Un ange tombé du ciel



Nouvelle écrite par René BERTHIAUME dans le style Merveilleux



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Joseph-Aimé Latour n’a jamais eu de femme dans sa vie, tant sa laideur est repoussante. Même les prostituées ne veulent pas de lui. C’est un homme de 35 ans, comptable de profession, qui mène une existence morne et banale, dépourvue de toute surprise. Il s’y est fait, bien qu¹il en soit très malheureux.

Il est petit de taille, gentil et doux, plein de compassion pour ses semblables. À part sa vieille mère et trois compères qu¹il connaît depuis l¹enfance, il a peu de fréquentations. Jamais de surprises dans sa vie jusqu’à ce jour bénit entre tous où, passant devant la vitrine d’un grand magasin, situé à mi-chemin entre son lieu de travail et sa résidence, son attention est attirée par la présence d’un nouveau mannequin d’étalage d’une rare beauté.

À sa vue, il ressent une étrange émotion l¹envahir. Il fixe la chose avec tellement d¹intensité qu’elle semble soudainement se métamorphoser, un bref instant, en un corps de femme bien en chair et en os. Une illusion ? Un mirage ? Il n’en sait rien. C’est un homme complètement envoûté qui pénètrera, un peu plus tard, dans sa maison.

Depuis ce jour, Joseph-Aimé est un homme obsédé. Matin et soir, même le midi, il s’arrête pendant quelques instants seulement « pour ne pas attirer l’attention sur lui » devant l’objet chéri et exclusif de sa contemplation.
Mais c’est le soir surtout, alors que la rue est sombre mais la vitrine doucement éclairée par une lumière tamisée, rendant presque magique son décor, qu¹il préfère à tout autre moment.

Quand il réintègre son domicile, Joseph-Aimé n’arrive jamais à chasser de son esprit l’image du mannequin. Elle vient le hanter même dans son sommeil.

Un matin, à son lever, il lui vient à l¹esprit l’idée de lui donner un nom. Il l¹appellera Angelina. Ce qui rend la mannequin encore plus familière, puisqu’elle a maintenant une identité connue de lui seul.

Un soir, alors qu¹il l’observait avec une attention soutenue, il eut l¹impression qu¹elle lui avait fait un clin d’œil. Mais sans doute était-ce là le fruit de son imagination. Mais ce manège devait se répéter, dissipant tout doute.

Et puis, un matin, il a eu la désagréable surprise de constater, les yeux ahuris, qu’un autre mannequin s’était substitué à Angelina ! Il en eut le cœur chagriné toute la journée, comme s’il éprouvait une peine d’amour. Il se sentait encore plus seul au monde. Mais si elle n’était plus dans la vitrine, c’est qu¹on l’avait sans doute déplacée à l¹intérieur.

Pour en avoir le cœur net, il entra dans le magasin le samedi suivant, où il la chercha partout. Il la trouva enfin dans un rayon de sous-vêtements féminins. Elle était plus splendide que jamais, d’autant qu¹on lui avait mis un déshabillé transparent sur le corps.

Discrètement, il s’en approcha pour lui toucher. Nouveau clin d’œil, suivi d’un léger sourire en coin. Du moins est-ce l’impression qu’il en a eue. Il en était dans cet état second, hypnotique, quand une vendeuse s’approcha de lui, l’air sourcilleux et inquiet. Il la pria maladroitement de l’excuser, puis s’en alla.

Chaque fois qu¹il repassait devant la vitrine, le cœur lui pinçait. Et puis, pendant une nuit sans sommeil, il lui vint une idée fulgurante. Et s’il la kidnappait ? Il lui faut un plan, qu’il va élaborer minutieusement.

Tout se déroula à merveille. À huit heures du soir, il revenait chez lui avec le long corps du mannequin sous le bras. Après avoir étudié le mécanisme qui faisait se déplier ses jambes et ses bras, il assit Angelina sur le divan et la recouvrit de sa robe de chambre. Le soir venu, il la coucha sur son lit, mais ne la toucha pas de la nuit, malgré le désir qu’il en avait. Le lendemain, il lui achetait souliers, robes, perruques, cosmétiques et bijoux.

Les week-ends, il l’emmenait faire des balades avec lui dans son automobile. Les passants n’y voyaient que du feu, étonnés quand même de voir une aussi jolie fille aux côtés d’un homme si ordinaire.

Pour Joseph-Aimé Latour, son mannequin était devenue une pièce de collection, une œuvre d¹art à l’image de ces statuettes de marbre qui soutiennent un abat-jour. Une décoration dans sa maison qui la rendait plus jolie et plus agréable.

Un matin qu’il était à table avec elle en face de lui, pendant qu’il lisait son journal, il entendit un grattement contre sa porte arrière. C’est Nestor, son chat, qu¹il avait complètement oublié dehors depuis quelques jours.

C’est un matou de bonne race. Joseph s’est toujours plu à dire de lui qu’il était son coloc.
« Viens que je te présente Angelina », lui dit-il en lui ouvrant la porte.
Mais celui-ci ne lui jettera qu’un œil distrait et furtif, un brin hargneux, trop pressé à avoir sa pitance.


Joseph-Aimé fait comme toujours, le dimanche en particulier, en ouvrant son appareil- radio pour y en tendre les pièces musicales qui sont diffusées à sa station préférée.

