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L'indécence


Auteur : ELXLOON

Style : Scènes de vie




Ils sont tous là, venus nombreux.
Ils ont le regard sombre assorti à leurs vêtements.
Ils sont sobrement élégants, les femmes soigneusement coiffées, il n'y a pas de bijoux, ni de fard,
Ils sont tous là, venus entourer la famille dans sa souffrance.

Il y a trois, jours, quand Christine avait appris l'accident, elle avait pleuré. Pleuré beaucoup, et souvent.
Elle ne connaissait pas le jeune homme qui était mort. Mais elle a beaucoup de sympathie pour la mère, avec qui elle travaille dans la même entreprise,
Mais surtout, Christine a une empathie naturelle très forte au malheur des autres.
Sans doute parce qu'il la renvoie à la fois à l'injustice et à la fragilité de son propre bonheur.

Aujourd'hui, Christine se retrouve là parmi tous ces gens, dans cette église, pour l'enterrement du jeune garçon.

Elle avait pourtant décidé de ne pas y aller, la veille.
Elle n'aimait pas en effet, ce condensé de souffrance. Elle savait qu'à ce jeu-là, elle ne résistait pas et pleurait plus parfois que les principaux intéressés.
Christine n'aimait pas cela, elle trouvait cela indécent.

Elle s'était dit qu'elle irait juste signer le registre à l'entrée de l'église, pendant l'enterrement, pour manifester sa sympathie à son amie.
Christine trouvait cela plus discret qu'une lettre de condoléances.
Ces lettres qui font plaisir aux gens dans leur malheur… Mais qui font aussi plaisir à ceux qui l'écrivent…Comme la réussite à un exercice de style difficile.
Christine s'était déjà surprise à une certaine fierté dans l'écriture d'une telle lettre.
Et flattée en retour par un : "merci pour ta lettre, elle nous a beaucoup touché…"
L'indécence des sentiments humains, des siens parfois… la révoltait.
Elle avait donc décidé d'aller signer simplement le registre, et de repartir sans entrer dans l'église.

Mais Christine était arrivée trop tôt devant l'église, en même temps que tous les amis de la famille, et le flot l'avait porté à l'intérieur sans qu'elle n'ose manifester la moindre intention de ne pas vouloir y aller elle même.
Qu'en pouvait-il être autrement ?

Et maintenant elle est là, présente dans cette triste assemblée avec cette certitude honteuse qu'elle allait pleurer plus que les autres.

Ils sont tous là, venus nombreux.

Christine écoute les envolées lyriques et austères du prêtre. Elle écoute la plainte des chants. Son cœur se noue. Ses larmes sont enfermées dans son cou, prêtes à jaillir.

Christine regarde alors les gens autour d'elle pour chercher une distraction, fuir ses larmes.
Les yeux des hommes et des femmes sont rougis, bouffis.
Un homme se mouche presque trop bruyamment. Sa voisine à côté pleure, doucement.
Christine la regarde, elle a la cinquantaine, et des poches sous les yeux.
" Il est curieux comme les poches sous les yeux deviennent protubérantes avec les larmes" se met à vagabonder l'esprit de Christine.
Son regard se porte alors sur un autre couple sur sa droite, un rang devant elle.
Elle regarde leurs yeux, aussi et vérifie l'état des poches qu'ils portent.
L'homme a une sorte de verrue accrochée sous son œil droit. On peut y voir un poil même. "C'est un poireau" pense Christine.

Elle a alors un léger spasme et sent une vague de chaleur l'envahir.
Elle la reconnaît cette vague, Christine, et l'angoisse l'étreint alors. C'est la vague du fou rire.
Il faut stopper cela immédiatement, cela n'est pas possible, pas ici, pas maintenant… Christine se concentre sur le curé, mais un second spasme la secoue, et la poussée de l'abdomen devient trop forte.
Christine se penche alors brusquement, cache son visage entre ses mains, son corps se secoue par à coups.
Elle a chaud, elle se sent transpirer, elle panique. "Se concentrer, se concentrer"
Le calme revient.
Christine sait qu'il ne va pas durer longtemps, que le fou rire est encore là, elle le sent alors elle reste la tête entre ses mains.
Peut-être pourrait-elle en profiter pour sortir de l'église. Mais elle a peur de se faire remarquer, de ne pouvoir masquer son fou rire s'il la reprend quand elle est debout.

Ses yeux sont mouillés, elle a chaud, elle est sans doute rouge, elle pense que si elle montre son visage maintenant, les gens pourront penser qu'elle pleure, que ses spasmes sont ceux du chagrin. Que ses larmes sont celles de la tristesse. Même si cela n'est pas très décent d'être secoué comme cela par des sanglots, c'est tout de même moins honteux que le fou rire.

Alors Christine relève la tête et pose ses mains sur ses genoux, découvrant son visage.
Elle sent un ou deux regards posés sur elle en biais, là derrière elle. Alors elle tourne légèrement la tête pour qu'ils puissent voir l'état de son visage. Pour leur faire croire qu'il s'agissait bien de désespoir.

Christine se concentre sur le répit de son fou rire. Elle respire doucement, cherche une source de sérieux, de tristesse. Ce jeune homme mort, cet accident horrible.
Et là son menton se met à trembler à nouveau. Christine sent les pointes de ses lèvres remonter.
Elle replonge alors la tête entre ses mains, se courbe en 2 sur ses genoux. Elle est secouée de bas en haut.
Le rire ne s'arrête pas, il est douloureux presque, quand il est à ce point silencieux et qu'il ne s'exprime que par le corps.

Christine ne sait plus pourquoi elle rit. Cette histoire de poireau ne la fait plus rire, cet enterrement lui déchire le cœur. Comment son amie peut-elle supporter une telle souffrance et Christine continue à rire
Ses larmes de rire sont salées, elle ne sait plus, Elle ne comprend pas pourquoi elle ri.
L'assistance s'est levée. Elle… est restée assise, tellement envahie de spasmes qu'elle ne peut bouger,
Elle sent le banc vibrer sous elle. Elle sent qu'on l'observe.
Elle a chaud, terriblement chaud.
Chaud à son corps, à sa tête, à ses yeux.
Son corps est humide, ses mains sont moites, son visage est immergé par les larmes.
Comment arrêter cela. Calmer sa respiration, contrer la poussée de l'abdomen, expirer.
Christine se concentre sur son souffle. Le temps lui paraît interminable.
L'assistance s'est rassise, et l'orgue s'est mis à jouer.

Christine sent son rythme cardiaque se ralentir enfin, doucement. Le calme l'envahit. Elle peut se redresser, et petit à petit elle sort sa tête de ses mains.
Elle peut montrer un visage bouleversé.
Christine est bouleversée.
Des larmes d'eau douce coulent silencieusement sur ses joues.
La messe est finie, elle se lève avec les autres et sort dans le flot de l'assistance.
Elle ne s'arrête pas pour signer le registre.





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