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Le souffleur


Auteur : LORIS Gilles

Style : Noires




Il est 19 heures lorsqu’Arsène remonte le boulevard luisant de Montmartre. Au loin, il aperçoit les chapeaux hauts de forme qui brillent sous les lumières du théâtre. Il prend la petite rue à droite qui mène à l'office. Là il retrouve ses collègues de travail… en effervescence. Techniciens, habilleuses, repasseuses, maquilleuses, tous vaquent à leurs occupations. Sans s'attarder, il ouvre une porte, descends un escalier et longe un long couloir sous terrain. Enfin, il ouvre une autre porte. Une odeur familière de bois et d'humidité envahit ses narines. C'est dans cette pièce, pas plus grande qu'un réduit, qu'il passe toutes ses soirées. Il s'installe comme tous les soirs, allume une petite lampe et ouvre un gros livre usé. Ca y est ! Il est prêt.
Le brouhaha sourd qui résonne au-dessus de sa tête est soudain interrompu ; Toc, toc, toc, toc, toc, toc, toc !
Tandis que le lourd rideau de velours rouge s'ouvre, une lumière s'allume au-dessus de sa tête. Des pas se mettent à raisonner. Des applaudissements suivent. Une voix tonitruante impose le silence. L'homme s'applique à articuler chaque mot à l'extrême. Arsène est là, sous le plancher, à murmurer le texte qu'il a sous les yeux en même temps que l'acteur. Des rires explosent dans la salle. C'est un vaudeville que l'on joue. Parfois, un comédien oublie un mot. Il lui suffit de regarder Arsène qui le lui souffle et la pièce continue. Il pense à Théodore Galliano, le jeune premier. Combien de fois lui a-t-il sauvé la mise ? Combien de trous de mémoire a-t-il comblés ? La représentation se termine et les acteurs saluent le public en se donnant la main. Ils se présentent sous les hourras et les applaudissements. Arsène trouve injuste de ne pas être avec eux. Il aimerait, lui aussi, partager ce moment d'émotion, ressentir cette joie intense. Mais ce n'est pas cela qui lui fait le plus de mal. Ce qui le blesse c'est l'indifférence et le mépris des acteurs à son égard. Quelque fois, Arsène a eu envie de souffler une fausse réplique pour se venger mais il ne le fit jamais. Il respecte trop le théâtre et les auteurs pour cela. Ce soir, il est envahi par un étrange sentiment d'injustice, d'humiliation et de chagrin. Mais déjà il est tard et les spectateurs vident la salle.
Il rassemble alors ses maigres affaires, remet son pardessus, son écharpe et, chapeau mou à la main, il éteint la lumière. Il refait le chemin à l'envers en contemplant la peinture écaillée et les tuyaux poussiéreux qui courent au plafond. La vieille rampe en bois sent ses mains s'agripper.
A la réception de l'après spectacle, Arsène n'est pas convié. D'ailleurs il ne l'a jamais été. Alors il sort, par l'entrée des artistes, sans déranger personne. L'air frais pénètre en lui et lui glace les reins. L'air triste et satisfait, il va déambuler.
