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Boules de neige


Auteur : PATROSSO Richard

Style : Scènes de vie




Jeff Retcorr était assis dans le fauteuil du salon de la petite maison qu'il habitait depuis qu'il était né et regardait, les yeux fixes, au dehors de sa fenêtre. En ce jour de Noël, la neige tombait à gros flocons, comme chaque année à la même époque, sur les hauteurs de Mammoth Lakes.

Le quinquagénaire était resté en robe de chambre depuis son réveil. Comme chaque matin, il s'était levé très tôt après avoir dormi très peu. Mais ce jour-là, Jeff était invité à fêter Noël avec ses voisins les plus proches comme le voulait la tradition. Chaque année, un ami différent recevait les autres chez lui. Tous formaient un clan joyeux dans ce quartier situé en contrebas des pistes de la célèbre station de ski. Tout le monde se connaissait, s'aimait et se respectait. La joie de vivre dominait Mammoth Lakes depuis sa fondation au temps de la légendaire recherche de l’or dans les mines. La solidarité régnait dans ce petit quartier de l’une des plus importantes villes de la Californie qui était bien loin de l'image de la grande Amérique tellement décriée dans le Monde entier. Ici, la bonne ambiance était telle qu’elle était même ressentie par chaque touriste qui montait en voiture jusqu’à la grande station de ski totalement différente de ce qui restait du premier village de la Mammoth Mining Company.

Retcorr avait toujours été un homme discret qui n'aimait pas se mêler de la vie des autres et qui avait toujours préféré s'occuper de la vie des siens; ce qui lui avait permis de vivre tranquillement sans jamais être jalousé. Dans sa jeunesse, alors qu'il entrait définitivement dans la vie adulte, il avait dû participer à la guerre du Viêt-Nam et connaître l'horreur qu'il ne souhaitait plus revivre. Une horreur qu’il ne souhaitait pas non plus aux autres de connaître. Même à son pire ennemi qu’il n’avait pas. Mais, malgré cette rude expérience jamais oubliée, il avait toujours été un homme heureux dans ses apparences. Cependant, depuis quelques temps, sa bonne humeur avait totalement disparu.

Comme si l'histoire se répétait, son fils avait été envoyé en Irak au début de l’année et Retcorr ne passait plus un moment sans penser à lui depuis ce temps-là. Toute la journée, il regardait la télévision sans cesse et allumait la radio quand il s'éloignait du salon s'il ne montait pas le son du téléviseur. Lui, qui avait été un modeste mécanicien de voitures anciennes, s'était mis avec beaucoup de mal à l'informatique depuis quelques semaines afin de suivre l'actualité de la guerre dans laquelle s’empêtraient les différents régiments de sa patrie. Depuis le mois de février, le père de famille n'était plus tranquille. Il guettait sa boîte à lettres sans relâche et sursautait à chaque fois que la sonnette retentissait ou qu'une main frappait à la porte. Plus personne ne le voyait dans le village et n'osait lui rendre visite. Pour cette invitation traditionnelle, leurs quelques voisins qui restaient à Mammoth Lakes pendant les vacances avaient dû contacter son épouse. Bien qu’elle était tout aussi inquiète que son mari, cette dernière arrivait quand même -avec toutefois le plus grand mal- à dissimuler en public l’angoisse terrible que lui produisait cette guerre.

