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Journal d'un fou - 2


Auteur : SEYLLER Sandrine

Style : Réflexion




1



Tout a commencé il y a maintenant sept ans. Je circulais en deux roues sur une route départementale, lorsqu’un camion est venu me percuter. Le choc fut si violent que mon casque me rentra dans la tête. L’os frontal se brisa, et je perdis aussitôt connaissance. C’est du moins ce qu’affirme le corps médical, car moi, je me rappelle bien ne pas m’être évanoui tout de suite. J’ai voulu me relever pour aller chercher ma mobylette, mais je ne voyais plus rien. Quelque chose m’empêchait de voir. Je mis ma main à mon front, et rentrai à l’intérieur. Je sentis comme une éponge dans un bocal.
– C’est votre cerveau, vous avez touché votre cerveau ! me dira plus tard le chirurgien.
Mais sur le coup j’avais eu très peur d’avoir perdu la vue, car des lambeaux de chair pendaient devant mes yeux. Et depuis ce jour je ne suis plus le même. Je ne vois plus les choses comme avant. Ma vision du monde est devenue plus claire.


2



Je remarquai que tout le monde s’était arrêté de manger, et regardait dans ma direction. Je me sentis gêné. Qu’avaient-ils donc tous à me regarder ainsi ? Sans doute, avaient-ils compris que je n’étais plus comme eux ! Que derrière une apparence semblable à la leur, ma nature profonde avait changé ! Oui, ils avaient certainement dû comprendre, sinon pourquoi me regardaient-ils ainsi ?


3



La lune est éclatante, cette nuit. Je réalise que j’ai passé mes vingt-six premières années dans le noir. Mais depuis que j’ai touché mon cerveau, je ne suis plus le même. Je suis redevenu un animal, un animal pensant, c’est tout.


4



« Le bec du perroquet qu’il essuie quoiqu’il soit net. » Cette phrase me hante depuis longtemps. Pourquoi diable Pascal l’a-t-il écrite ? Je suis sûr qu’il avait compris quelque chose, sinon pourquoi cette pensée figurerait-elle en bonne place dans ses papiers ? …
La lune est encore plus éclatante cette nuit. J’ai l’impression qu’elle me regarde. Elle exerce des forces sur moi.
Et puis la réponse m’est venue : le perroquet s’essuie le bec bien qu’il soit net, parce qu’il a conscience qu’il parle et que cela le gêne. Le langage est en train de rentrer en lui et de le modifier, et inconsciemment il lutte contre cette modification.
Je suis sûr que les perroquets n’ont pas envie de devenir des hommes. Ils n’ont pas envie de se laisser envahir par le langage. Ils ont bien compris que l’homme est toujours prisonnier à l’intérieur du langage.


5



L’année dernière, une vieille dame a été écrasée par un camion sur la route nationale. La pauvre, elle avait cru qu’elle aurait le temps de traverser avec son vélo, mais le camion lui est passé dessus. Ce n’était pas beau à voir, que de la bouillie. Quelques mètres plus loin, un hérisson avait lui aussi été écrasé. Eh bien maintenant que je ne faisais plus la différence entre les hommes et les animaux, il était clair pour moi que s’il n’y avait rien après la mort pour le hérisson, il n’y avait rien non plus pour la vielle dame. Je vous l’ai dit, ma vision du monde est devenue plus claire. Le destin des hommes et celui des animaux est intimement lié. « Qui connaît le Destin, connaît et les mots et les hommes » a dit Confucius. Mais qui connaît le destin des animaux connaît aussi celui des hommes. Je savourais ma victoire.


6



Des génies se sont donné beaucoup de mal pour hisser l’homme au-dessus de la bête, et ils y ont si bien réussi, que nombre d’espèces ont aujourd’hui disparu. Au XIXe siècle, en Amérique du Nord, on pouvait voir des vols de pigeons migrateurs, si nombreux qu’ils en assombrissaient le ciel. C’était peut-être l’oiseau le plus abondant sur terre. L’homme le massacra tant et si bien, que l’espèce s’éteignit complètement en 1914. Eh bien, j’ose dire que si Esdras n’avait pas écrit : « Dieu bénit Noé et ses fils et il leur dit : “ Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre. Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout ce dont la terre fourmille et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture. ” (Genèse, 9) », oui j’ose dire que si Esdras n’avait pas écrit ces lignes, certaines espèces aujourd’hui disparues proliféreraient encore sur la terre. Et j’en donne pour preuve que l’on peut encore voir de nos jours en Inde, des femmes et des hommes se couvrir la bouche et balayer devant eux pour ne pas prendre le risque d’avaler ou d’écraser un être vivant. Ils suivent à la lettre les préceptes édictés par Mahavira, un des pères fondateurs du jaïnisme.
Je commence à comprendre qu’il faut faire très attention à ce que l’on écrit. Des phrases écrites aujourd’hui peuvent avoir des conséquences fâcheuses pour ceux qui viendront après nous.