Puis, il va cueillir son journal du matin déposé à sa porte qu’il lira tout en prenant son petit-déjeuner. Mais, faisant cela, il se rend compte qu’il a beaucoup de difficulté à se concentrer. Sans cesse ses yeux se portent en direction d¹Angelina, qu’il semble avoir vue bouger légèrement de nouveau.
Bof ! encore une fois mon imagination, tout simplement, se dit-il, pour retrouver un peu de son sang-froid.

Mais cette présence, qu’il voulait rassurante, commence à l’inquiéter malgré lui. Le morceau peut bien lui paraître agréable à admirer, ça n’en reste pas moins un simulacre de femme. Il se doit donc de la considérer uniquement comme une œuvre d’art, s’il ne veut pas devenir fou. Mais, il semble toujours envoûté malgré cela. La poupée semble exercer sur lui un pouvoir absolu. Il ressent, face à elle, comme un appel venu de loin.
Délaissant son journal, il s’en approche. Il a besoin de lui parler, de lui expliquer surtout les raisons de son geste démentiel.

« Je t’ai trouvée tellement belle, la première fois, que je n’ai pu me résigner à l’idée que je ne pourrais plus te revoir un jour en passant devant la vitrine. Il n’y avait que moi qui semblais te voir et il n’y avait que moi que tu regardais. C’est comme si tu n¹existais que moi seul. Et puis, un jour, j’ai senti comme un appel venu de loin. J’ai compris alors que tu n’appartenais qu’à moi. Voilà pourquoi je suis allé te chercher comme un voleur, comme lorsque l’on décide d’aller en pays étranger pour y faire l’adoption d’un enfant inconnu. Tu fais partie maintenant du décor de ma vie. Mais, je suis embêté. Je ne sais que faire de toi. Et je crains que la fascination que tu exerces sur moi ne tourne en une hantise sexuelle, au point où je… »

Mais il ne termina pas sa phrase, par craindre de s¹entendre dire ce qui pourrait être odieux pour elle et honteux pour lui.

« Mais dis-moi : m’as-tu vraiment fait un clin d’oeil ce jour-là ? »

Silence.

Joseph-Aimé est pourtant persuadé qu¹elle lui en avait fait un, comme il est certain de l’avoir vu bouger tantôt. Il a le vague sentiment alors que la musique de Strauss à la radio envahit la maison d’une ambiance surnaturelle, que ce mannequin de cire lui cache un mystère. Sinon, ses yeux et son corps ne dégageraient pas de telles ondes magnétiques.

C’est à ce moment précis de l’histoire qu’elle décida de s’incarner pour lui parler en toute franchise. Joseph-Aimé, à son plus grand étonnement et son plus vif plaisir, avait cette fois devant lui, à portée de la main, une femme bel et bien en chair et en os.

« Quand tu as fermé les yeux pendant que l’on retirait le maillot de bain de mon corps artificiel, lui dit-elle d’une voix céleste, nous avons compris combien tu étais un être pur et bon qui ne méritait pas de vivre seul. L’amour d’une femme, que tu n’as jamais eu, sauf celui de ta mère, est essentiel à tout homme, autant que l’eau et le pain. J’ai tous les pouvoirs de te rendre heureux. Je sais que tu es troublé par ma beauté, pour laquelle tu avais été tenté un moment de commettre une folie insensée, que je sais, mais tu aurais été insatisfait et frustré à transpercer un corps inanimé et sans chair pour y introduire ton sexe. Mais, mon apparence te rendra service. Le moment venu, Angélina se manifestera de nouveau juste pour toi, mais cette fois dans un tout autre contexte. Elle aura alors l’incarnation pour toujours d’une vraie femme. Pour l’instant, ma première mission était d’être venue dans ta vie. On m’en confiera une deuxième avec un plus grand pouvoir encore. Et, plus tard, une dernière avec un pouvoir encore plus extraordinaire. Mais, pour cela, avant que je ne retrouve mon allure de mannequin, tu devras remplir une condition : me ramener là où tu m’avais prise. Ne t’inquiète pas, je veillerai à ce que tout se déroule bien, comme lors de la première fois. Au fait, avant de te quitter : surveille bien ton chat Nestor, car ton voisin veut sa tête, exaspéré qu’il est de le voir saccager ses plates-bandes de fleurs. Allez, au revoir, mon ami. »

Et elle lui déposa un doux baiser sur la joue.


Joseph-Aimé ayant rempli le jour même sa condition, il fit pendant la nuit un long rêve au cours duquel il se retrouvait à bord d’une chaloupe avec Angelina en maillot de bain devant lui, sur un lac argenté entouré de montagnes, à l’aube d’une journée nouvelle.

Sa compagne lui dit qu¹il recevrait le lendemain une invitation à laquelle elle lui recommanda vivement de se rendre.

Puis, son rêve se termina. Effectivement, un carton déposé sa boîte aux lettres lui annonçait la tenue d’une fête pour souligner l¹arrivée dune nouvelle venue dans le quartier qui pendait la crémaillère chez elle, le samedi suivant, et qu’il y serait le bienvenu.

Il s’y rendit pour rencontrer une femme de son âge qui lui parut convenable. Ils devinrent amis puis, petit à petit, se tissèrent entre eux une relation plus intime. Six mois plus tard, ils s¹épousaient.

Angelina venait d¹accomplir la deuxième phase de son œuvre.

Un an plus tard naissait une fille qu’il baptisa du nom d’Ange-Marie. Et au fur et à mesure que la fillette grandissait, elle prenait les traits d’Angelina. À 20 ans, elle était devenue son portrait tout craché et, de plus, elle avait le même timbre de voix tendre et caressant.

La dernière et ultime partie de la mission de cet ange tombé du ciel venait d’être parachevée.

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