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Whisky


Auteur : SEBASTIEN Michel

Style : Drame




1



Il tend la main vers moi et me caresse la joue. Son regard, plongé dans une quête intérieure, me fixe sans me voir. Ses yeux bleus, rehaussés par un teint mat et des cheveux gris, sont le reflet déchirant de son cœur brisé.
Depuis qu’Andrée nous a quitté, Claude se laisse aller au désespoir le plus profond sans trouver le ressort nécessaire pour réapprendre à vivre.
Il est vrai que nous étions vraiment heureux tous les trois ; Le dynamisme de Claude et la gaieté d’Andrée faisaient de chaque jour une fête que nous vivions comme si c’était la dernière. C’était la maison du bonheur.

Andrée et Claude ne faisaient qu’un. Toujours main dans la main, regards complices, éclats de rire ; Ils respiraient le plaisir d’être ensemble et jamais, depuis qu’ils m’avaient trouvé sur le bord du chemin, je n’avais été exclu de leur vie.
Je me souviendrai toujours du jour où, grelottant de froid au fond d’un fossé, le nez dans l’herbe, je les vis se pencher sur moi et Andrée s’exclamer.
- Regarde Claude, c’est un adorable bébé chien !
Accroupie au dessus de moi, elle me caressait du bout des doigts.
- Qu’est ce qu’il peut bien faire là ? A qui peut il appartenir ? Tu t’es perdu petit idiot ? Comme tu es mignon ! On ne t’a pas abandonné au moins ? Ne tremble pas, n’ai pas peur, il faut vraiment être insensible pour abandonner un petit machin comme ça. Allez viens sac à puces…
Joignant le geste à la parole, elle m’éleva à la hauteur de ses yeux et je fus fasciné par la beauté de ce visage aux yeux marron et aux cheveux bruns.
- Franchement Claude, n’est il pas adorable ? Ah ! garçon… Et bien nous allons te garder, au moins le temps de retrouver tes maîtres, qu’en penses tu chéri ?... Comment t’appelles tu petit idiot ? Te rends tu compte, je t’aime déjà !
- Elle me serra contre son épaule et frotta sa joue contre ma fourrure en murmurant tout bas.
- Je t’adore petit idiot. J’espère qu’on ne retrouvera jamais tes maîtres. D’accord pour le garder chéri ? Nous aurons vite fait le tour du patelin et si personne ne le réclame, acceptes-tu de me l’offrir ?
Elle exultait comme une petite fille, Claude, amusé et souriant lui répondit.
- D’accord mon amour, mais ne t’y attaches pas trop vite, tu risques d’être malheureuse.
- Merci mille fois Claude, je savais avoir raison de t’aimer !

Ils se remirent en route main dans la main et, blotti dans le creux de son épaule, je ne tardais pas à soupirer d’aise avant de flotter dans un demi-sommeil ou la voix d’Andrée se fondait dans la vision que j’avais d’un homme qui descendait d’une voiture chargée de bagages, et qui y remontait précipitamment après m’avoir déposé dans le fossé.
- Nous irons chez le vétérinaire pour qu’il s’occupe bien de lui. Et puis il nous faut connaître sa race. Oooooh je suis heureuse chéri !…
- Ton bonheur est le mien mon amour. Comment vas-tu l’appeler ?
- Je n’en sais rien du tout, mais je vais lui trouver un nom original, tu peux en être certain.

Nous arrivâmes dans leur maison, une belle demeure entourée d’un grand jardin dont un des côtés disparaissait dans la rivière, séparé de celle-ci par une belle grille verte en fer forgé.
Je fus dorloté, nourri, caressé. Je les aimais déjà…
Andrée, après s’être absentée, revint avec un grand panier d’osier contenant des brosses et des produits pour me faire propre et sentir bon.
- J’ai fait le tour du patelin et comme personne n’a entendu parler de petit idiot, nous le gardons, je suis folle de joie.