7



J’ai des ennemis partout. Je dois tout le temps faire attention à ce que je dis. L’autre jour, quelqu’un m’a même reproché de dire n’importe quoi. J’ai bien remarqué que lui aussi faisait très attention aux mots qu’il employait pour me parler. Il ne voulait surtout pas me vexer. Il devait avoir peur que je ne me mette en colère. Mais, au bout d’un moment, n’y tenant plus, il me regarda droit dans les yeux et me dit :
– Pourquoi Esdras ? Si vous n’êtes pas fou, pourquoi Esdras ?
Qu’allais-je lui répondre ? Si je lui disais que seul un génie peut écrire une Genèse, et qu’Esdras était le seul génie de son siècle, assurément il se dirait que je suis fou. Mais me croirait-il davantage si je lui disais que depuis que j’ai touché mon cerveau ma vision du monde est devenue plus claire ? Pourtant j’ai bien compris que c’est Esdras et non Moïse qui a écrit le Pentateuque, que ce n’est pas sous inspiration divine que tous les livres sacrés lui furent redictés pendant quarante jours après avoir péri durant l’Exil, mais que c’est Esdras lui même qui les a écrits tout en y incorporant des textes plus anciens comme le Livre de Josué. Finalement, je lui répondis :
– Ne connaissez-vous donc pas vos classiques ? N’avez-vous donc pas lu le Traité théologico-politique de Spinoza ? Car je suis sûr que si vous l’aviez lu, vous y réfléchiriez à deux fois avant de me traiter de fou !
Pour toute réponse, il leva les bras au ciel.
– Ça, un classique ! Vous osez appeler ce torchon un classique ! Cet ouvrage fabriqué en enfer par le Juif renégat en collaboration avec le diable !
Je comprenais mieux maintenant pourquoi il m’avait fallu tant d’années avant de tomber par hasard sur Spinoza. Les vérités dévoilées par Spinoza n’étaient pas du goût de tout le monde. Elles n’étaient même goûtées que par très peu. Il m’avait fallu plusieurs années pour arriver à identifier l’auteur du Pentateuque. Très tôt, j’avais compris qu’il ne pouvait s’agir de Moïse, car comme le dit très habilement Philon d’Alexandrie : « Rares sont ceux qui, comme Moïse, ont pu dépasser le logos, sans pourtant atteindre Dieu. » Philon d’Alexandrie était un mystique complet qui contenait le Logos. Par conséquent, il avait bien vu que Moïse ne le contenait pas et n’avait pu écrire le Pentateuque. Mais il s’est bien gardé de dire qui selon lui l’avait écrit, quel en était le véritable auteur. Ce n’est qu’en découvrant que le Pentateuque n’a véritablement formé un tout parfaitement constitué qu’au Ve siècle avant notre ère que les liens se sont resserrés autour du personnage d’Esdras. Et, encore une fois, une chose primordiale qui échappe à l’exégèse moderne, c’est que seul un génie peut écrire une théogonie. Or, les deux seuls génies qui ont précédé Esdras, furent respectivement Isaïe (actif entre 740 et 700 av. notre ère) et Jérémie (650 env. av. notre ère, 580 env. av. notre ère). Mais, ni l’un ni l’autre, n’écrivirent de Genèse. C’est Esdras qui écrivit le Pentateuque, très certainement entre 458 et 444 avant notre ère, après son retour de Babylone.
J’ai bien conscience en écrivant ces lignes que très rares seront ceux qui pourront les comprendre. Mais ce ne sont pas non plus des hommes normaux qui ont écrit le Tao-tö king, le Rig-Véda ou encore le Pentateuque. La grande question est bel et bien : que faut-il donc avoir dans la tête pour être capable d’écrire une Genèse ? Oui, qu’avaient donc dans la tête Lao-tseu, Agastya ou encore Esdras ?
« La terre, parée, tourne sur elle-même avec une incroyable vitesse. Elle passe tour à tour du jour pur de l’Éden aux ténèbres effrayantes de la nuit. La mer écumante bat de ses larges ondes le pied des rochers, et rochers et mers sont emportés dans le cercle éternel des mondes. » (Prologue dans le ciel, Faust). Goethe aurait-il pu écrire une Genèse ? Certainement, mais à quoi cela aurait-il servi ? Depuis la Renaissance, le monde a changé. Avant la Renaissance, les génies posaient un monde transcendant ou divin vers lequel ils essayaient d’élever les hommes. Mais à la Renaissance, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire : les génies en Occident n’ont plus posé de transcendance, mais ils ont essayé d’élever les hommes à partir du monde visible, d’un monde accessible à tous. Et ce, à la différence par exemple de l’Inde, où Ramakrishna et Aurobindo, aux XIXe et XXe siècles posent toujours un monde divin.