En voyant le néon rouge d'un bistrot rempli, il entre et s'assied au milieu d'une foule de personnages intellectuels et interlopes. Il y a là des noctambules invétérés, des crapules demi-sel, des chanteuses sur le retour, des critiques littéraire, des ivrognes, ce qui revient un peu au même, des flambeurs, il y a même un vieil homme, dépourvu de raison, qui marmonne de courtes phrases dans une langue étrangère. Presque autant de bruit qu'au théâtre. Arsène commande une absinthe ou peut-être un demi et repense à sa soirée les yeux perdus sur une fresque de Toulouse Lautrec. Prés de lui, une jeune femme corpulente parle de la pièce avec un jeune homme, un peu précieux.
- Tu ne vas pas retrouver Théo à la réception, demande l'éphèbe.
- Non ! J'en ai marre de lui et de tous ses amis. Je ne compte pas à ses yeux. Il n'en a que pour le Théâtre!
Arsène ne rêve pas ! C’est bien la Grosse Delphine.
Ce singulier sobriquet était le surnom que lui avait donné le personnel du théâtre. Elle était blonde et coiffée d'un chignon qui laissait nue sa nuque blanche et sensuelle. Delphine portait toujours des toilettes près du corps avec des décolletés laissant apparaître une poitrine lourde et généreuse. Malgré toutes ses rondeurs, peu d'hommes restaient insensibles à ce qu'elle dégageait.
- Tiens, bonjour Monsieur Arsène, lance-t-elle à haute voix. Venez vous joindre à nous.
Arsène rougit mais accuse le coup. Il se lève et se dirige vers leur table. Discrètement, il ajuste les pans de sa chemise dans son pantalon et vérifie que sa braguette est bien fermée.
- Bonsoir m'dame.
Sans jeter un regard vers le garçon, il retourne une chaise et s'assied face à Delphine. Il bombe le torse au maximum mais elle ne baisse le regard et porte à ses lèvres rouges un verre de vin.
- Je ne sais pas si c'est l'alcool mais ce soir j'ai envie de vous poser une question qui depuis longtemps m'obsède.
- Faites, faites. Ne vous gênez pas avec moi.
- Que voit-on d'où vous êtes, demande Delphine en baissant les yeux sur son verre. Arsène prend un temps pour donner l'impression de réfléchir à la question.
- J'ai peur de ne pas bien comprendre …
De nouveau, ses yeux se fixent dans les siens.
- Vous savez bien, dans la scène où j'apparais en tenue légère, vous qui êtes en dessous, qu'apercevez-vous ?
Sentant la situation lui échapper, Arsène se demande s'il doit lui avouer qu'il est capable de citer chacune des culottes qu'elle a portées depuis le début des représentations. Ne serait-il pas préférable de lui mentir, pense-t-il. Ne sait-on jamais avec ces satanés artistes, ils nous mettent en confiance et boum ! Les voilà qui prennent la mouche.
- Rien m'dame Delphine. Je dois rester concentré sur mon livre. Je ne voudrais pas que vous ailliez un trou et que vous ne perdiez la réplique.
A ces mots, elle bascule sa tête en arrière et, de sa bouche grande ouverte, se met à rire à gorge déployée. Un peu mal à l'aise mais ne voulant rien perdre de sa superbe, Arsène imite la grosse dame et rit lui aussi.
- Il est dommage que vous ne me regardiez pas. Moi qui me donne tant de mal pour rendre vos soirées plus attrayantes…
- Je prendrais soin d'y apporter une attention toute particulière désormais.
Alors, d'un air théâtral elle se lève en renversant sa chaise.
- Je vous salue mon ami et n'oubliez pas notre conversation !
Le jeune homme un peu précieux qui s'était avancé lui offre son bras et tous deux quittent le bar. Sur un nuage, Arsène la regarde partir, accrochée à ce minet décadent.