Elle me souleva, me plaça dans le creux de ces bras et se mit à valser.
Mon nom était trouvé le soir même à l’heure de l’apéritif alors qu’ils devisaient gaiement, confortablement installés dans de profonds fauteuils de cuir. Comme je trottinais vers eux, Claude me tendit un verre dans lequel un liquide émanait un drôle de parfum. J’y donnais un coup de langue timide et reculait en secouant la tête, qu’elle horreur !
Deux éclats de rire me figèrent sur place. Inquiet, je les regardais tour à tour, la tête penchée pour mieux comprendre.
- Tu n’as pas l’air d’aimer le whisky petit idiot, me lança Andrée en me saisissant pour me bercer dans ses bras, pourtant crois moi… Ca y est mon chéri, j’ai trouvé ! Whisky !... Voilà comment nous allons t’appeler. Whisky c’est bien non ?
Original en effet, lança Claude en me fixant de ses yeux rieurs, pourquoi pas poivrot ?
Me tenant à bout de bras et me secouant en tous sens, Andrée me désigna Claude en riant.
- Il est méchant n’est-ce pas ? Mord le !
Excité par le jeu, je tentais un coup de langue vers son nez lorsqu’elle me reprit dans ses bras, et je me mis à faire le fou sur leurs genoux, mordillant tout ce qui passait à proximité de mes crocs, ce qui paraissait les ravir, puis, au bout d’un moment, fatigué, je m’assoupissais sur les genoux d’Andrée.

Après avoir passé une bonne nuit, elle m’emmena chez un homme qui me fit une piqûre tout en la rassurant sur mon état de santé et lui avoir dit que j’étais un « Montagne des Pyrénées ».
Pas étonnant qu’il soit si gros et si lourd pour son âge. Je comprends maintenant. Gros tas !

Mes anciens propriétaires ne s’étant pas manifestés, je demeurais en compagnie d’Andrée et de Claude, coulant des jours heureux ou tout n’était prétexte qu’à jouer.
Une certaine tristesse m’oppressait les jours où Claude allait travailler, je l’accompagnais jusqu’à la grille du jardin et je ne quittais la voiture des yeux que lorsqu’elle disparaissait de ma vue, puis je regagnais la maison pour passer la journée avec Andrée qui m’emmenait partout avec elle.
L’heure du retour de Claude approchant, j’allais attendre devant la grille. Parfois en compagnie d’Andrée, parfois seul, mais qu’importe, j’étais vraiment heureux quand la voiture s’arrêtait et que Claude ouvrait le portail. Je bondissais sur lui de toutes mes forces jusqu’au moment où il s’accroupissait pour me caresser. Puis, après s’être changé, il m’emmenait faire une longue ballade dans les bois environnants.
Le soir venu, après avoir dîné et rempli ma gamelle, ils éteignaient les lumières et nous passions une bonne soirée près de la cheminée dans laquelle crépitait le bois dévoré par de longues flammes qui éclaboussaient les murs de grandes ombres mouvantes, qui m’inquiétaient un peu, il faut bien l’avouer.
Ils parlaient des mille choses de la journée et le ronron de leur bavardage, entrecoupé d’éclats de rire, me remplissait de bonheur. Je somnolais, le museau entre les pattes, en poussant de temps en temps un gros soupir de satisfaction.

*



Certains week-ends se passaient en promenade dans la nature et je m’ébattais comme un fou, enivré par un parfum de liberté totale. D’autres, assis à l’avant de la barque, je regardais Claude pêcher tandis qu’André lisait à l’arrière.
Beaucoup de jours se passèrent ainsi, dans une félicité totale. J’avais atteint ma taille adulte et ma fourrure, blanc neige, bien entretenue par Andrée, faisait l’admiration de tous. Quand je regardais Claude et Andrée, je ressentais un grand amour pour eux, un amour total que rien ne viendrait jamais ternir.


2



Puis vint le jour noir.
C’était une belle matinée et je profitais du soleil, affalé de tout mon long dans une des allées du jardin, quand André m’appela. Je la suivis avec plaisir car elle avait son sac à provision, ce qui voulait dire que nous allions sur la nationale voir monsieur Blanchet, l’épicier ambulant, qui desservait notre petit village, au lieu dit « La croix verte »
J’aimais bien l’épicier, un gros bonhomme chauve et jovial qui me donnait toujours une friandise que je quémandais, debout sur mes pattes arrières, celles de devant appuyées sur le coté de l’étal. Les quelques réprimandes que me faisait Andrée amusaient monsieur Blanchet qui me faisait des câlins sur la tête en me complimentant sur ma force et ma beauté.

