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L'or dans la cheminée


Auteur : LE GALL Alex

Style : Fantastique




Cette narration n’est pas ce que l’on appelle communément un récit de facture réaliste.
Cependant l’auteur la tient de la bouche d’un homme digne de foi et qui affirme avoir été le témoin de cette suite d’évènements pour le moins extraordinaire.


Cet homme se prénommait Patern, était Bigouden et, à l’époque où il me raconta cette histoire il devait avoir un peu plus de soixante-dix ans. Quelques années plus tôt on le voyait fréquemment, l’après-midi et le soir, se promenant à pieds entre le phare d’Eckmühl, près duquel il demeurait, et le port de Kérity. Tout au long de son parcours il faisait de fréquentes haltes, s’asseyant sur un rocher il fumait une cigarette les yeux rivés sur l’horizon. L’été il se faisait accoster par les estivant habitués de la commune, lui demandant de leur raconter des anecdotes marines, ou des témoignages de la façon de vivre des Bigoudens du temps passé. En matière de récit il était intarissable.
D’ailleurs on l’accusait parfois de broder un peu d’une année sur l’autre mais qu’importe, car le ton était toujours aussi empreint de sincérité, la voix et les gestes toujours aussi démonstratifs.
Il reste dans mon souvenir comme un personnage unique, alliant le respect et le regret : respect car il émanait de lui, de sa carrure, dans le regard et la parole une sorte de noblesse naturelle jamais retrouvée ; regret car il me semble aujourd’hui que je n’ai pas su… ; mais on ne sait jamais avec les êtres vivants. Il m’a aussi appris, démontré, devrai-je dire que le charisme, la générosité et la dignité ne s’apprennent pas ni ne s’improvisent ; c’est une qualité que l’on acquiert par l’expérience et non dans les livres ou les cours de communication. Cet homme parlait non seulement pour être entendu, mais avant tout pour être écouté. A cette époque je n’étais certes qu’un adolescent d’une quinzaine d’années et captiver un tel auditoire est peut-être plus aisé que d’intéresser un parterre de législateurs. Et pourtant le jugement de mon souvenir est sans appel : Patern avait en lui ce qui manque probablement aux orateurs professionnels : l’honnêteté instinctive.

Un soir d’été, nous étions tous deux assis sur un banc accolé à l’un des murs du bâtiment qui était autrefois l’abri du marin, légèrement en retrait du port de Kérity. Il devait être huit ou neuf heures du soir et nous entendions le son strident des galoches venant frapper l’asphalte d’un terre-plein aménagé devant quatre ou cinq cafés postés en enfilade tout au long de la rue parallèle au port. Il faisait beau et les estivants se promenaient avant de rejoindre leur location chez l’habitant, leurs maisons secondaires, ou les terrains de camping avoisinants. Des mouettes lançaient la sérénade, s’apprêtant à aller se nicher dans les rochers au large. Quelques pêcheurs s’attardaient au bout de la cale, profitant d’une marée haute tardive ; devant nous, sur le sable, probablement un estivant, repeignait sa plate qu’il avait remontée aussi haut que possible ; tous les quart d’heures il arrêtait sa besogne étant interrompu par les promeneurs.
Parfois une famille ou un couple s’arrêtait à quelques pas de nous et devisait tout en regardant la mer, les rochers, l’horizon et les bateaux ; il était fréquent qu’un membre du groupe avance des hypothèses sur les marées, la navigation ou la pêche, suggestions le plus souvent saugrenues. J’entendais alors mon voisin se moquer gentiment, par un sourire discret, de ces conjectures fantaisistes et qui voulait dire : « Ah !ces parisiens, tout de même. Ils en ont de l’imagination. » Il est intéressant de noter que ces détails, fugaces et anodins sur l’instant, demeurent cependant gravés dans la mémoire comme autant de points d’attaches auxquels on se réfère bien des années plus tard ; plus de quarante ans ont passés et j’entends encore ce Parisien affirmant d’un ton solennel à sa femme : « Eh bien ! Tu voies ce bateau bleu. Il faut savoir que si le marin qui conduit ce bateau, le plus souvent c’est le commandant, s’endort, il ne puisse pas s’allonger. Tu voies, dès qu’il commence à sommeiller, il se tapera contre une cloison et ça le réveillera. » « Ah oui ! C’est ingénieux, avait répondu la Parisienne. » « Ah ! Ces Parisiens tout de même avait dû penser Patern. » Ce souvenir me fera encore longtemps sourire. C’est stupide mais c’est ainsi. Mais comme aurait pu le dire un de nos philosophes contemporains ou non : il vaut mieux avoir des souvenirs stupides que pas de souvenirs du tout.
Et puis tout à coup l’on vit venir du large un bateau à moteur avec trois occupants à son bord. Quand ils lancèrent leur amarre à un marin, sur la cale, on ne tarda pas à deviner qu’il s’agissait là de vacanciers, tant à leurs gestes excessifs et souvent inutiles à vouloir trop bien faire, ou plutôt à essayer de trop bien imiter les marins locaux qu’à leur comportement : cirés jaunes et chandails bleu et blanc rayés horizontalement.
Depuis une demi-heure environ j’étais assis aux côtés de Patern sur ce banc. Nous avions jusqu’à cet instant échangé peu de paroles. C’est bien souvent le cas, entre deux personnes qui se connaissent et s’apprécient, le silence est, peut on dire, télépathique.