Le lendemain soir Arsène, arrivé un peu plus tôt qu’à l’accoutumé, se livre à une curieuse mise en scène. Sur le devant de la scène, la partie cachée par la hotte qui recouvre sa tête, il installe un tout petit vase dans lequel baigne un joli bouquet de violettes, les préférées de Delphine. Lui-même a particulièrement soigné sa petite personne : cheveux gominés avec une belle raie sur le milieu, moustache finement taillée, pantalon gris, bottines cirées, guêtres immaculées, gilet satiné, bras de chemise en argent, rien ne manque. Il dégage même de légers effluves de lavandes. Son texte installé sur le pupitre, il vérifie que l’ardoise et la craie qu’il a apportées sont bien à portée de main. Enfin il respire, tout est prêt. On va pouvoir commencer.

Les deux premières scènes, où Delphine est absente, lui paraissent longues et monotones. Il n’a même pas à intervenir. Les acteurs sont en forme ce soir. Il suit, du bout de l’index, le texte qu’il connaît par cœur. Lorsque l’auteur le lui permet, il sort de son habit une petite bouteille de gin anglais et en bois une gorgée. Enfin arrive la scène III.
Delphine fait son entrée :
- Quoi ! Vous ici Madame, hurle Théodore Galliano, en caleçon et tricot de peau, debout sur le lit.
- Ha, je vous surprends mon ami ! Et avec cette petite dinde encore.
- Chérie, laissez-moi vous expliquer, ce n'est pas ce que vous croyez. Vous ne pensez tout de même pas que moi, votre mari, je puisse ... et avec votre cousine, voyons ce n'est pas sérieux
- Dire qu'hier vous parliez de me faire un enfant, s'exclame Delphine en s'effondrant sur une boudeuse, juste sous les yeux d'Arsène.
A moins de deux mètres d'elle, notre souffleur ne perd pas une miette de ce spectacle hier si banal mais aujourd'hui oh combien excitant. Toutefois, il a beau se tordre le cou, il ne parvient qu'à entrevoir le liseré du bas courant sur le mollet de la Grosse Delphine. Elle joue avec lui, c'est sur !
- Peste ! Je vais vous arracher les yeux, s'écrie soudain l'amoureuse éconduite en se jetant sur sa rivale.
S'ensuit une bagarre savamment orchestrée par le génial metteur en scène Isidore Moroni. C'est alors qu’Arsène aperçoit la petite culotte de Delphine. Immédiatement, il s'empare de l'ardoise, de la craie, et, de sa plus belle écriture inscrit "ELLE EST EN DENTELLE".
Ce n'est qu'au début de l'acte II que se présente l'occasion de montrer l'ardoise à Delphine. Le reste du spectacle, ne sera que clins d'œil et petits sourires.

Lors de la présentation des comédiens, Delphine s'arrange pour se placer juste devant le trou d'Arsène. En se baissant pour saluer son public, elle a juste le temps de lui glisser une phrase : "Demain, vous ne regretterez pas d'avoir choisi ce métier".
Arsène cherche à se contenir et balbutie une phrase parfaitement incompréhensible avec un air si niais que Delphine ne peut s'empêcher de se mordre les lèvres pour ne pas exploser de rire.
Déséquilibré, il tombe de sa petite estrade et se cogne violemment la tête contre le mur froid et rugueux de sa sombre loge. A son réveil le théâtre est désert. Même les acteurs s'en sont allés. Prestement, il se rhabille, et cours aussi vite que ses jambes le lui permettent à " La Fleur de Jaurès", le bistrot où, la veille, il avait rencontré Delphine.