Andrée me parlait beaucoup durant l’aller et le retour, nous étions très complices, aujourd’hui plus que de coutume car elle était heureuse de préparer un bon petit dîner pour fêter leur anniversaire de mariage.
- Sais tu ce que j’ai offert à Claude Whisky ? Une pipe en écume de mer et une canne à pêche en fibre de verre. Avec moulinet s’il te plait… J’espère que mon choix lui conviendra car je n’y connais rien de rien.

Nous arrivâmes à la camionnette de monsieur Blanchet et attendîmes qu’il finisse de servir madame Dubin, accompagnée de sa petite fille Charlotte.
- Bonjour Andrée. Whisky est de plus en plus beau. Comment va Claude ?
- Très bien, merci madame Dubin.
Andrée prit un petit sachet sur le comptoir et le tendit à Charlotte.
- Tiens ma chérie, ces chocolats sont pour toi.
- Merci madame.
Et sans prévenir, sans regarder, elle s’élança sur la nationale de toute la vitesse de ses petites jambes en agitant le paquet pour attirer l’attention de son grand père qui attendait de l’autre coté, sur le pas de sa porte de jardin.

L’horreur s’étala sous nos yeux.
Une voiture arrivait à vive allure. Andrée se précipita… Mais la voiture ayant amorcé un crochet pour éviter l’enfant, c’est elle qui fut happée par le véhicule et projetée sur le talus tandis que Charlotte, inconsciente du drame, se jetait dans les bras de son grand-père.
Je me précipitais en longues foulées auprès d’Andrée qui gisait sur le dos, ses beaux yeux fixés sur de ciel qu’elle aimait tant admirer les soirs d’été. Elle ne bougeait plus !... Du nez, de la patte, de la langue, je lui faisais savoir que j’étais là, qu’elle pouvait se relever et s’en revenir à la maison pour se remettre de ce choc. Mais rien à faire, elle ne voulait rien savoir et restait immobile, fixant toujours le ciel, sans même me jeter un regard ni me dire ce qui n’allait pas.

Des gens accouraient… Mais, tourné vers eux je montrais immédiatement les crocs en grondant, interdisant à quiconque d’approcher. Plusieurs personnes essayaient d’avancer en me parlant gentiment, mais reculaient devant mon air menaçant.
Et Andrée qui ne bougeait toujours pas…

Des voitures arrivèrent avec des hommes en uniformes et en blouses blanches qui firent cercle autour de moi, essayant, eux aussi, de me calmer et de m’amadouer par de bonnes paroles. Mais la tristesse que j’éprouvais à voir Andrée toujours immobile me rendait hargneux.
Ils se consultaient. Certains parlaient de me mettre en fourrière, d’autres suggéraient de m’abattre.
Je ne sais combien de temps se passa ainsi, mais quand je vis arriver la voiture de Claude, je fus heureux et le laissais se jeter sur Andrée en hurlant comme un fou. Il resta un long moment à pleurer à chaudes larmes, puis, la prenant délicatement dans ses bras, alla la déposer sur une sorte de lit que des hommes mirent à l’intérieur d’une voiture blanche.
Au moment de fermer les portes, un des hommes recouvrit le corps et le visage d’Andrée d’un drap immaculé.


3



Le soir et le lendemain, beaucoup de gens vinrent voir Claude tandis que je cherchais Andrée partout. Souvent, nous jouions à cache cache dans le jardin ou dans la maison, et je la trouvais toujours…
Mais là, rien à faire, je ne sens plus son parfum et, inquiet, je m’ennuie. Je tourne en rond, me couche, relève la tête au moindre bruit et me lève pour repartir à sa recherche, ne sachant où.
Mais si je sais !

