Mère-Fille



Nouvelle écrite par ELXLOON dans le style Conte



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Il fait chaud aujourd’hui.
Alice est là, assise sur le sable, les jambes tendues devant elle, pieds nus.
Elle a la peau rose et fraîche d’une jeune fille, elle n’en est plus une, elle a 65 ans.
L'air de la mer lui fait du bien.
Ses cheveux sont dorés, argentés peut-être, courts et fins. Le souffle de l’air en soulève quelques-uns. Ils brillent dans le soleil.
Devant elle, entre ses jambes, un pot de verre transparent.
Son dos est courbé et ses mains doucement comptent… Des petits cailloux.
Des tout petits cailloux qu'elle trouve dans le sable.
Des petits cailloux qu’elle met un par un dans son bocal, entre ses jambes.

Sa bouche aussi compte.
Sept cent vingt et un, sept cent vingt-deux, sept cent vingt-trois…
Elle compte depuis si longtemps.
Elle compte pour ne pas oublier les chiffres.
C’est important les chiffres, Alice le sait. Cela structure l'esprit, cela permet de ne pas perdre la tête.
Tous les 1000 petits cailloux, Alice sort son caillou pointu de sa poche et trace un trait épais sur une grosse pierre qu'elle a posée à côté d'elle, puis elle recommence à compter à partir de Zéro.

Alice vit sur une île.
Quand elle est venue s'installer ici, il y a 253 jours -Alice compte les jours aussi- il y avait une maison seule, abandonnée.
Comme il y avait plein de petits cailloux, en tas devant la maison, Alice en avait tout de suite déduit qu'il s'agissait d'une ancienne usine à compter les cailloux.
L'usine ne fonctionnait plus ? Tant pis, elle était là maintenant, et elle reprendrait les choses en main.
Au début elle avait décidé de compter des grains de sable, plus doux au toucher, plus chauds que les cailloux.
Mais le sable coulait trop vite entre ses mains, entre ses doigts, Alice avait dû recommencer plusieurs fois le même bocal … Parce qu'il faut être précis, ne pas se tromper.
Mais le sable ne se laissait pas compter.
Elle avait alors longuement réfléchi. Puis elle s'était résignée. Elle compterait des cailloux puisque cela est la destinée de l’île.
Alice en avait alors soigneusement défini le modèle.
Il ne s'agissait pas de compter n'importe quels cailloux
Ils devraient être ronds, de couleur blonde, comme le sable, petits, minuscules mais suffisamment gros pour ne pas filer entre les doigts.

Sept cent quatre-vingt-dix-huit, sept cent quatre-vingt-dix-neuf, huit cents.
Elle s'arrête de compter et tend son dos droit pour se dégourdir, comme elle le fait tous les cent petits cailloux.

Puis elle reprend son travail. Huit cent un, huit cent deux…

Dans ses mains, Alice choisit délicatement ses cailloux, consciencieusement.
Aucun caillou n'est identique, Alice trouve cela passionnant. Et parfois, elle se laisser aller à rêver, son esprit s’échappe sur le doux bruit de la marée qui monte et qui descend. Alors Alice ne sait plus où elle en est, et elle est obligée de tout recommencer… de tout recompter. Car il ne s'agit pas d'être approximatif.
Jamais l'usine n'aurait toléré un manque de rigueur.

Aujourd'hui est un jour important pour Alice. Elle a fini un bocal.
Elle va le ranger à côté des autres, dans sa maison, et l’étiquette soigneusement, y écrivant le nombre de petits cailloux répertoriés.
Et puis elle en inscrit le nombre sur le mur, à l’intérieur de sa maison, dans la pièce où elle vit, où elle dort.
Comme cela les chiffres l’imprègnent aussi la nuit.
C’est important pour ne pas perdre la tête, Alice est sûre de cela.
Et puis cela décore sa maison.

C'est là qu'elle écrit aussi le nombre des jours qui passent, là sur l’autre pan du mur.

Alice aime ces journées où un bocal est enfin rempli, étiqueté, rangé.
Il lui faut entre 10 et 20 jours d'habitude selon sa taille. Et cette fois-ci, le bocal était très gros, et Alice a mis 18 jours pour le remplir.

Alors elle va se coucher avec la satisfaction du travail bien fait, et le sommeil vient vite, comme les autres nuits.
Alice dort, son doux visage reposé.