Ouvrant la porte du troquet, Arsène s’engouffre dans un nuage de fumée. Tout le théâtre est là. Accoudés au comptoir, les techniciens boivent et parlent fort. Au fond, face à quelques badauds à moitié ivres, les artistes continuent leur numéro. Théodore Galliano tient toujours le premier rôle. Au beau milieu du groupe, il se tient droit comme un I pour paraître plus grand. Vêtu d’un complet noir et d’une chemise à jabots blanche et béante sur un torse imberbe, il s’écoute raconter quelques anecdotes pour la centièmes fois. Arsène s'installe au comptoir avec ses amis de façon à pouvoir observer la Grosse Delphine. Il commande un verre de rouge.
D’où il se trouve, il ne perçoit que des bribes de la conversation des acteurs. Une violente dispute éclate alors entre Delphine et Théodore. Sans aucune pudeur nos deux artistes se livrent à une joute verbale face à un public exalté. Un par un les buveurs cessent de parler, pour ne rien manquer de l’altercation.
- Voyez-moi cette petite traînée qui se permet de juger ma façon de jouer. Elle trouve que j’en fais trop. Me dire cela à moi ! Moi qui l’ai imposée au metteur en scène alors qu’il la trouvait sans talent à part, peut-être, celui de remuer ses fesses face à des bourgeois rouges brique.
- Ha je suis une traînée, lui répond-elle d’une voix suraiguë, eh bien toi tu es un menteur !
- Quoi! Comment oses-tu ? Moi un menteur ? Ca, par exemple ! Sur quoi bases-tu ces accusations, rétorque Galliano en prenant à témoin son entourage d’un air théâtral.
- Parfaitement un menteur !
S'adressant à son tour aux clients médusés:
-Vous pensez tous que Monsieur est florentin, comment vous en blâmer, d'ailleurs, puisque c'est ce il le raconte à tout le monde.
Paniqué, Théodore l’attrape par le bras.
- Sachez, messieurs, que tout cela est faux. Il est ardéchois, et de pure souche encore ! Faisant volte-face, l'air méprisant:
- Alors ton accent Italien, mon ami, je ne sais pas ou tu l’as attrapé.
Noyé sous ses borborygmes, Galliano cherche réconfort auprès des autres acteurs.
Saisissant son foulard, Delphine se fraye un passage et se dirige vers la sortie. En passant prés d’Arsène elle lui dit tout bas mais d’un ton ferme :
- Quant à vous, si vous voulez encore passer de bon moment, sachez me surprendre à votre tour ! Sur ces faits, elle sort d’un pas pressé en faisant voler la porte vitrée.
Lentement, les amis du théâtre se rapprochent d’Arsène. N’y tenant plus, l’éclairagiste, lui demande:
- Tu n’as pas l’air de t’ennuyer mon coquin !
Sans répondre, Arsène porte à sa bouche son verre de vin et remarque que Galliano le considère d’une drôle de manière.

Le lendemain, le souffleur du théâtre va passer une journée terrible. Il ne peut rester en place. Son cerveau panique. Comment faire pour la surprendre ? S'il n’y parvient pas il pourra dire adieu à ces moments si délicieusement érotiques. Il traîne dans les rues de la ville, cherche une solution. C'est facile pour une femme de surprendre un homme, se dit-il. Il suffit d'exhiber son corps en dessous affriolants. Toutefois, imaginons l’inverse. Si c'était elle la souffleuse et que pour une fois je sois l'artiste. Si les circonstances faisaient que ce soir là, mon pantalon tombe à mes chevilles et que je me retrouve debout, les jambes légèrement écartées juste au-dessus d’elle. Peux-t-on imaginer un seul instant que, pour notre pauvre souffleuse, la scène soit érotique ? Tout au plus la situation sera risible et peut être même un peu dégoûtante.
Découragé par son manque d'imagination, Arsène s'assied sur un banc. Il est alors frappé par la beauté d'une statue, juste en face de lui. Elle représente un homme assis, le coude posé sur un genou, le poing soutenant la tête. Cet homme est nu, pourtant il n'a rien de ridicule. Il donne une sensation de force, de virilité, qui le rend aguichant.
Un sourire se dessine alors sur les fines lèvres du souffleur. Il tient la solution. D’un pas joyeux il rentre chez lui sifflotant des airs de java, les mains dans les poches. La soirée s’annonce belle.

