Le mail était formel



Nouvelle écrite par Clopine TROUILLEFOU dans le style Drame



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Le mail était formel : il fallait que j'y aille, le plus vite possible. Ce n'était pas d'arriver ainsi, avec le cœur débraillé, auprès de la personne qui m'avait donné la vie, certes, mais qui s'était, aussitôt après, employée à me la pourrir, qui m'embêtait. Non, c'était les autres que j'aurais voulu éviter, ces frères que je ressentais si différents et qui à chaque fois me dévisageaient avec une fausse amabilité.

Néanmoins, il n'est pas d'exemple de civilisation sans rites funéraires : s'il fallait me rendre au chevet de ma mère, à son dernier souffle, je le ferais sans défaillir. Elle m'avait donné ce genre de courage, d'affronter de face, in fine, l'inéluctable. Je n'en tirais pas gloriole : après tout, nous partageons ce trait avec le rat commun.

Mais, j'eus beau faire, j'habitais trop loin. Malgré la valise bourrée à toute vitesse de vêtements inopportuns, le TGV et le taxi hélé aussitôt la sortie de la gare, je suis arrivée trop tard.

Ma mère était morte, quand j'ai sonné à la porte de la maison.

Je n'ai pas envie de me souvenir de la semaine passée là, à cette funèbre occasion. Comme d'habitude, j'étais, non pas maltraitée, mais différenciée, avec un régime particulier. Seule d'entre mes frères, je dormis sur place, occupant une chambre dans la maison de ma mère, plutôt qu'à l'hôtel où les autres se retrouvèrent tous. Seul d'entre tous, mon nom n'apparut pas sur le faire-part, une « regrettable erreur », m'apprit-on. Je n'y fis guère attention : personnellement, je ne le regrettais pas. .

Je dus insister pour avoir à payer ma quote-part de couronne mortuaire.

Le rendez-vous chez le notaire était fixé la veille de mon départ. J'avais dû mal comprendre l'horaire, car j'y arrivais bonne dernière : toutes les chaises étaient prises, j'eus droit à une sorte de petit fauteuil crapaud qui semblait vissé dans un coin. Je pus ainsi me raccrocher aux accoudoirs, devant l'énoncé des dernières volontés de ma mère. Parce que derrière la vox basse du notaire, qui détaillait lentement le testament, j'entendais la sienne, claironnante, avec ce timbre si particulier, métallique et triomphant… Mes doigts s'en crispaient d'eux-mêmes.

Ma part était réduite, non à la portion congrue, mais à un dispositif financier qui effaçait ma présence physique. L'usine, les ateliers, tout allait en priorité à mes deux frères aînés, qui seuls pourraient en assurer la gestion, perpétuer l'activité qui avait nourri la famille, l'inscrire dans la durée. Mon frère cadet, lui, recevait la jouissance des maisons et des appartements. Ma part légale, du moins me le proposait-on ainsi, consisterait en un équivalent financier, fixé d'après des calculs savants mais, m'assurait-on, parfaitement équitables. Ainsi l'exposé, qui dura longtemps, pouvait être résumé. Je crois que je dis « oui », non pas tant pour abréger la séance, mais pour permettre à mes frères de ramener leurs têtes vers le bureau derrière lequel était assis le notaire, plutôt que de les maintenir tordues curieusement, vers la place que j'occupais au fond de la pièce.

Le notaire pris note de mon accord, et tout le monde se levait, dans ce brouhaha qui permet aux familles éplorées d'enfin tourner la page, de se remettre à vivre, quand un dernier détail requit notre attention. Mon accord avait une ultime conséquence : la remise entre mes mains d'un document, remis à cet effet par ma défunte mère. Le document était sous enveloppe. Les yeux de mes frères s'en détournèrent, dès qu'ils eurent constaté qu'ils ne pourraient rien en apercevoir, et que je ne semblais pas disposée à ouvrir le pli devant eux.

Nous nous dîmes au revoir sur le pas de porte du notaire, dans une sorte de cordialité forcée, de convenance admise par tous, et d'abord par moi. Je passais la nuit seule, dans la chambre qui appartenait désormais à mon frère, et repris le train le lendemain. J'attendis de ne plus apercevoir, par la fenêtre, que des champs et des villages inconnus, pendant que le train acquérait sa vitesse de croisière, pour ouvrir l'enveloppe que ma mère m'avait destinée.

Il s'agissait d'une feuille pliée suivant le système des cartes routières, ou des plans d'architecte. Et c'était effectivement une sorte de plan. Un drôle de plan, avec des noms incomplets, des trous, des dessins en guise d'indications, des traits qui pouvaient passer pour des flèches. Si j'avais eu 10 ans, j'aurais cru à une carte au Trésor, qu'il convenait de compléter et de déchiffrer. Mais je n'avais pas 10 ans, et il n'y avait pas de croix rouge sur la carte, pour indiquer un emplacement précis. Tout juste quelques dates : en bas de la feuille, le 11 juin 19…. Celle-ci, je la connaissais : c'était la date de naissance de ma mère. En haut, le 15 décembre 19 .. devait correspondre à ma propre arrivée sur terre… Quelques noms de lieux, tronqués, incomplets… Mais telle quelle, cette carte, si c'en était une, était parfaitement inutilisable. Une sorte de document généalogique ? Cela ne ressemblait en rien à un arbre… Je ne savais qu'en faire. Je la repliai donc soigneusement, et finis mon voyage, en y pensant de temps à autre, mais sans angoisse, sans questionnement déchirant. J'étais en fait contente d'avoir un document où l'écriture de ma mère, anguleuse et soignée, apparaissait. Si j'avais bien compris la séance chez le notaire, ce serait à peu près le seul souvenir que je garderais d'elle.

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