Le doigt de l'après-Dieu



Nouvelle écrite par Clopine TROUILLEFOU dans le style Vécu



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Je vais vous raconter comment, dans le vingtième siècle finissant, la vie vous coinçait et vous apprenait, bon gré mal gré, ses règles éternelles. Même quand vous étiez une jeune fille libérée et sympathique, bénéficiant de l’accélération cosmique des avancées féministes. Et même si le doigt de Dieu était depuis longtemps planqué dans un doigtier de cuir, tout vilain, et se cachait, honteux désormais, au milieu des morceaux de fémur de Sainte Blandine et des vingt mille bûchettes de la Vraie Croix, dans le sombre des églises vidées de leurs paroissiens. Relégué, le doigt de Dieu, avec la peur du péché et de l’enfer, relégué bien au fond de cryptes obscures qu’il n’était plus question d’aller arpenter. Descendu de son plafond divin...Mais, même sans les oripeaux de la morale, même affranchie des lois naturelles, vous n’en finissiez pas moins coincée. Faite comme une rate. Acculée dans l’angle du désespoir, et par vos propres choix.

J’avançais, allègre. Je me souviens que mes pas, dans les escaliers, égrenaient des rythmes joyeux. Que je franchissais les couloirs en glissant. Que j’aimais voir le tissu de ma jupe tournoyer autour de mes chevilles. Souvent, mes lèvres dessinaient un sourire, dont je goûtais la saveur en me réveillant, alors que le rêve qui l’avait provoqué s’était enfui.

Car j’étais moi-même enfuie, et je n’en finissais plus de goûter l’espace de ma fuite ; j’avais coupé, comme on coupe un bouquet, mes racines familiales.

Et je vivais à l’aise, dans le bocal de ma vie estudiantine, de mes amis serrés autour de moi comme autant de compagnons d’armes, dans la modestie de mes besoins, je vivais comme un poisson dans l’eau. Sans bicyclette, évidemment.

Je parlais, parlais, parlais. Je riais, riais, riais… Les luttes diverses - féministes, anticapitalistes, écologiques - étaient prétextes à promenade, sur un pavé qui sentait bon la camaraderie. Je portais haut mes convictions, collais des affiches à cinq heures du matin, la colle glissait sur les murs gelés, mais il fallait bien affirmer que la rue, la nuit, les femmes auraient dû vivre sans peur.

Je puisais largement dans l’énergie de mes amis. Ils me semblaient toujours là, toujours prêts. Nous partagions notre temps, nos ressources, nos piaules minuscules, l’affirmation de nos convictions, nos platées de nouilles. Les jours où nous avions un peu d’argent, nous buvions de la bière. La Valstar Verte était réputée meilleure que la rouge.

J’adorais mes amis.

Il faut avoir grandi au sein de ce qu’on a coutume d’appeler une famille nombreuse, et qui est parfois l’inverse, à savoir la solitude infinie de l’orphelin des siens, pour ressentir si fort la joie d’appartenir à un groupe.
D’être une, parmi d’autres. De se sentir entourée…
Je m’étais accouchée moi-même. Jusqu’à mon prénom, baptisé de neuf.

Mais ce soir-là, dans l’appartement plus ou moins collectif qui nous accueillait tous, et où je me sentais à ce point chez moi qu’il me semblait n’avoir jamais habité ailleurs, la réalité m’a rattrapée…

Ils étaient pourtant tous là, tous ceux et celles que je fréquentais depuis de longs mois, dont j’avais partagé les luttes, les joies, les peines, et, pour certains d’entre eux, les lits… Nous avions parlé de tous les sujets, envisagé tous les avenirs. J’étais sûre d’eux, autant que de moi…

Pourquoi l’un de nous a-t-il parlé de la dernière guerre ? Pourquoi un autre a-t-il évoqué l’exode, et le troisième est-il revenu sur le traumatisme vécu à ce moment-là par sa mère, aplatie dans un fossé sous un bombardement, marchant des jours et des jours dans l’anxiété et dans la soif ?
J’ai demandé, presque négligemment tant j’étais sûre de la réponse, ce que nous ferions, les uns et les autres, s’il nous arrivait une pareille occurrence. Il me semblait évident que nous nous tournerions les uns vers les autres, et que ma place serait là, que j’avancerai, à pied sous les bombes peut-être, mais bras dessus bras dessous parmi eux…

Ce furent Martine, puis Sylvie, puis Florence, qui parlèrent les premières. En cas de guerre, d’exode, de fuite, elles rejoindraient leur famille. Jean-Pierre, Jean-Jacques approuvèrent, sans réserve. Alain, qui venait de perdre ses parents, mentionna son oncle, sa tante. Patricia partirait avec sa mère et sa grand’mère. Julien irait tout de suite voir son frère…

La table basse,devant nous, était couverte de tasses à café, et du sucre agonisait au fond de chaque tasse ; J’étais allongée par terre, adossée au grand canapé couvert d’une tenture indienne, l’arbre de vie, qu’on obtenait pour 22 francs chez Pier Import. J’écoutais, éberluée, chacun de amis, chacune de mes compagnes de lutte, évoquer le retour au foyer, le noyau familial, les liens du sang sous les bombes. Ils étaient tous sincères. Et mon cœur, en cendres, devait s’avouer qu’une fois de plus, une fois encore, ce n’était pas là qu’était sa place. Comme le rossignol à qui l’on crève les yeux, pour améliorer sa chanson, il me manquait comme un sens.

La vie m’a bien rattrapée, ce soir-là. Je ne le savais pas encore, mais si chacun de nous possède, sans le savoir ou en le sachant, un doigt qui le coince dans l’angle de son existence,qui le met à nu, sous une lumière impitoyable, et qui ne lui laisse pas d’autre choix que d’implorer, à genoux, un ciel résolument vide, le doigt qui m’écrasait ce jour-là s’appelait solitude, et il allait accompagner ma promenade, jusque, et même au-delà, le désertique aujourd’hui.

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