Mais retournons dans le cabinet d’étude de Faust :
« Il est écrit : Au commencement était le verbe ! Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, le verbe ! il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit : Au commencement était l’esprit ! Réfléchissons bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien l’esprit qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit m’éclaire enfin ! L’inspiration descend sur moi, et j’écris consolé : Au commencement était l’action ! »
Réfléchissez bien ! Relisez plusieurs fois ces paroles de Faust. Êtes-vous toujours aussi sûr que Goethe n’aurait pas pu écrire une Genèse ? Je sens poindre un doute en vous. Laissez ce doute s’engouffrer en vous et vous anéantir. Des vérités nouvelles alors – peut-être – rejailliront-elles des entrailles de l’univers !
Il est écrit : Au commencement, Dieu créa… Mais déjà là je m’arrête. Il m’est impossible d’aller plus loin. Il faut que je le traduise autrement. Je réfléchis un instant. La Création par le verbe est bien plus ancienne qu’Esdras. Elle remonte aux Égyptiens, à la Vème dynastie, soit encore 2000 ans avant Esdras. Sous la Vème dynastie, il y eut deux génies : Ptahouach et Ptahhotep, mais je pense que c’est à Ptahouach que l’on doit la théologie memphite ou religion de Ptah, avec la fameuse Création par le verbe. Ptahouach fut le plus grand homme à la cour de Neferirkarê, étant vizir, juge en chef et architecte en chef.
Récemment, je suis retourné au Louvre pour admirer le scribe accroupi. À n’en pas douter il s’agit d’une œuvre de génie. Absorbé dans la contemplation du scribe et de son regard, je ne vis pas s’approcher une dame :
– À le regarder comme ça, vous allez finir par en percer les secrets ! me dit-elle en souriant.
Cette phrase voulait en fait dire très exactement le contraire : vous aurez beau le regarder mille ans, vous n’en saurez pas plus ! C’est là que je n’étais pas d’accord.
Le scribe a été trouvé à Saqqarah le 19 novembre 1850 par Auguste Mariette. Il proviendrait d’une tombe de l’Ancien Empire située tout près de l’allée des sphinx qui mène au Sérapéum de Memphis. Mais l’égyptologue Prisse d’Avennes, ennemi notoire de Mariette, rapporte que celui-ci l’aurait en réalité acheté à un juif du Caire, M. Fernandez, qui l’aurait déterré à Abousir. On considère souvent les paroles de Prisse d’Avennes comme fielleuses. Pourtant, ce qui frappe d’emblée dans les paroles de Prisse d’Avennes, c’est le lieu où il aurait été déterré : Abousir. Or Ptahouach a passé sa vie à Abousir, construisant pour quatre rois successifs : Sahourê, Neferirkarê, Neferefrê et Niouserrê. Il a d’ailleurs dû commencer sa carrière en travaillant sur le complexe d’Ourserkaf, qui devait – peut-être – déjà être commencé.
D’autre part, le scribe par son style s’apparente bien aux productions du début de la Vème dynastie. C’est pourquoi je pense qu’il pourrait s’agir d’une œuvre de Ptahouach, peut-être même de son autoportrait. Ce ne serait d’ailleurs pas le premier génie a en réalisé un : Ankhaef, sous la IVème dynastie, l’auteur de la religion d’Osiris, et le maître d’œuvre des Pyramides de Khéops, Khéphren et Mykérinos, ainsi que du Sphinx de Guizeh, a réalisé un extraordinaire autoportrait en calcaire peint qui se trouve de nos jours au Museum of Fine Arts de Boston.
Cela peut vous sembler excessif d’attribuer autant d’œuvres à une même personne. Mais qui croirait aujourd’hui que le Moïse, le David ou la Pietà, trois immenses chefs-d’œuvre de la Renaissance sont de la même personne si nous ne le savions ? Et n’en va-t-il pas de même pour les pièces de Shakespeare ! Ou encore l’œuvre si vaste de Léonard de Vinci ? À qui ferait-on croire que l’auteur des Carnets est le même que celui de la Joconde, ou encore de la Bataille d’Anghiari ?
Il faut bien comprendre que les Égyptiens furent avant tout des bâtisseurs. Ils n’ont pas laissé de « grands » textes. Pas d’Iliade ou de Divine Comédie. Leur pensée s’est exprimée dans la pierre. Thèbes-aux-cent-portes fut une Iliade de pierre, car comme Homère, Amenhotep fils d’Hapou contenait et les hommes et les dieux.
Je regarde l’heure. J’ai travaillé toute la nuit. Il serait peut-être temps de conclure. Je prends ma règle et je raye la phrase : Au commencement, Dieu créa… Puis j’écris à la place : Dieu n’est qu’un mot placé par le génie sur la vision de la Création.