Après avoir pris soin de fermer, à double tour, sa loge de souffleur, Arsène se débarrasse de son paletot. Il ôte son veston et enlève enfin de sa chemise. Le voilà torse nu, prêt à surprendre la belle Delphine. Le cœur battant la chamade, il sort de sa sacoche de cuir une petite burette d'huile animale. Il avait vu une fois, rue saint Vincent, un Hercule s'oindre le corps de cette substance avant de tordre des barres de fers de ses bras luisants. Les femmes assistant au numéro en étaient toutes retournées.
Maladroitement, il se tartine le torse, les épaules et les bras en éclaboussant un peu son texte. Bah! Pense-t-il, je le connais par cœur.
Enfin résonnent les trois coups. Galliano, splendide, fait son apparition. Déjà, le public applaudit à tout rompre.
S'il me regarde, pense Arsène, je n'aurai qu'à descendre de mon estrade et lever un peu le texte au niveau de mon menton. Il n'y verra que du feu ! Mais Les acteurs connaissent leur texte. Le spectacle est rodé désormais.
Lors des deux premières scènes, il n'aura pratiquement pas à intervenir mais lorsque Delphine paraît, Arsène se liquéfie; ce n'est pas Elle ! Souffrante ce soir là, elle a été remplacée au pied levé, par une repasseuse qui rêve de devenir actrice et qui secrètement, a appris le rôle…au cas où. La pauvrette ne maîtrisant pas du tout son texte ne cesse de solliciter Arsène. Réalisant qu'elle a à ses pieds un homme à moitié nu, elle balbutie, bafouille et avale la moitié des répliques. Troublé par l’émoi de la demoiselle Galliano jette un œil distrait en direction d'Arsène. Ce dernier, dans un mouvement brusque, laisse échapper la burette d'huile dont le contenu se répand sur le devant de la scène. Intrigué, Galliano s'approche et inéluctablement, gratifie son public d'un magistral vol plané. La salle exulte. En coulisse, Delphine boit du petit lait.
Reprenant ses esprits, Galliano serre les dents pour se contenir mais lance tout de même à Arsène un … "tu ne perds rien pour attendre".
Terrorisé, il se rhabille sans même s'essuyer et, la dernière réplique prononcée, s'enfuit
prestement du théâtre pour ne pas avoir à affronter Galliano. Pas de Bistrot ce soir pour le pauvre Arsène qui n'est décidément pas au bout de ses peines. Après avoir franchi deux à deux les marches de l'escalier de pierre menant à son appartement, une surprise de taille l'attend…
En poussant la porte il entend un crissement sur le planché. Une enveloppe a été glissée par-dessous. Il s’empresse de la décacheter :
« Cher Arsène,
Je suis désolé de ne pas être venue ce soir, mais je suis persuadée que vous avez fait de votre mieux pour me surprendre. Je tiens, néanmoins, à être honnête. Je ne suis pas amoureuse de vous. Malgré tous ses défauts, je me suis amourachée de Théodore. C’est lui l’homme de ma vie. Cependant, je le soupçonne de m’avoir trompé ces derniers temps, et cela, je ne peux l’accepter. Aussi, si vous avez envie de moi, sachez me prendre. Demain Moroni, notre metteur en scène, va organiser un banquet en l’honneur des artistes et des techniciens pour fêter la dernière représentation de la saison. Faites-moi connaître vos intentions en mettant ce beau foulard rouge qui vous va si bien. Si vous le portez, je comprendrais que je ne vous suis pas tout à fait indifférente et que vous acceptez ma … « vengeance ».
Je vous envois mille baisers ». La lettre était signée Delphine.
D’un geste de colère, Arsène en fait une boule de papier et la jette au feu. Comment peut-il espérer remettre les pieds au théâtre, maintenant que Galliano l’a surpris le torse nu dans sa guérite.
Un subit tambourinage sur la porte de son appartement l’extirpe soudainement de ses réflexions. Et si c’était lui, pense t-il. Saisissant une lourde barre de fer qu'il cache dans son dos, il ouvre la porte. Moroni, le metteur en scène se tient debout, devant lui, le visage ruisselant de sueur, le souffle court.
- Je crois que nous devons avoir une petite conversation vous et moi, dit-il d’un air dur.
Surpris, Arsène l’introduit dans un petit boudoir. Tel un animal en cage, Moroni tourne dans tous les sens. Il a le verbe haut.
- Comment avez-vous osé faire la cour à Mademoiselle Delphine ? Avez-vous perdu la raison ? Vous n’ignorez tout de même pas qu’elle et Monsieur Galliano… enfin vous me comprenez. S’enduire le corps de gras et s’exhiber ainsi, mais quelle impudence ! D’où sortez-vous de telles mœurs ? Et faire cela la veille de la dernière en plus. Impossible de trouver un autre souffleur. Juste pour un soir ! Voyer dans quelle situation vous me mettez. Enfin, j’ai parlé à notre ami Galliano. Au début il voulait vous tuer mais le professionnalisme à fini par l’emporter. Il a accepté que vous reveniez demain pour la dernière.
Debout dans un coin, prés du poêle à bois, Arsène subit, honteusement, les réprimandes de Moroni, la tête baissée. Il aurait bien envoyé au diable ce bourgeois mais il lui devait trois soirs de paye. Comment avait-il pu se fourvoyer dans un tel vaudeville ?
- Bon je compte sur vous pour demain !
- Entendu Monsieur, à demain, répond Arsène en raccompagnant le metteur en scène.

