Le tramway, moyen de transport révolutionnaire



Nouvelle écrite par Rémi HESSE dans le style Humour



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Un magnifique arc en ciel chapeautait Paris. Le soleil, profitant d’une trouée dans le ciel chargé de sombres nuages, se reflétait sur le pavé luisant, encore mouillé de la dernière averse. Le tramway cahotait en direction de la porte de porte d’Ivry. Régulièrement, il s’arrêtait, quelques voyageurs descendaient, d’autres montaient, le signal sonore retentissait, un retardataire courait, les portes claquaient, l’engin repartait. Le bruit monotone des roues sur les rails berçait les voyageurs exténués, d’aucuns s’endormaient. D’autres lisaient le journal ou un livre… un polar, les mémoires d'un footballeur, ou... peut-être bien, « la princesse de Clèves ».

Ce jour là, nombres de personnes dévoraient avidement les pages politiques de « Libération » ou de « l’Humanité », peu de « Figaro », titre plus prisé à l’arrière des taxis que dans les transports en communs. Dans sa cabine, le machiniste écoutait France Info.

Depuis plusieurs jours, grèves et manifestations se multipliaient, les gauchistes se frottaient les mains, les rentiers s’inquiétaient, les papys radotaient leurs souvenirs d’un ancien printemps, tandis que les bobos applaudissaient, en surveillant néanmoins, avec avidité, les cours de la bourse…

Je laissais errer mon regard sur les façades des immeubles, surveillant discrètement, du coin de l’oeil, les cuisses de ma voisine qui avait eu l’excellente idée d’anticiper une journée ensoleillée, en choisissant sa jupe, ce matin-là. Je devais descendre au prochain arrêt, pour rejoindre un ami place d’Italie.

Soudain, la voix du conducteur retentit :
- Mesdames, Messieurs, votre attention s'il vous plait… Voici ce que vient d’annoncer France Info… Des manifestants ont envahi l’Assemblée Nationale, tandis qu’un autre groupe s'est attaqué à l’Elysée, dont une grande partie des gardes s’est mise en grève. Le Président de la République a pris la fuite en empruntant la grille du coq, située au sud des jardins de l’Elysée. Il aurait quitté le pays.

Après quelques secondes de stupeur, quelques vivats fusèrent. Décroisant brusquement ses jolies jambes, ma voisine, les bras en l’air, hurla :
- Hourra !
Les passagers, à peine remis de leur surprise, commencèrent à commenter la nouvelle, à tirer des plans sur la comète.
Surexcité, le conducteur du tramway reprit la parole :
- Une fin de régime, ça se fête…. A la Bastiiiiiiiille !

Il accéléra sa machine, ne marqua pas les arrêts suivants. Tant pis pour mon rendez-vous pensé-je… Quelques grincheux protestèrent, sous les sifflets et les huées de la grande majorité des passagers.
Au terminus, le tramway sortit des rails et s’engagea sur le boulevard extérieur.
Les roues métalliques faisaient un bruit du diable sur le bitume. Le machiniste actionnait sans cesse sa sonnette, pour se faire de la place. Ding-ding, ding-ding, ding-ding. Les automobilistes médusés se garaient précipitamment sur les côtés, pour laisser la voie libre au véhicule en furie. Porte de Charenton, le machiniste négocia à pleine vitesse un virage à quatre-vingt-dix degrés, pour plonger dans Paris. Le wagon arrière dérapa, les roues lancèrent des gerbes d’étincelles avant de frapper violemment la bordure du trottoir. Nombre de passagers avaient anticipé le choc en se cramponnant à leur siège. Les moins prévoyants en furent quitte pour quelques bosses. Pour ma part, j’avalais tout rond le bonbon à la menthe, que je suçais placidement depuis quelques secondes. Un brouhaha énorme, digne de celui qui règne dans les autos tamponneuses à la foire du Trône, envahit les wagons. Cris de douleurs, cris de protestations des grincheux, supplications suraiguës d’une dame patronnesse en transe, qui en appelait à la Sainte famille au complet et encouragements de l’immense majorité des passagers qui, comme un seul homme, hurlèrent : « Olé » !

Dans le choc, ma voisine, atterrit sur mes genoux, les boutons de son chemisier ayant lâché et elle tentait de ranger au mieux ses formes généreuses. Exhalé par le cratère du corsage, un doux parfum de muguet me flattait les narines et m’incitait à plonger à la recherche des clochettes.
En matière de clochettes… Ding-ding, ding-ding, ding-ding… le machiniste s’en donnait à coeur joie, pour se frayer un chemin entre les voitures. Les automobilistes les moins prompts à se ranger y laissèrent, qui une aile, qui un phare, qui un pare-choc. Tout en conduisant, le chauffeur chantait des chants révolutionnaires que les passagers reprenaient en choeur.
- …C’est la cana- aille, et bien j’en suis
- … Oui mais, ça branle dans le manche/ Les mauvais jours finiront/ Mais gare à la revan-anche/ Quand tous les pau-auvres s’y mettront/ Quand tous les pauvres s’y mettront...

Sorties d’on ne sait où, des voitures de police, toutes sirènes hurlantes, tentaient de rattraper le fuyard. Avenue Daumesnil, l’une d’elle entreprit de doubler le tramway, remontant progressivement le long des wagons. Par les vitres ouvertes les passagers encourageaient les policiers :
- Oh hisse, oh hisse, oh hisse, oh hisse !
- Allez les bleus, allez les bleus, allez les bleus!

Grisé par ces encouragements, qu’il prenait, bien sûr, au premier degré, le conducteur de la voiture de police accéléra. Quelques secondes plus tard, sous des applaudissements nourris, la voiture s’encastra dans un feu de signalisation.
- On a gagné, on a gagné, on a gagné… scandèrent les passagers.

Un cortège de voitures, klaxons bloqués, se constitua spontanément pour accompagner le tramway. La nouvelle se répandait dans Paris comme une traînée de poudre. Prudents, certains commerçants baissaient leur rideau de fer, tandis qu’à la Bastille, les patrons de bistros augmentaient largement leurs tarifs des consommations.
La place de la Bastille était en vue, le conducteur de notre tramway dut freiner violemment. Dans un bruit assourdissant, les roues bloquées pénétrèrent profondément dans le bitume, laissant de larges ornières fumantes. Un métro, qui venait de quitter les rails au bout du bassin de l’arsenal, passa fièrement devant le tramway tout juste arrêté ; car tous les conducteurs de la RATP s’étaient donnés rendez-vous au centre de la place de la Bastille.
Les passagers quittaient les véhicules en chantant à tue-tête « l’Internationale ».

A ce moment, France Info diffusa un communiqué rectificatif : La rédaction de ce média avait été victime d’un canular. La sieste des députés n’avait pas été troublée, l’Assemblée Nationale assurait sereinement son rôle. A l’Elysée, nul n’avait importuné le Président ni sa cour.

Il est vrai que nulle part au monde, de mémoire d’homme, une révolution n’a commencé un premier avril. Pourtant … Révolution d’Avril, ça sonnerait plus gaiement que Révolution d’Octobre… N’y aurait-il pas là une idée à creuser ?

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