8



Le temps des crocodiles

… C’était au temps où il n’y avait pas encore de religion, ou rien qui ne se tienne. On voyait encore beaucoup de crocodiles sur toutes les rives du Nil. Nous étions encore à l’aube de la civilisation. Une civilisation qui se cherchait. Un monde chaotique où l’on passait sans cesse d’une idée à l’autre, avec de temps en temps quelques bonnes idées, mais rien qui ne formât véritablement un tout. Aucun esprit capable d’embrasser la totalité n’était encore apparu. Que l’on regarde la tablette d’Aha d’époque thinite (Première dynastie), ou la tombe décorée de Hiérakonpolis : les peintures sont très rudimentaires. On pourrait les comparer aux peintures rupestres de la grotte de Lascaux en France. Les dessins sont très simples, l’ensemble à peine ou peu ordonné : nous sommes en présence d’un esprit qui cherche à organiser, mais qui n’y parvient qu’à peine. De plus l’esprit traduit sans savoir pourquoi il traduit : tout est interrogation : l’homme s’ignore lui-même quant à son origine : il est dans le doute, le non-savoir. Et soudain, vers moins trois mille ans avant notre ère, c’est l’éclatement. Du jour au lendemain l’écriture se fixe, la théologie héliopolitaine jaillit en un tout parfaitement constitué dont toute l’Égypte à venir sera tributaire. Et si en architecture les constructions ne sont encore qu’en briques, des formes elles aussi se fixent. A Memphis, c’est la Fondation du Mur Blanc; à Kher-âha la Place de la Première Fois. Nous sommes en présence d’un des tout premiers génies de l’humanité. Son influence sera considérable, car de la théogonie qu’il écrivit, toute l’Égypte à venir sera dépendante. Tous les génies qui lui succéderont devront faire œuvre à partir de cette théogonie. Sa tombe se trouve à Saqqarah, et il se nommait Hemaka. On peut lui attribuer la Palette de Narmer. Après Hemaka il y eut Imhotep, qui vécut vers –2800 avant notre ère, au début de la IIIème dynastie. Il est l’auteur de la théologie hermopolitaine ou religion de Thot. Il est aussi l’auteur de la Pyramide à degrés édifiée pour le roi Djéser. Après Imhotep il y eut Kaires, sous la IVème dynastie. Il est l’auteur de la religion d’Anubis. Il écrivit aussi la Sagesse adressée à Kagemni, et construisit les Pyramides de Meïdoum et de Dahchour. Après Kaires il y eut Ankhaef, toujours sous la IVème dynastie…
Je m’arrêtai là. J’avais encore travaillé toute la nuit.


9



J’ai joué Shakespeare dans ma tête des milliards de fois. Un esprit ça mûrit lentement, et puis soudain ça explose. Comme de la lave en fusion qui sort d’un volcan, c’est l’esprit qui sort de l’homme.


10



Je regardais les bambous qui lentement se précipitaient vers le ciel. Et l’humanité, vers quoi lentement se précipite-t-elle ?





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