Arrivé plus tôt qu’à l’accoutumé, Arsène espère éviter ainsi tous les regards et s’enfermer le plus rapidement possible dans sa petite loge. Malheureusement pour lui, de nombreux comédiens et techniciens sont déjà là. En coulisse, tous le regardent d’un air amusé. Sans s’attarder, il se dirige dans son antre et attend, sagement, le début de la pièce. Le bruit des spectateurs entrant dans la salle se fait déjà ressentir. Son cœur résonne si fort qu’il parvient presque à l’entendre. Il a doublement honte. Comment soutenir le regard de Galliano et, pire encore, celui de Delphine ?
Voilà ça commence ! Galliano paresseusement allongé sur une méridienne entame sa première réplique d’une voix forte et grave sous des tonnes d’applaudissements.
Les soirs de dernière, le public est souvent de qualité. De son bocal Arsène le sent vibrer. Jamais les acteurs n’ont joué avec autant de talent. Ils sont comme portés par leur auditoire. Avec une telle assurance ils se permettent des improvisations, des boutades, des jeux de mots, ils s’amusent autant que le public. Pas besoin de souffleur, ce soir Arsène se pose en spectateur privilégié.
La deuxième partie est moins reposante. La grosse Delphine fait son apparition. Ce soir elle joue beaucoup plus prés de la scène que d’ordinaire. Elle place ses jambes devant la trappe d’Arsène. Il aperçoit alors deux formes charnues et blanches flottantes sous sa jupe. La garce n’a pas mis de culotte.
Son premier réflexe est de regarder en direction de Théodore. Trop tard ! Le comédien le fixe dans les yeux d’un regard noir.
Comment un homme peut-il tolérer que sa femme s’exhibe devant un autre homme ? Pour la première fois il ressent un étrange sentiment de compassion pour Galliano. Pourtant celui-ci s’approche dangereusement de sa hotte. Arrivé devant lui, il essaye de lui donner des petits coups de pied, secs et rapides, au visage mais Arsène a le réflexe de baisser la tête. Médusé, le public ne comprend plus ce qui ce passe. Pourquoi l’acteur prononce-t-il des phrases si légères et si amusantes avec tant de férocité dans le visage ? Pourquoi son pied droit s’obstine-t-il à rentrer sous ce petit toit incurvé où tout le monde sait bien que la tête du souffleur dépasse ? Arsène entend la porte de son local s’ouvrir et, pris de panique, se met en boule les bras protégeant au mieux sa tête.
- Que se passe-t-il ici ?
Reconnaissant la voix du metteur en scène il se ressaisit :
- Je ne sais pas M. Moroni, c’est Delphine, elle est venue sans culotte et elle s’est mise juste au-dessus de moi. Alors, M. Galliano est entré dans une rage folle et il essaie de me donner des coups de pieds.
- Pourquoi diable, vous montre-t-elle tout ça, hein !
- Elle veut le rendre jaloux, mais je vous jure que je n’ai rien fait avec cette femme.

