Ma ville femme



Nouvelle écrite par Gilbert MARQUES dans le style Vécu



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Ici, la ville, toujours la même, sous le soleil ou sous la pluie. Le décor ne change pas vraiment alors moi, en cette fin de nuit paisible, moi je me demande ce que je fous là, à regarder ce désert que je crois connaître alors que je le découvre à chaque fois comme si elle était la première.
J'admire. Je rassasie mes yeux de cette cité tranquille allongée sur ses trottoirs le long du fleuve, qui se prélasse dans le silence de ses rues oublieuses des saisons besogneuses ou sommeille à l'ombre de ses platanes.
Presque personne dans les vieux quartiers sombres d'ordinaire si animés, si bruyants… Une douce lumière matinale tombe des toits humides de rosée. Il fait encore frais. Pas pour longtemps… Bientôt, la canicule réchauffera les vieux murs, les venelles les plus laides encaissées entre les immeubles fatigués. Seul à déambuler sans but, la ville m'appartient. Je la trouve belle. Elle est mienne. J'y suis né et si parfois j'en pars, c'est pour mieux m'y réfugier quand la vie m'accable de ses misères. Je l'aime.

J'aime ma ville comme j'aime les femmes, plus peut-être… Je l'aime viscéralement, sans calcul, sans me poser de question. C'est une évidence qui me colle à la peau. Je l'aime, je ne sais pas pourquoi et j'ai l'impression qu'elle me le rend bien même si j'ignore comment.
Je connais son histoire et presque celle de chaque pierre ou devrai-je dire, de chaque brique, de chaque tuile. Nulle part ailleurs je ne retrouve les mêmes couleurs pastel lorsque les rayons du soleil chatoient sur les façades. Les ocres, les roses, les gris se mélangent alors en une symphonie lumineuse reflétant une infinie douceur. Ici, aucune violence pour agresser la vision à l'exception de quelques clochers fichés dans les nuages. Même la nuit rend magiques les ombres démesurées qui ailleurs suscitent la peur. Même l'hiver avec sa grisaille ne parvient pas à véritablement attrister le tableau et si la neige, rare en cette région, consent à déposer son éphémère couverture vierge, l'enchantement se transforme en féerie.
Flâner ainsi me ramène à mon enfance, à mon passé. Lourd parfois à ma mémoire, je ne le regrette pas. Je vieillis, certes, et la ville avec moi mais si je m'enlaidis, elle embellit. Bien des choses ont changé au cours des ans, des siècles. Des quartiers ont disparu entraînant avec eux l'absence de gens dont je me souviens avec plus de tendresse que d'amertume. Des fois, je me dis appartenir à cette mémoire collective que je pourrai raconter mais je préfère me taire et conserver toutes ces émotions, ces sensations au plus profond de moi. J'ai tort, bien entendu. Il s'agirait d'un moyen simple de continuer à bâtir l'histoire du peuple animant cette ville mais je lui en veux de se laisser porter par la légende et de s'abandonner.
Hiver comme été, dès le vendredi soir, il sacrifie au mythe du week-end pour s'évader vers la montagne ou la mer. Alors, je garde mes mains dans mes poches au lieu de pianoter sur le clavier pour immortaliser ce quotidien extraordinaire sans lequel une ville ne vit pas, comme si elle ne méritait pas que lui soit consacrée une visite, sorte de pèlerinage pour lui rendre hommage. Elle offre pourtant le travail, l'abri providentiel, tout ce qui peut permettre de construire une existence heureuse.
J'avoue ne pas comprendre ce peuple fantasque qui préfère s'en éloigner à moins que ce ne soit pour mieux l'apprécier à son retour… Possible après tout d'autant plus que chauvins, les plus dithyrambiques à son égard ne sont pas tant ceux qui, comme moi, y ont toujours vécu que les nouveaux venus qu'elle accueille généreusement en son sein, bien qu'elle leur fasse souvent payer le prix fort de l'exil.
Ma ville cosmopolite respire la vie mais refuse que les étrangers s'attaquent à ses habitudes, à ses traditions. Vampire, elle s'enrichit de l'autre et tout en évoluant, s'enracine dans son prestigieux passé dont elle s'enorgueillit. Que peut-elle désirer de plus ? Elle est belle et riche, intelligente, grande, fière, indépendante. Ceux venus d'ailleurs ne la comprennent pas facilement. Elle ne se livre pas comme une pute asexuée. Elle minaude, se laisse désirer comme une midinette intimidée, sans s'offrir. Il faut la conquérir. Elle est toujours excessive sous ses apparences de quiétude et de calme, fausse nonchalance trompeuse. Elle prend plaisir à dérouter l'inconnu, à le mystifier. Jamais elle ne s'adapte à lui. Elle l'envoûte afin qu'il fasse l'effort de s'intégrer et force est de reconnaître que peu y parviennent. Alors, sans pitié aucune, elle le rejette vers les brouillards de ses lointaines contrées. Elle se joue de lui. Par contre, s'il apprend patiemment à se fondre dans son peuple, elle lui ouvre son cœur et ses tripes, le berce comme un nouveau-né accédant à sa nouvelle existence. Elle le cajole, l'amuse, le saoule de travail et de fêtes. Elle l'envahit, ne le lâche plus jusqu'à ce qu'il demande grâce et renie presque ce qu'il a été avant pour devenir un nouvel homme qui s'enracinera dans ses faubourgs pour n'en plus partir.