Ce matin-là, donc, Retcorr restait immobile sur son fauteuil et revoyait les terribles images qu'il avait vécues en Asie. Dehors, la neige tombait de plus en plus et des enfants jouaient sous sa fenêtre. Ils avaient d'abord construit un gros bonhomme de neige qui évoquait, dans la tête de l'ancien Marines, la statue de Saddam Hussein que les soldats américains avaient détruite en entrant dans Bagdad. Cette fragile sculpture eut ensuite le même sort que la statue irakienne, mitraillée par les boules faites de neige que lui lancèrent violemment les autres enfants voisins venus les rejoindre. Lorsque l'œuvre tomba, ses créateurs décidèrent de répondre à ceux qui avaient anéanti leur réalisation. Ainsi s'ensuit une bataille de boules de neige sans merci. Les dix enfants se séparèrent en deux clans : celui de ceux qui avaient attaqué et celui de ceux qui ne voulaient que se défendre afin de pouvoir construire librement autant de bonhommes de neige que possible. Les premiers se retranchèrent derrière les différents buissons, tous blancs depuis l’hiver, qui entouraient le jardin de Retcorr. Puis, une tempête de neige se leva, telle les tempêtes de sable irakiennes, mais les enfants continuèrent malgré tout à jouer comme les Marines continuaient là-bas leur combat. Certains de ceux qui se cachaient derrière les buissons se retrouvèrent totalement ensevelis et se débattirent comme ils purent pour réapparaître à la surface. Retcorr, qui pensait à son fils, se demanda si ce dernier n'était pas en pleine tempête de sable, enseveli sous les dunes aussi chaudes que la neige de Mammoth Mountain était froide. Les petits garçons, qui avaient été attaqués, commencèrent à gagner la bataille. Les sourires, qui resplendissaient les visages des enfants, évoquaient à Retcorr toute la haine que devait ressentir le peuple Irakien contre l'armée de l'envahisseur. Le père de famille n'était pas du tout comblé de voir ces bambins s'amuser et profiter de la vie. Tous les plus beaux et les plus joyeux moments de son existence évoquaient désormais le cauchemar qui se produisait si loin de sa maison. Il ne pouvait s'empêcher de penser que le pire pouvait se produire.

Enfin, alors qu'il était à la fois lassé et angoissé de voir toutes ces jeunes âmes innocentes profiter de la vie, il entendit la mère de son fils entrer dans le salon. Elle n’eut pas le temps de lui adresser un regard que la sonnerie du téléphone retentit. Les doigts des mains de Retcorr se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil, sa respiration se serra et son cœur se mit à battre tellement fort et si vite qu’il atteignit un rythme effrayant. État critique qui trahissait tout simplement l'angoisse que le brave homme vivait au quotidien. Son épouse posa la main sur le combiné et décrocha. Comme il put, et avec honte pour il ne savait quelle raison car il était légitime qu'un père s'inquiète pour son enfant, Jeff tendit l'oreille et redouta l’annonce du pire sans toutefois vouloir y croire. Puis, il entendit sa femme parler et comprit que c’était un voisin au bout du fil. Il devait aller se préparer s'il ne voulait pas être en retard. Il savait quelle serait sa journée et comment se déroulerait celle-ci. Il allait d'abord prendre une douche qui ne le débarrasserait pas de ses angoisses, puis s'habiller très élégamment parce que l'heure était à la fête alors que des milliers d'Américains mouraient pour rien à l’autre bout du Monde dans un Pays lointain qui ne méritait que la tranquillité avant de feindre d'être heureux de voir et revoir ses voisins qui n'avaient pas d'enfants dans les troupes de l'armée et qui lui souriraient au nez pendant que son fils serait peut-être atrocement et mortellement torturé à cause d’une guerre qu'il n'avait pas demandée. Enfin, il allait lui falloir remercier énergiquement et chaleureusement chacune des personnes présentes pour cette agréable journée qu'elles lui avaient offerte et leur dire qu'il était impatient qu'ils se retrouvent tous au même endroit l'année suivante sans avoir le droit de crier sa peur de ne plus avoir à ses côtés son fils unique lors des prochains jours de Noël; ceci après avoir entendu les beaux discours de celui qui avait à chaque fois un avis sur tout et qui prétendait toujours tout savoir, le même qui n'avait jamais cessé de soutenir ce conflit alors qu'il n'avait jamais été capable de se trouver une femme pour assurer sa descendance.

Retcorr se dressa difficilement de son fauteuil pendant que les enfants, eux, tombaient au sol, s'amusant à jouer les morts lorsqu'ils étaient touchés par une boule lancée de la main d’un ami tandis qu'en Irak, les Marines, eux, tombaient au sol, tués par les balles de l'ennemi, qui n'étaient ni de neige, ni de sable, mais bien vraies.





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