Au-dessus, la pièce de théâtre se termine tant bien que mal. Faute de pouvoir se venger sur Arsène, Galliano malmène maintenant Delphine. Il change complètement son texte et son jeu de scène. Alors qu'elle est censée le surprendre au lit avec une autre femme, Théodore se lève d’un bond en l’insultant. Puis, pris de folie, il attrape l’autre femme par les épaules et, devant les yeux horrifiés de sa belle, se met à lui rouler un patin de légende. Le sang de Delphine ne fait qu’un tour.
- Comment oses-tu m’humilier de cette façon et en public encore ?
L'ignorant, Galliano continue d’embrasser la pauvre femme. Ses grands yeux fixent Delphine.
Le public, silencieux jusque-là, commence à manifester son étonnement ; les femmes surtout. On entend des « Ho ! C’est scandaleux », des « Je ne veux pas voir cela ». Certaines personnes le traitent même de « Sodome et Gomorrhe ». Les hommes restent assis, tranquillement, en souriant derrière leurs épaisses moustaches.
La Grosse Delphine se met alors à compter très fort jusqu’à trois en intimant à Galliano de cesser immédiatement ce baiser humiliant. Mais le bougre n’a que faire de ses menaces et redouble de force dans son étreinte. La jeune femme suffoque.
Telle une démente, Delphine tourne le dos au public et, brusquement, relève sa robe en se cambrant et en remuant les fesses. Quelle pantalonnade…et quel insolite spectacle ! Les femmes horrifiées quittent la salle. Les hommes se lèvent et applaudissent en frappant violemment dans leurs mains rouges. Ils rient de bon cœur et lancent des « hourra », « Vive mademoiselle Delphine ». Imperturbable, elle continue sa curieuse danse. Galliano n’en croit pas ses yeux. Sa propre femme montre son cul au tout Paris. Il repousse la jeune femme à moitié asphyxiée sur le lit et quitte la scène, non sans un certain panache.
- Rideau, hurle Moroni.