Si ton esprit veut cacher
Les belles choses qu’il pense
Dis-moi qui peut t’empêcher
De te servir du silence.


a dit un de nos poètes. Nous regardions donc cet équipage fantoche du même air amusé et je devinais que mon voisin, au mouvement de ses mains, se faisait soudain plus impatient et qu’il allait me parler. Et je ne me trompais pas.
« Regarde dit-il en me montrant de la pointe du menton le trio qui débarquait du bateau. Ca me rappelle une fameuse histoire. Oui, une sacrée fameuse histoire.
- Ah ? répondis-je, savourant par avance ce moment d’enchantement, car tout récit du vieux marin avec quelque chose d’enchanteur. Et pour un adolescent de mon âge chaque scène était amplifiée par un esprit imaginatif dont le rêve et la magie n’avaient pas de frontières.
- Alors écoute bien ce qui s’est passé ici même ! C’était dans les années vingt. J’avais quoi à l’époque ? Environ trente ans. Et je m’en souviens comme si ça s’était passé encore hier. »
Nous déplorons de ne pouvoir transcrire avec fidélité le récit du Bigouden tant dans la parole où intervenaient fréquemment des tournures bretonnantes, que dans le ton ou dans la gestuelle. Aussi lorsque la conclusion interviendra nous n’aurons qu’une version typographique, littéraire de cette aventure.

