux nerfs fragiles et au sommeil détraqué par les tranquillisants ? Seul Allah connaît tous les secrets.

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