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Babou


Auteur : PARROT Jean-Louis

Style : Drame




Jimmy vivait contre un mur, enroulé dans une toile cirée à carreaux. Il grelottait tout en suant à grosses gouttes. Impossible de comprendre comment il en était arrivé là. Un hoquet a tordu son ventre. Il s'est levé. La rue… Son corps semblait se liquéfier sur ses os, une douleur intense qui couinait dans son corps. Quelques gamins l'ont insulté en levant le poing. Il est reparti, sentant la panique gagner ses entrailles alors que le manque se refermait inexorablement sur lui. Il est arrivé devant la Star Pharmacy. Fermée ! Jimmy s'est jeté contre les grilles et les a secouées tel un singe de zoo rendu fou par la cage. Le propriétaire est sorti. Il a tout de suite compris ce que le jeune hippie voulait.
— Toi payer d'abord ! A dit l'homme.

Jimmy a ôté ses sandales et les a tendues au pharmacien. Celui-ci a hoché la tête. Il est passé dans l'officine et en est revenu avec un bout de papier plié d'une manière compliquée. Il l'a tendu à Jimmy :
— Va t'en !

Jimmy a pris le papier et s'est enfoncé dans la nuit. Il a sauté un bras d'égout et s'est retrouvé dans un terrain vague parsemé de baraques en carton : Le slum… L'extrême pauvreté… Il s'est laissé glisser le long d'un arbre, s'est accroupi et a ouvert le papier. Il a versé la poudre jaune sur sa carte d'identité, a roulé un tube de papier journal, se l'est enfoncé dans la narine et a aspiré d'un seul coup. Le rail de poudre a heurté son cerveau. Ah !... C'était ça la délivrance, cet envol magnifique et pesant. Il a senti que son corps se libérait de lui-même comme le serpent se libère de sa peau. Ses mains se sont emplies de fourmis noires, un sang neuf a irrigué son corps. Une langueur brûlante envahissait son ventre. Il s'est endormi dans l'extase.
— Baaabou ! Baaabou !

Il a ouvert les yeux, a eu un mouvement de recul. Quelque chose le regardait : c'était un homme ou plutôt, ce qui en restait. Sous la broussaille des sourcils, il n'y avait que les yeux, rouges de fièvre, et rien dessous. Des pommettes jusqu'au menton, ce n'était plus qu'un trou béant aux bords incertains qui palpitaient sous une respiration haletante, une bouillie de chair hérissée de chicots d'où s'échappaient des sons gutturaux :
— Baaabou… Baaabou…

Un homme au visage dévoré par la lèpre était penché sur lui. Il avait posé son moignon sur la joue de Jimmy. Jimmy s'est dégagé et s'est dressé sur ses jambes. Le lépreux était de sa taille et leurs yeux se sont rencontrés.
— Toi venir ! A dit le type de sa voix chevrotante, sa langue roulant au milieu de dentelles de chairs roses comme un gros doigt carbonisé. Il lui montrait une des baraques en carton. Jimmy s'est retourné. Des silhouettes en loques l'encerclaient :
— Toi venir ! A insisté l'espèce de monstre au visage coulant.

Ils ont marché jusqu'à la cabane, suivis par une poignée de lépreux. L'un d'eux s'est baissé et a écarté un drap sale. Jimmy est entré à l'intérieur de la cahute en carton…

Un homme était assis sur le sol, près d'une lampe à huile. Il n'avait plus de jambes et ses bras s'arrêtaient aux coudes. Ses moignons étaient entourés de linges de coton. Son visage barbu était grave, un nez crochu et des yeux calmes, un peu hautains. Il respirait la dignité. À côté de lui, se trouvait la voiture des culs de jatte : un carré de bois monté sur des roulettes et deux fers à repasser en guise de moteur. Il a tiré à lui son véhicule, s'est contorsionné, son buste s'enroulant autour du pivot de ses bras et il s'est juché sur la planche. Il n'avait pas quitté Jimmy des yeux un seul instant.
— Assieds-toi Babou !

Jimmy s'est assis devant l'homme. Les ombres de la lumière de la lampe à huile formaient sur son visage des dessins sinueux. L'homme a fait un geste et une tasse de thé est apparue, rouge et gorgée de sucre. Jimmy l'a portée aux lèvres du lépreux et l'a aidé à boire. Un murmure courtois est monté de la pièce. Les lépreux ont fait cercle et ont entamé une longue conversation. Le cul de jatte semblait tenir salon… Ils ont parlé toute la nuit, partagé du riz blanc de la même écuelle, et au matin, Jimmy est reparti. Il a serré les moignons dans ses mains, pressé le trou de chair contre sa poitrine, embrassé des peaux parcheminées. La tête droite, il est parti.

Il n'aurait pas su dire ce qui s'était passé ce soir là dans la pénombre moite, à quel moment les yeux de ces lépreux indiens s'étaient mués en flammes pour briller dans la nuit comme de purs joyaux. C'était une de ces chances que le destin vous donne, cette perche tendue par plus pauvre que soi et Jimmy l'a saisie sans chercher à comprendre. Il s'est rendu au dispensaire, a demandé de l'aide puis s'est barricadé sous un toit de cartons avec quelques cachets. Il a commencé à se soigner, un jour après l'autre et un jour à la fois. Il faisait ça pour lui, pour ce qu'il pouvait être, pour les lépreux du slum et pour la dignité, gémissant, grelottant, tout son être tendu vers cette idée nouvelle : il pouvait se guérir et maudissant la drogue, redevenir humain. C'est au bout de dix jours qu'il a ouvert sa porte, la peur évaporée de ses yeux grand ouverts. Les Dieux régnaient en maîtres sur le slum endormi. Des étoiles filantes dégringolaient du ciel.





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