Patern commença par me dresser un portrait de la Bigoudènie à cette époque difficile. Déjà, des années plus tôt la côte avait subi un revers que l’histoire locale baptise : la crise sardinière. Celle-ci s’étala sur près de sept années : de 1902 à 1909. Le pays connut alors la misère noire. Le Bigouden, personnage habituellement si fier, si orgueilleux dut avoir recours, dans nombre de foyers, à la mendicité. A force de dettes, ils se virent refuser la moindre marchandise. Et alors la famine s’empara de la plupart des familles sud finistériennes. L’existence dépendant exclusivement du métier de la pêche et de ses dérivés, ils connurent, pour la plupart la honte et le déshonneur.
Lorsque la sardine fraya de nouveau au large, ce fut la ruée des chaloupes vers cette manne qui déclencha l’origine de leur malheur. Car devant le surnombre du produit pêché les mareyeurs ne purent tout acheter, tout traiter. De jour en jour les prix baissèrent jusqu’à ce que la colère des marins monte. Après que la nature les eut menés au bout du gouffre, l’homme voulait les y pousser. Le marin ne comprenait plus, tant l’espoir fut éphémère. Et puis des grèves furent organisées tout au long de la côte. La violence secoua la région tout entière.
Les années passèrent et la Bigoudènie, qui se remettait lentement de ces années calamiteuses traversa, à l’instar du pays, le fléau qui secoua l’Europe puis le monde : la Grande Guerre qui, des décennies plus tard, devait malheureusement s’adjoindre une classification et s’appeler : la première guerre mondiale. Cette haine entre les hommes, dont combien, à la vérité, en ignoraient la cause, jugula l’Europe de son sang le plus vigoureux. Patern s’était engagé dès Septembre 14, quelques semaines après la publication de l’ordre de mobilisation. Il avait combattu à Dixmude puis à Douaumont.
Naturellement, à l’instar des jeunes de mon âge, j’avais entendu parler de Verdun, des Poilus, de Chemin des dames et autres noms simplement imprimés dans les livres d’histoire. Mais racontés par Patern, les tranchées, la boue, les poux, les marmitages, les gaz, le ciel en feu, la terre déchirée et les corps déchiquetés, tout cela prenait une autre dimension. Je n’avais que quinze ans, aussi je soupçonnais ce vieil homme de se parler d’abord à lui-même ; les mots, dits à haute voix, devaient revêtir une coloration de vérité et il les disait comme s’il avait besoin de les entendre pour se démontrer que c’était bien lui et pas un autre qui avait vécu ces instants d’exception. A écouter cet homme, que je jugeais invulnérable, altier au sens noble, avouer qu’à plusieurs occasions il avait eu peur, avait quelque chose de poignant et de pathétique. Et je l’en admirais que davantage.
Cette évocation de l’horreur avait duré une dizaine de minutes.
Puis il sembla se réveiller, se tourna vers moi, parut découvrir seulement ma présence et me dit alors : »Mais la guerre avait aussi du bon. Du bon, enfin ! des périodes de calme. » Il me raconta ce qu’était une relève et qu’une fois ils avaient marché toute la nuit et une partie de la matinée pour atteindre le village de cantonnement. C’était quelque part dans la Meuse, un village en ruines qui fut autrefois, avant… un village de paysans comme on en voit tout autour de chaque clocher. Seulement, ici, du clocher il ne restait qu’un tas de pierres avec une barre métallique supportant la cloche, subtilisée. Quelques murs titubants reliés par des bâches ou des charpentes hésitantes ; des rues boueuses où se croisaient des uniformes anglais, belges ou français ; des colonnes qui s’en allaient, le pas fatigué vers les combats ; des roulantes cahotantes, fumantes, etc. Et toujours au loin, ce roulement d’obus qui n’en finissait pas, un peu comme un tambour céleste signifiant aux hommes l’imminence de la fin du monde. Voilà en quelque sorte planté le décor de ce site de cantonnement. Chaque escouade était dirigée, dès son entrée dans ce capharnaüm en ruines vers une grange ou un abri quelconque qui serait, deux jours durant, pour le soldat un havre de tranquillité et d’oubli, où il aurait l’illusion de redevenir, le temps de quelques heures un être humain. La furor teutonicus avait mis à sac le village. Les Allemands n’avaient pas seulement rasé celui-ci ainsi que d’autre armées l’avait fait en d’autres régions, ils lui avaient, si l’on peut dire, ôté son âme.
Comme les Normands, Les Auvergnats et les Corses, les Bretons, dès qu’ils ont dépassé la frontière de leur région, cherchent des pays. La chance ne tarda pas à mettre Patern en rapport avec trois autres Bigoudens. L’un d’eux était un cultivateur de Saint-Jean Trolimon, un autre habitait Pont-l’Abbé et le troisième était marin-pêcheur à Kérity. A cette époque Patern habitait Saint-Guénolé et ne connaissait ni l’un ni l’autre. Mais le fait, grâce à cette rencontre, de reparler breton en ce bout du monde était pour eux trois le plus balsamique des plaisirs. Le soir, ils discutaient de tout et de rien, ne se rendant probablement pas compte qu’ils étaient devenus de véritables commères.
Ils critiquaient le mariage manqué de quelqu’un qu’ils connaissaient, de la fille unetelle qui ne pourrait compter que sur sa dot pour se marier, et même du défaut physique ou de la vie privée de certains camarades de combat. Bref ! pendant ce temps au moins les marmitages se faisaient plus sourds, plus lointains et peut-être plus inoffensifs. Au hasard des relèves ils avaient passé ensemble deux fois deux jours de repos. Rarement entre eux il était question de ceux d’en face ou des bombardements. Tous trois souffraient des mêmes maux, alors pourquoi en parler ? Cela ne les aurait pas soulagé pour autant. Parler du pays ! voilà ce qui leur donnait du courage et de l’espoir. Seul ce petit coin de Bretagne au ciel souvent couvert mais au sol si solide méritait leur sacrifice.
Le marin, Isidore Kerloch aurait du se marier au printemps de 1915. Il en voulait particulièrement aux uhlans non pas d’avoir envahi la Belgique puis la France, mais surtout d’avoir différé son mariage d’autant de mois, d’années peut-être. Et pendant ce temps l’argent ne rentrait pas. L’argent ! voilà le sujet qu’Isidore aimait le plus aborder. Chacun de ses deux camarades, Patern et Eugène connurent, bon an, mal an, le revenu du marin-pêcheur et la valeur de son patrimoine. Il ne cachait rien.
Pour lui tout avait une valeur. Il rebâtissait les gravats de ce village de cantonnement et donnait un prix à chaque bâtiment, à chaque mobilier. Pour lui, ce qui était comme une sorte de jeu, sa nature, dans cet environnement exceptionnel était poussée à l’extrême, comme s’il voulait en jouir à l’infini tant il était persuadé parfois que la fin était proche. Car, à voir tant de corps déchirés, abandonnés au fond des trous d’obus encore fumants, ils se disaient qu’inévitablement leur tour viendrait. Alors autant mettre son coeur à nu et ses vices à découvert devant ces êtres qui vivent le même cauchemar qu’eux.