Je file comme un boulet jusqu’au fond du jardin où elle aime se réfugier à l’ombre d’un grand cerisier, à même le sol, pour lire, méditer, ou écouter de la musique.
La déception est cruelle car elle n’est pas là. Seules, les pages du livre qu’elle lisait encore hier frissonnent sous la brise.
Anéanti par le désespoir, je repars lentement en gémissant ma peine. Je ne comprends pas, où peut-elle bien être ?
Et pourtant ?... Ce matin… couché devant la porte- fenêtre devant laquelle je m’étais traîné pour regarder tomber une pluie lourde et monotone, j’ai bien vu Andrée, assise sur ses talons, allumer le papier, arranger les brindilles et les bûches…
Puis avancer la main pour me gratter le front…
Elle était bien là !...
Mais lorsque je me suis redressé en gémissant de bonheur, la cheminée, déserte et froide, était plongée dans l’ombre.
Douloureusement surpris, j’ai longuement flairé les bûches après les avoir regardé et touché de la patte, puis je me suis assis en attendant qu’elle revienne. J’ai attendu longtemps, trop longtemps…

*



Elle n’est jamais revenue et Claude la pleure tous les jours. Je le surprends souvent dans son bureau, contemplant le portrait d’Andrée en laissant de grosses larmes sillonner ses joues.
Parfois, comme aujourd’hui, il reste des heures entières, totalement immobile, affalé dans un fauteuil et j’ai beau hasardé une patte sur son genou, ou gémir pour attirer son attention, rien n’y fait. Juste une caresse distraite.
Il n’est plus là…
Je reste seul et vais tristement me coucher au pied de la cheminée.
Le feu pétillant et les bonnes soirées ne sont plus. Le rire communicatif d’Andrée n’est plus. Les grandes ballades ne sont plus… Nous n’avons que la force de pleurer son absence.


4



Beaucoup, beaucoup de temps à passé et je ne suis plus heureux du tout. Claude vit à présent avec une femme longue et sèche avec laquelle il se dispute fréquemment à mon sujet.
Nadine ne m’accepte pas. Je n’ai plus droit à la maison, au feu de bois, aux grandes promenades… Je suis enchaîné nuit et jour, par tous les temps, à une niche au toit défoncé jetée dans le fond du jardin.

Au début je me suis fâché et j’ai essayé de briser la chaîne, mais Nadine est venue et m’a longuement frappé avec une espèce de grosse lanière de cuir qui faisait si mal que mes hurlements de douleur ont alerté Claude qui lui a arraché la ceinture des mains.
- Pour l’amour du ciel Nadine, arrête avec ce chien, tu es folle ou quoi ?
Il n’a pas utilisé mon nom ?... M’abandonnerait-il ?
J’ai du mal à le reconnaître, il ne s’occupe plus de moi…

J’ai du mal à le reconnaître. J’essaie pourtant d’attirer son attention quand je l’entends partir et revenir. J’aboie en pleurant, mais il n’a jamais le temps de venir me dire bonjour. Par contre, Nadine trouve toujours le temps de venir me faire taire.
Ma nourriture se compose de pâtes mal cuites mélangées à du pain, et ce, deux fois par semaine. Continuellement affamé, j’ai beaucoup maigri. Mais je n’ose réclamer car Nadine arrive avec sa lanière de cuir et me frappe en encourageant ses enfants à me jeter des pierres et à me cracher dessus.

Ce matin, je suis sale, famélique et plus fatigué que d’habitude. Quand vas-tu venir me voir Claude ? Me parler, me caresser comme au bon vieux temps. Du temps d’Andrée… A qui j’en veux beaucoup de n’être jamais revenue. Ne me laisse pas tomber Claude ! Je suis toujours ton ami tu sais, et mon amour pour toi est intact. Je m’ennuie à mourir tout seul, attaché au fond de ce jardin dans cette cabane pourrie. J’ai besoin de tes caresses, de ta voix, de ta présence.
Quand tu vivais ta détresse, j’étais là, souviens-toi…Combien de fois m’as-tu dit…
« Heureusement que tu es là mon vieux Whisky, car je ne sais ce que je ferais sans toi »
… Et j’étais heureux et fier de pouvoir contribuer à calmer ton chagrin…
Aujourd’hui, c’est moi qui ai besoin de toi, cette solitude me fait trop mal.

Je dresse l’oreille car j’entends Nadine et Claude se disputer.
… Mais enfin Nadine c’est ta mère !
Je ne la reconnais plus comme t-elle ! Elle a trahie la mémoire de mon père en se mettant en ménage avec cet homme et…
- Mais ton père est décédé depuis plusieurs années ! Et elle n’a fait qu’essayer de retrouver un peu de bonheur en compagnie d’un brave type. Tu es vraiment un monstre d’égoïsme.
- Oh tais toi Claude, tu ne comprends rien ! De toute façon, elle n’est pas prête de revoir ni moi ni ses petits enfants. Elle a osé remplacer mon père !... Quant à toi, quand vas-tu me débarrasser de ce sale chien ?

