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Dors, dit-il


Auteur : TROUILLEFOU Clopine

Style : Scènes de vie




L’homme se lève : il est cinq heures du matin, il va porter les moutons à l’abattoir. Je reste seule, étendue sous la couette, dans la chambre tiède. Dehors, le vent s’est levé, il doit faire frisquet : je repense à tous ces endroits où j’ai dû me rendre, la nuit, ou juste avant l’aube, pour gagner ma vie. J’ai travaillé ainsi dans un dortoir d’internat, dans un hôpital, dans des usines…La morsure du travail me revient en tête, avec son cortège de sensations exacerbées.

Cela commence par la lumière, jaune et verticale, butant contre les vitres froides et noires qui enserrent l’atelier, ou la salle de nuit. Cette lumière particulière de cinq heures du matin, qui isole les objets et jaunit les figures. Les yeux des collègues s’y écarquillent, pour s’adapter. Les joues aussi sont jaunes dans la lumière, avec encore les relents des bouffissures de la nuit, comme des marques d’oreiller qui perdureraient. Pas de sourires, aux touts petits matins laborieux. Pas d’exclamations, de gros rires, de vannes-à-cent-balles. Les équipes sont toujours plus réduites que pendant la journée : chacun se sent plus isolé, dans l’espace ainsi agrandi… Le regard bute sur les machines, qu’il va falloir servir, et qui valent tellement plus que les êtres humains perdus là, encore un peu flottants.

Les objets sont lisses, froids, neutres encore. Eux aussi sont endormis, à nous de les réveiller : c’est la première tâche, la plus terrible. J’ai remarqué que pendant les premières minutes du travail, disons les dix premières, chacun retarde un peu le moment où la main poussera le bouton, fera glisser le premier boulon, déclenchant ainsi le bruit inexorable. A l’hôpital, on enfile la blouse lentement, le regard perdu. La nuit laborieuse a sa propre saveur : comme un goût de fer mouillé dans la bouche.

C’est là qu’on découvre la relation particulière qui unit les humains, sans le secours du soleil : se cherchant comme à tâtons. Tous ceux qui ont dû travailler ainsi le savent : les relations sont plus intenses, un peu plus douces, aussi, la nuit. Enfin, relativement, n’est-ce pas : quelle que soit l’heure, un contremaître reste un contremaître, une charge de travail reste une charge de travail… Mais moins de chefs rôdent dans les parages. Et il est vrai que la cordialité et l’attention à l’autre sont plus patentes. Les hommes surtout, toujours plus nombreux que les femmes, à ces petites heures. Les plus épais d’entre eux en deviennent comme confusément protecteurs. Je me souviens de cet ouvrier, venant vers moi qui portais un bac lourdement rempli : plein des pièces métalliques nécessaires à la machine dont j’étais la servante. Comme Jean Valjean prenant le seau d’eau des mains de Cosette, il m’avait enlevé le bac, en me disant « Donne, petite ». Donne, petite. J’avais la tête de plus que lui…

Il n’empêche que malgré cette humanité, le travail, la nuit, est bien plus destructeur que le jour. Le bruit, surtout. Dans une imprimerie où j’ai travaillé deux mois, le massicot restait en marche en permanence. A cinq heures, quand on entrait dans l’atelier, le bruit vous hachait aussi férocement que le couperet d’acier, inlassablement, séparait les feuilles…

Le souvenir de l’atelier m’a ramenée à mes moutons, qui eux aussi connaissent le débarquement sur le ciment froid de l’abattoir, les lumières électriques, l’aspérité des choses. Leur massicot est encore pire : il est mortel. J’espère de tout cœur que les bêtes, qui vivent et souffrent comme nous, bénéficient elles aussi de la relative douceur du travailleur de la nuit. Mais je n’ose trop y croire, et m’imagine les barrières métalliques, l’odeur de l’abattoir, les bottes blanches des ouvriers, le sol mouillé, le bruit des camions et des portes. Je m’agite. Je voudrais ne pas être dans ce lit, mais là-bas, près de l’homme et des bêtes. Je voudrais savoir ce qui s’y passe, y porter au moins mon regard, même si c’est dur, même si les hommes manipulent les bêtes sans plus de précautions qu’un objet saisi brutalement…

L’homme revient, il est encore si tôt, il se glisse près de moi dans le lit, je le sens se détendre peu à peu. Il a apporté avec lui le frisson de la nuit, et une odeur de mouton, bien sûr. Je n’arrive pas à me rendormir, m’agite encore plus, en pensant aux bêtes. Me voilà assise contre l’oreiller, et demandant à haute voix dans le silence tiède : « Mais est-il vraiment nécessaire de tuer les moutons à cette heure-là ? Pourquoi si tôt ? »

Ma voix a résonné dans la chambre silencieuse, et l’homme, se tournant vers moi, me prend pas les épaules, me recouche, pose sa main doucement sur mon flanc, et, simplement : « Dors », dit-il.





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