Mais un jour le drame éclata.
Le Pont l’Abbiste manqua à l’appel. Patern et Isidore apprirent par ceux de son escouade qu’il avait été fauché par un 75 en montant à l’assaut. Il venait à peine de sortir de la tranchée. « Pauvre vieux ! il laisse une femme et deux enfants derrière lui. » était le commentaire mille fois journellement ressassé dans cette partie orientale de la France défigurée. « Enfin ! elle aura droit à une maigre pension, conclut Isidore. »
Ce soir-là, le trio rescapé avait décidé de marquer à sa façon la perte de leur ami. Dans le village restaient implantés comme le lierre sur les vieux murs quelques familles indéracinables, la plupart du temps des couples âgés qui n’avaient nulle par ou aller . Certains profitèrent du passage des troupes pour faire les choux gras en vendant par exemple les produits de leurs caves, qu’ils soient liquides ou solides, à ces soldats en transit. Ainsi les trois Bigoudens avaient rassemblé le peu d’argent qu’ils avaient sur eux et cette cagnotte leur permettrait d’arroser la mémoire de leur camarade. Naturellement Isidore se chargerait de la transaction.
Les officiers bénéficiaient de pièces individuelles où la pensée et la concentration ne risquaient pas d’être perturbées par une vision trop apocalyptique tandis que la troupe se contentait de granges et de litières faites de paille hachée. Isidore se renseigna auprès des compagnies qui remontaient au front, où l’on pouvait trouvé du brutal, du pinard. On lui indiqua deux adresses habitées par des officiers de l’intendance. Les trois hommes avaient mis au point un plan de contact. Tandis qu’Isidore assiégerait la place, Patern et Eugène, le cultivateur, feraient le guet. D’après les renseignements obtenus, le litre valait deux francs. « Du vol autorisé, fut le commentaire d’Isidore. » Cependant il avait promis de sortir de la maison avec cinq kils contre la somme qu’ils avaient réunie.
Effectivement, à la nuit tombée, les trois camarades étaient à nouveau réunis, dans la grange, cinq bouteilles de brutal, leurs trois quarts en étain, la part de pain et de fromage en leur centre. Le lendemain étant repos, ils avaient toute la nuit pour mettre à profit leur butin. Et ils ne se génèrent pas. Ils parlèrent du pays, se lisant respectivement leur courrier à tour de rôle et s’émurent de partager les nouvelles parfois intimes. Mais au bout de deux heures de bavardage, Isidore ne paraissait plus dans son assiette. Patern et Eugène se le montrèrent et tout en continuant à parler de chose et d’autres, Isidore demeurait muet. « ils doivent se faire un joli paquet, les gens du coin, à jouer les aubergistes, risqua Eugène en apportant sur un plateau d’argent un sujet susceptible d’accrocher le marin bigouden. » »Vous savez quoi ? dit-il soudain, semblant sortir d’un rêve. – Non, répondirent simultanément les deux autres. » Et Isidore se mit à leur rapporter une conversation qu’il avait saisie, « bien involontairement », il y avait quatre ou cinq heures de cela, en quittant la maison du Lorrain qui lui avait vendu les bouteilles d’alcool. Celui-ci demandait un conseil à l’officier de l’intendance, un capitaine, qui occupait une partie de sa maison. Isidore avait précisé tout de même qu’il s’était arrêté un instant devant la porte du propriétaire afin de mettre les bouteilles dans les poches de sa capote et de son pantalon. Et le Lorrain devait penser, le pauvre homme, que sa maison était encore sa maison. « Vu qu’il n’y avait plus de cloisons, avait précisé Isidore, on pouvait tout entendre. Et vu que mes mains étaient occupées, je pouvais pas les mettre sur mes oreilles. » Le maître des lieux demandait au capitaine