Je sais tout ça même si je ne l'ai pas vécu. Depuis toujours, j'appartiens à cette ville et moi, infidèle par définition, je finis toujours par lui revenir comme l'amant revient à ses premières amours. Elle me pardonne mes escapades, excuse mes incertitudes. Elle me comprend.
Au fond, nous sommes pareils. En mère abusive, elle m'a inculqué cette indiscipline viscérale qui la caractérise. Je ne peux que lui ressembler. Bien sûr, elle m'engueule ou bien m'ignore mais comme avec une femme aimée, la querelle ne dure jamais longtemps et nous nous réconcilions bientôt autour d'un verre après avoir cédé durant quelques nuits de folie, à la magie des fêtes comme elle seule sait en organiser. Elle aime trop rire pour faire longtemps la gueule. Nul ne lui a jamais appris à se prendre au sérieux et l'y obligerait-on qu'elle refuserait probablement de s'y astreindre. Elle ignore tout de la morgue de ces sœurs nordiques où tout est rigueur et discipline mais elle a certainement moins de cœur. Plus vive, plus sauvage, plus brutale aussi souvent, elle refuse les concessions. Depuis la plus lointaine antiquité dont ses entrailles sont témoins, elle se bat pour survivre. Aujourd'hui, elle se venge des humiliations subies jadis. Qui pourrait lui en tenir rigueur ? Ceux venus d'ailleurs qui ne la connaissent pas ? Sans doute mais ils parlent sans savoir et la jugent sur sa mauvaise réputation de jadis. Comment pourraient-ils comprendre, eux qui sont les descendants des envahisseurs ayant œuvré pour la détruire ? Maintenant, elle les bouffe et ils implorent son pardon sans qu'elle le leur accorde. Elle n'est pas généreuse même si magnanime. Elle les tolère plus qu'elle ne les accepte. Elle les utilise même si elle n'en a pas véritablement besoin. Etre devenu un pôle d'attraction sur la scène du monde la comble et l'agace. Beaucoup voudrait la transformer, la dénaturer mais elle tient bon. En vieille cité expérimentée, elle ne cède pas. Elle avance sans se compromettre, sans se prostituer. Elle va son chemin, en dépit des louanges ou des critiques. Obstinée, elle seule décide de ce qui lui convient.
Ceux qui comme moi l'aiment, l'aident et la suivent, la soutiennent. Les autres abandonnent. Ils se posent la question de savoir comment pouvoir vivre sous le soleil avec tant de hargne et d'acharnement. Pris au leurre de ce qu'ils croient être la douceur de vivre, ils ont rêvé à la facilité, à l'indolence. Transplantés dans une ville ogresse, ils déchantent vite. Evidemment, il y a le beau et bon temps. Bien sûr, il y a la sérénité du climat. Il existe aussi une certaine bonhomie latente qui baguenaude dans les rues ou s'affale aux terrasses des cafés. Il y a encore les sourires, les mains qui parlent, la musique, l'accent chantant et rocailleux roulant comme galets de Garonne dans le courant. Il y a une évidente beauté incomparable qui pourtant cache parfois la misère. Il y a tout ça, certes, mais derrière le décor idyllique que certains, échaudés par les dures réalités de l'existence quotidienne, condamnent sentencieusement comme une vitrine clinquante toute de façade, il y a surtout la vie ordinaire. Elle ressemble à s'y méprendre à celle de partout ailleurs.
La ville possède deux visages tout aussi vrais l'un que l'autre. Elle n'en a pas fabriqué un pour épater la galerie et un autre moins luxueux ou plus sordide. Elle ne trompe personne mais les gogos se laissent piéger par les légendes fabriquées par les voyageurs qui n'ayant pas eu le temps de pénétrer l'âme de cette ville, se fient seulement à leurs premières impressions. Pour la connaître, il faut la fouiller, patauger dans ses ruelles aussi anciennes que sales, se balader le nez au vent pour sentir ses odeurs qui sont tout autant de violette que de crasse. Elle ressemble au sexe d'une femme, doux et soyeux à l'intérieur, chaud aussi, sirupeux, odorant. Il répand un parfum musqué, signe du désir latent et insatiable.