Mais soudainement, au milieu de la nuit, Alice se réveille. Elle se dresse, inquiète et va regarder le mur où les jours sont comptés. Alice frémit, c'est bien cela...
Dans l’euphorie du bocal terminé elle a oublié que demain est le jour de la visite.

La visite qui revient invariablement tous les 7 jours et qu’Alice craint par-dessus tout.
Le jour où la femme vient.

La femme arriverait par la mer. Par là même où Alice était arrivée la première fois.
Le bateau accosterait sur la petite digue en bois à l'ouest de l'île, quelques heures après le lever du jour.
La femme accrocherait le bateau et descendrait, avec un panier en osier au bras.
Elle chercherait Alice, d'abord à l'usine puis sur les petites plages de l'île.
Elle marcherait sur ses cailloux.

Et quand elle la verrait, elle viendrait lui prendre les mains dans les siennes, doucement, trop doucement. Avec un joli sourire aux lèvres et un regard sérieux.
La femme dirait "maman... tu vas bien ?"

La femme lui parlerait.
Elle raconterait des choses qu’Alice ne comprend pas, ou plus. Elle parlerait longtemps, trop longtemps, d'histoire de gens, d'hommes, de femmes qui s'appellent oncle, tante… Elle parlerait de Sophie aussi et d'Henri.
Elle parlerait de "papa" beaucoup.
Elle dirait…" Tu te souviens maman n'est-ce pas ?"

Au début, Alice souriait, elle essayait de participer.
Mais la dame disait, "mais non, Maman, tu te trompes!"
Alors un jour Alice avait décidé de ne plus répondre.

Quand elle compte au moins, elle ne fait pas d'erreur et personne ne l'embête.
Elle est bien Alice sur cette île, toute seule, chez elle.
Elle n'accepte la visite de la femme que parce qu'elle lui apporte des bocaux en verre.
Mais cela ne justifie pas qu’elle marche sur ses cailloux !
D'ailleurs, Alice ne s'y est pas trompée, ces bocaux sont les siens.
Elle y reconnaît à chaque fois son écriture sur des petites étiquettes blanches.
Avec des nombres déjà inscrits. 1995, 1999, 1998, 2001.
Alice ne sait pas ce que signifient ces nombres, mais elle est sûre que ces bocaux sont à elle.

Au moment du départ, la femme voudrait s'approcher d'elle encore, pour la serrer dans ses bras, comme une petite fille. Alice ferait un pas en arrière et la verrait repartir les yeux pleins de larmes
Elle détestait ces moments-là plus que tout.
Elle l’avait même entendu sangloter une fois, au loin. Ses yeux à elle n’avaient pas de larmes. Elle ne supportait pas celles de la femme.

La dernière fois, la femme lui avait dit : "il va falloir venir avec moi maman. Tu ne peux plus rester ici, comme cela, toute seule. Tu vas venir habiter avec nous, tu seras bien. Tu sais, tu pourras compter des petits cailloux, là-bas aussi."

Alice n'avait rien dit, comme d'habitude mais cette phase-là l'avait inquiétée.
Que voulait cette femme ?
De quel droit pouvait-elle dire cela, pourquoi compter des cailloux chez elle ?
Elle n'avait pas une usine à compter les cailloux chez elle?
Alice avait ruminé longuement cette phrase dans sa tête, puis elle l'avait oubliée.

Mais le jour de la visite est demain, et la phrase a refait surface avec son tourbillon de questions.

Alors Alice sort de sa maison, la nuit est claire et douce.
Elle va s’asseoir sur son rocher, fasse à l'océan.
La mer reflète calmement la lune. Alice fait des ronds dans l’eau avec ses pieds nus. Les cercles s’échappent dans l’infini.
Alice réfléchit, ses yeux se perdent maintenant à l’horizon de la nuit. Elle reste là longtemps, combien de temps ?

Un léger frisson la parcourt soudain, alors elle se lève, ordonne à la mer de se déchaîner et va se recoucher.

La femme ne viendra pas demain, elle ne viendrait plus, c’était décidé.
Alice avait stocké suffisamment de bocaux pour ses petits cailloux… Et avec le temps les cailloux se tasseraient, elle pourrait alors les transvaser d’un bocal à l’autre, il faudrait alors réévaluer le nombre de cailloux ainsi rempotés et comme cela, c’était certain, elle ne perdrait pas la tête

Alice pu alors se rendormir, calmée, rassurée.

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