où il pourrait bien cacher son magot, « oh ! seulement quelques pièces d’or, avait-il dit ». Le Lorrain, craignant sans doute une inflation consécutive à la guerre, avait du transmuer tout son bien en bon or. Et, étant donné que le reste de sa demeure pouvait s’ébouler d’un jour à l’autre et pourquoi pas dans les heures à venir, et avec tout ce roulement qu’il y avait chez lui, et que sa demeure était devenue pire qu’un bureau de passage, il se demandait bien où pouvoir les dissimuler. Et l’officier lui avait conseillé, tout simplement, de les garder sur lui. De cette façon, s’il s’en allait, les pièces s’en iraient avec lui. Et l’homme l’avait remercié de cette idée si simple, et pourtant avoua ne pas y avoir pensé lui-même. Et le capitaine lui avait conseillé de confectionner une sorte de gousset qu’il coudrait ensuite au revers d’un vêtement. « Dame ! je sais pas sur lequel, avait conclu Isidore. » « Et alors ? avait demandé Patern. » «Bien, tiens. Si on faisait le coup ? avait répondu Isidore sans se départir de son impassibilité. » Il y eut un long moment de silence et Isidore reprit : « Après tout ces Lorrains c’est Boches et compagnie. Y’aura pas de scrupules à avoir. Et comment il les aurait gagné ses pièces d’or, peut-être ? En tondant les Poilus qui risquent leurs peaux pour lui rendre son pays, qu’on sait même pas s’il est Allemand ou Français ou je ne sais quoi ? Après tout on en a rien à foutre de sa province. Pas vrai ? Eh ! les copains. Qu’est-ce que vous en dites ? » les deux autres ne disaient rien. Mais c’est vrai, qu’après tout, les sous-off leur avaient dit la même chose : cette fichue Lorraine elle change de nom trois fois par siècle. Et d’ailleurs ces habitants, et ça ils l’avaient constaté, parlaient une sorte de charabia qui ressemblait plus à l’allemand qu’au français. « C’est pas une raison, avait répondu Eugène. Après tout ils se battent de notre côté. « Bon, d’accord. Et demain ils se battront contre nous. » Devant cette repartie d’Isidore, Patern et Eugène avaient la certitude qu’aucun argument, aussi convaincant fut-il ne parviendrait à chasser cette idée loufoque de la tête de leur camarade. La soif de l’or était trop forte. Isidore fit le grincheux. Les autres le laissèrent bouder et ronchonner tout seul, le temps de vider deux autres bouteilles, tous trois trinquèrent à la mémoire de leur ami Pont-l’Abbiste disparu. Et c’est en ouvrant la cinquième bouteille qu’Isidore déclara : « Faîtes comme vous voulez, moi je fais le coup. » « Quelle tête de lard, dit le paysan. »
Sur les coups de deux heures du matin, tous trois étaient sortis. Même la nuit, le mouvement des troupes, montant et descendant, martelait les rues boueuses du village de son pas lourd et monotone. Au loin, les fusées éclairantes dardaient le ciel de longues traînées vertes : « Tiens ! c’est la unième compagnie qui déguste, ne manquaient pas de dire les troupes au repos, sachant que le lendemain et les nuits suivantes ce serait leur tour d’entendre ces fusées éclater au-dessus de leur tête, se déployant comme une grosse étoile resplendissante et illuminant le sol comme en plein jour. »
Dans la maison où ils se rendaient, un clapier défoncé tenait lieu de porte. Que risquait-on de voler dans un village de cantonnement, à part soi-même ? Le trio qui enjamba cet obstacle improvisé pensait autrement. Avant d’agir, Patern avait bien précisé aux deux autres : « Je vais avec vous, comme ça, parce qu’on est copains. Mais je ne veux pas accepter une seule pièce de ce pauvre bougre. » « Comme tu voudras, avaient répliqué Isidore et Eugène. » Au moins il avait la conscience d’avoir mis les choses au point.