La ville a deux visages mais elle ne choisit pas d'offrir l'un ou l'autre. Elle laisse seulement voir ce que veut le passant au gré de son humeur ou de sa curiosité. Flâneur, il peut l'ignorer ou bien s'en imprégner, garder au fond de sa mémoire le souvenir d'un tableau aux teintes roses et violettes rehaussées d'or veiné du rouge sang du crépuscule, quand le soleil s'enfonce lentement dans les eaux glauques du fleuve indiscipliné.
La ville, en perpétuel mouvement, nuit comme jour, hiver comme été, déverse dans les méandres de ses artères tout un peuple à jamais révolutionnaire. Il ne se contente pas de crier haut et fort être le meilleur mais œuvre aussi à le prouver siècle après siècle. Il y parvient avec effort et opiniâtreté depuis la nuit des temps, malgré les avatars des disettes ou de la peste, malgré les envahisseurs cupides et destructeurs, envers et contre tout. Grâce à lui, la ville se relève toujours et triomphe. Elle devient l'exemple à suivre, le pôle d'attraction universel, l'aimant qui attire irrésistiblement au point de connaître une nouvelle invasion dont elle ne parvient plus à contenir les effluences incontrôlables. Les émigrés invasionnent en provenance de partout et de nulle part, attirés par le mirage d'un El Dorado salvateur, d'un paradis hors marges de la société, d'un Eden sans chômage où le fric coule à flot. Miroir pour alouettes déplumées ! La ville absorbe le meilleur et recrache sans pitié les mesquins. Elle se défend en protégeant les siens, mère attentive à sa progéniture qu'il faut sauver de la standardisation. Ainsi devient-elle âpre et corrosive. Elle se nourrit des étrangers pour mieux enrichir son patrimoine qu'elle cultive comme une plante rare et précieuse. Elle manie le paradoxe et l'autodérision pareillement à deux armes l'empêchant de sombrer dans l'ordinaire destin seulement économique. Elle profite de sa richesse pour se moquer d'elle d'abord et des autres parfois mais sans méchanceté, avec le rire aux lèvres et le regard pétillant de malice des femmes mutines qui se sachant belles et désirables, aguichent les fantasmes masculins auxquels elles cèdent parfois pour le seul plaisir de se sentir aimées.
Ainsi la ville se pique-t-elle d'élégance mais se révèle aussi parfaitement immorale. J'aime par-dessus tout cet esprit frondeur et ironique constitué de tolérance et de remises en question incessantes. Elle me l'a appris au point que je suis devenu cet homme étrange aux sens exacerbés, à la sensibilité à fleur de peau et à l'âme torturée. Elle veut vivre, sentir cogner son cœur aux cris de ses enfants heureux. Elle veut exister, unique et sensuelle, au son du Flamenco ou du Blues, en cherchant l'amour qu'elle ne trouve jamais, éternelle insatisfaite. Elle s'attriste de seulement susciter la passion. Elle se voudrait plus sage, moins rebelle, peut-être moins généreuse et plus matérialiste, plus politique que poétique pour ressembler à ses sœurs respectables mais fi de ses bonnes résolutions, elle finit toujours par sombrer dans l'ivresse de ses origines gitanes ! Elle s'enfonce dans la folie orgiaque d'une nuit d'été ou succombe aux caresses du vent d'Autan sous un ciel drapé d'étoiles vers lequel son imaginaire s'envole. Elle invente alors de grands oiseaux de métal pour réaliser son rêve d'immensité.
Attendrie, la ville regarde la richesse de son passé sans nostalgie. Elle en est fière et ne l'oublie pas mais sans regret, elle regarde résolument vers le futur qu'elle prépare avec acharnement afin que le présent, le mien comme celui de tous ses enfants ou de tous ces inconnus voulant un jour la séduire, soit avant tout une histoire d'amour.


Tiré du recueil Nouvelles citadines

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