Sans prendre le temps de ranger ses affaires, Arsène se rue vers la sortie du théâtre. Il ne distingue même pas les gens qu'il croise. Sont-ce des machinistes, des figurants, des spectateurs en quête d'autographes ? Il n'en a cure à vrai dire. Arsène sue, cours et s'essouffle.
- Où crois-tu aller ainsi ?
Stoppé net dans son élan, il marque un temps avant de se retourner ; lentement, très lentement. Des sueurs froides ruissellent ses tempes et sur ses reins. Il reconnaît la voix de Delphine et tremble de tout son être.
- Mais qu'est-ce que je vous ai fait ?
- Vous portez votre foulard rouge, non ?
- Oui, non … enfin, après ce qui s'est passé je pensais…
- Vous pensiez quoi ? Que j'allais rester les bras croisés pendant que ce cochon de Galliano se donne en spectacle ? C'est bien mal me connaître, mon ami.
- Sans vouloir vous manquer de respect, Madame, Vous ne l'avez pas beaucoup ménagé.
- Le ménager ? Et puis quoi encore ? D'abord qui est-ce qui a commencé, hein ! De toute manière je n'ai aucun compte à vous rendre. Acceptez-vous, oui ou non de m'aider à me venger de cet ignoble individu ?
- Je ne pourrais décemment accepter que votre honneur soit bafoué Madame et …
- Taisez-vous, idiot et dépêchez-vous. Nous n'avons pas beaucoup de temps.
Saisissant Arsène par la main, la grosse Delphine l'entraîne dans les dédales du théâtre pour finalement se retrouver dans sa loge de souffleur.
- Vous êtes folle ! C'est là qu’il nous cherchera en premier.
- Et alors ? Vous n'êtes pas manchot non ? Vous êtes bien capable de me défendre.
- Certes, certes mais ne croyez-vous pas que…
- Cessez de trembler, vous êtes ridicule. Suivez-moi plutôt dans ce placard.
Sans réaliser ce qui lui arrive Arsène se retrouve enlacé à la grosse Delphine dans un endroit bien insolite. Ses mains recouvrent les fesses de l'actrice tandis qu'elle lui mordille le lobe de l'oreille. Voluptueusement, leurs bouches se rejoignent. Avec une infinie douceur, Arsène aspire la langue de Delphine. Soumise, elle défait, un à un les boutons de sa chemise ainsi que ceux de son pantalon. Puis, elle couvre le torse d'Arsène de baisers ardents. Elle embrasse son ventre, son nombril, son sexe…lorsque surgit Galliano !
- Où êtes-vous, hurle-t-il.
Sans raison, il fouille les affaires d'Arsène. D'un coup de pied, il envoie valser le lutrin qui supportait le texte de la pièce. Il saisit sa redingote, restée accrochée au porte manteau, et la lacère avec ses ongles et avec ses dents.
Tétanisé, Arsène se fige et se cramponne à la blonde chevelure de Delphine. Par un léger entrebâillement il ne perd rien de la scène. Il voit Galliano fouiller dans sa sacoche. Il le voit boire son rhum, vider son parfum sur le sol et piétiner ses cigares bon marché. Amusée par la situation, Delphine laisse échapper un soupir d'amusement tout juste perceptible. Immédiatement, Galliano se retourne et, intrigué, se dirige lentement vers l'armoire. Il penche légèrement la tête sur le côté comme pour mieux évaluer la situation.
Pour Arsène c'est l'hallali !
" Mon Dieu bénissez-moi parce que j'ai péché ".
Au bord de l'évanouissement il ne maîtrise plus ni ses émotions, ni ses pensées.
Alors que Galliano s'apprête à ouvrir la porte du bout du pied, Moroni entre, éructant :
- Enfin Théodore, Qu'est-ce que vous foutez ?
- Rien, je cherche ma femme.
- Et vous la cherchez ici ? Mon pauvre ami, vous n'avez pas encore compris que le souffleur est étranger à tous vos problèmes ? C'est un pauvre bougre qui fantasme certainement un peu sur Delphine mais jamais il n'aurait tenté quoi que ce soit. Il respecte trop les acteurs. Allons venez Théodore, tout le monde vous attend en haut.

Hilare, Delphine sort du placard en réajustant sa toilette.
- Voilà une vengeance consommée, dit-elle en quittant la pièce sans même se retourner.
Livide, Arsène demeure immobile au fond de son placard. Il ne réagit pas. Plusieurs minutes s'écoulent avant qu'il n'ose en sortir.
Après avoir mis un peu d'ordre dans son local, il se rend lui aussi à la réception. Il échange quelques mots avec les comédiens, félicite le metteur en scène et prend congés. Un peu tendu, Galliano le rattrape. Il lui tend la main.
- Pardonnez-moi mon ami. Tout ceci est absurde.
- Je vous en prie Monsieur. Cela a été un honneur de travailler avec vous.

Remontant le boulevard, Arsène repense à sa soirée. Il revoit Delphine, bien sur, mais aussi Galliano, Moroni, la comédienne à demi étouffée… et tous les personnages évoluant dans son petit monde. Enivré par tant d'images, il s'arrête un instant et s'appuie contre une rampe d'escalier. Face à lui, des affiches colorées vantent les mérites d'un nouveau savon. Une pluie fine lustre les murs et les trottoirs. Arsène observe les gouttelettes virevolter et finir leur folle course sur les pavés. Au loin, un fiacre emporte un couple illégitime au tréfonds de la nuit. Le claquement des sabots des chevaux s'estompe tandis qu'un vieil ivrogne hurle à la lune.

Blotti dans son lit, Arsène remonte l'édredon rembourré sur ses épaules. Apaisé, il ferme ses paupières. Une foule de personnages aux costumes flamboyants caracole dans sa tête. Bercé par une valse autrichienne, il s'endort.





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