A ce passage de son récit, Patern s’arrêta un instant, me regarda et dit :
« Je crois avoir pris là la plus sage décision de ma vie. »
Je ne saisis pas exactement le sens de sa déclaration. Sans perdre le temps d’étudier ma réaction, il poursuivit.

Donc les trois hommes se retrouvèrent dans la maison du Lorrain où les ronflements dominaient les bruits de l’extérieur. « On fait comme on a dit, d’accord ? demanda Isidore. » Eugène et Patern murmurèrent leur assentiment. Le marin-pêcheur avait eut le nez fin. Il avait facilement précisément repéré la pièce dans laquelle logeait le propriétaire. L’homme était allongé sur une paillasse. Patern se tenait à la porte de la pièce, qui était en réalité la cuisine de la maison, à faire le guet tandis que les deux autres agissaient. Il avait juste jeté un regard sur leur victime ; celle-ci était couchée sur le dos. Une main était hors du lit. Patern eut le temps de remarquer que deux doigts manquaient à la main pendante ; la main droite ; « Sans doute la raison pour laquelle il n’a pas été mobilisé, se dit Patern machinalement. » Il s’était fait justement cette réflexion car la veille encore leur adjudant, qui ne pouvait pas sentir les civils, les planqués, comme il les appelait, affirmait que certains d’entre eux se coupaient volontairement l’index pour ne pas être recrutés. Et pour corroborer son propos, il cita le cas d’un paysan de Plomeur qui s’était tranché carrément la main d’un coup de hache pour ne pas être réquisitionné en 1870. Cependant Patern avait vu des territoriaux quinquagénaires qui, nonobstant leur âge et ayant parfois un bras en moins, qui aidaient à construire la Voie sacrée avec une vigueur et un enthousiasme qui en montraient aux plus jeunes.
Les trois hommes savaient, s’ils se faisaient prendre, la sanction qui les attendait : conseil de guerre et, immanquablement, le peloton d’exécution. Ce qui explique la concentration des soldats qui étaient attentifs au moindre bruit suspect, en provenance de la rue ou de l’intérieur de l’habitation. Le Lorrain, malgré la main d’Eugène fermement posée sur sa bouche, parvenait à geindre. Et si cela allait en s’amplifiant, inévitablement, un des officiers qui occupait la maison serait alerté, et alors.
Patern faisait signe à ses complices de se dépêcher.

« L’autre grognait de plus en plus fort, me dit Patern. Et… »
Le Bigouden s’interrompit, me regarda, paraissant surpris d’avoir comme auditeur un gamin d’une quinzaine d’années.
Mais il avait mimé la suite de la scène et je pense avoir correctement interprété ses gestes : Isidore avait sorti son couteau de sa poche et, pendant qu’Eugène lui maintenait la bouche, le premier lui trancha la gorge. Ils n’eurent aucun mal à trouver le magot qui était dissimulé dans une longue gaine, hâtivement cousue derrière la taille de son pantalon ; ils s’en étaient saisis. Dehors, rapidement, le partage eut lieu : Eugène et Isidore empochèrent chacun cinquante pièces d’or.

Ensuite, tous trois regagnèrent leurs compagnies respectives.

Patern me dit : « C’était la guerre, tu comprends, On en avait tellement vu. »
J’avais du hocher la tête, absolvant, d’une certaine manière leur geste. Aujourd’hui, je lui aurais peut-être dit que la guerre n’excuse pas tout ou autre faribole de ce genre : que tout l’or du monde ne vaut pas la vie d’un seul homme, etc. Mais de quel droit d’ailleurs lui aurais-je dit quelque chose. Et pourtant lorsque ces Poilus montaient à l’assaut et qu’ils se retrouvaient au milieu du bal, ils ne couraient pas après le projectile de leur Lebel pour savoir si elle atteignait le tronc d’un arbre calciné ou la poitrine d’un ennemi, voire celle d’un ami. Allez savoir.

Le lendemain, un adjudant lance à travers les rues du village : « telle compagnie, départ dans une heure. » La paille encore chaude avale les bâillements et les jurons. La section de Patern s’était formée devant les granges en partie démolies et le départ vers les premières lignes se fit dans le silence des hommes et le cliquetis des armes. Ils croisèrent le défilé des troupes montantes, long serpent de voitures, de caissons, de cavaliers et de fantassins. Au loin, le grondement du canon, petit à petit se rapprochant et, avec lui, l’incertitude du lendemain. La peur, silencieuse, aussi.
Les trois hommes ne s’étaient pas revus jusqu’à l’Armistice. Eugène n’avait survécu que peu de mois à la fin de la guerre. Du côté de Dixmude, son bataillon avait subi une violente attaque à l’ypérite et les trois quarts de sa brigade avait été décimée.

« Voilà, conclut Patern, ça se passait à l’autre bout de la France, il y a de cela plus de quarante ans. Nous avions tout juste vingt ans… En face aussi ils avaient vingt ans. Allez, il est tard. »
Il se leva du banc, la nuit tombait et les vacanciers retardataires rejoignent leurs abris.
« Qu’est devenu Isidore ? hasardais-je.
- Demain je te dirai. »






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