Ils s’éloignent et le reste se perd dans un bruissement de feuillages. Un des fils de Nadine apparaît, une fine badine à la main.
Fais le beau ducon ! Allez Fais le beau sale clébard !...
Je penche la tête de coté pour réfléchir, je ne comprends pas ce qu’il veut. Il se met à hurler en trépignant.
- Fais le beau abruti ! Le beau !... Corniaud ! Le beauuuuu !...
Puis il me frappe comme un fou et cela me met en colère. Je gronde et aboie après lui. Aussitôt Victor se met à hurler.
- Maman, maman, vient vite, Whisky est méchant et veut me mordre.
Nadine arrive, sans Claude… Et à mon grand étonnement, ne m’injurie pas et n’est même pas désagréable. Elle me détache et d’une voix douce.
- Viens Whisky, nous allons nous promener. Quant à toi Victor, fiche le camp. Je ne veux plus, ni te voir ni t’entendre de toute la journée.

Elle me précède jusqu’à la maison où elle me laisse pénétrer à sa suite, prend une veste de cuir, et m’entraîne à travers la campagne jusqu’au lieu-dit « Le gouffre ».
Nous nous arrêtons au bord pour contempler avec crainte, l’impressionnante et sauvage beauté de cette création de la nature ; C’est un trou énorme, très profond, aux parois abruptes.
Très fatigué, je suis heureux de cette pose et m’approche lentement du bord pendant que Nadine jette un regard inquiet aux alentours.
… Et c’est sans me laisser le temps de réaliser qu’elle se précipite sur moi et me pousse.


5



Le premier visage que j’aperçois en ouvrant les yeux est celui du vétérinaire.
- Ca y est, on se réveille ? Et bien mon vieux tu reviens de loin ! Attend deux secondes veux tu.
Il se dirige vers une porte qu’il ouvre pour laisser entrer Claude qui me regarde sans un mot ni un geste. Il est vrai qu’allongé tout meurtri sur cette table je ne dois pas être très présentable.
- Je ne sais pas ce qu’il lui est arrivé Claude, mais laisse moi te dire que Whisky est dans un état de délabrement complet, et pas seulement à cause de sa chute ! C’est visiblement un chien mal soigné et sous alimenté. Ce n’était pas la même chose du temps d’Andrée… Enfin… Je vais le retaper en le gardant quelques jours, et ensuite le confier à quelqu’un digne de s’en occuper. Je pense que tu t’en fiches comme de ta première paire de chaussettes ?... Maintenant tire toi, tu ne me dois rien, allez dégage, débarrasse moi le plancher. Dehors !...
J’émets une longue plainte….
- Claude… Attend moi !...
Je me redresse en gémissant pendant que Claude s’en va sans un regard.

*



Malheureux et inquiet, je déambule sans but dans le jardin du vétérinaire, tourmenté par un appel venu de je ne sais où et qui me fait aller et venir sans savoir d’où vient cet appel qui me rend si fébrile. Je me sens encore tout faible et suis tiraillé entre le désir de m’allonger sur l’herbe et…
… N’y tenant plus, je franchis péniblement la barrière et file le plus vite possible jusqu’au pavillon de Claude pour voir celui-ci, Nadine et les enfants, se débattrent en criant pendant que la barque, quille en l’air, dérive au fil du courant, poussée par le vent qui se lève.

Plongeant immédiatement, je nage le plus vite possible dans leur direction. Arrivé à leur hauteur, Claude, ne sachant pas trop bien nager, aide tant bien que mal les deux gamins à s’accrocher à ma fourrure et je fais demi-tour pour les ramener à terre tandis, qu’épuisé, il se maintient hors de l’eau en soutenant Nadine qui hurle de terreur.
Les enfants sont légers et je n’ai pas beaucoup de mal à les mettre en sécurité sur la berge où nous attend une personne qui vient d’arriver et qui repart aussitôt chercher de l’aide.
Le retour vers Claude et Nadine est pénible et le souffle commence à me manquer. Nadine s’accroche à moi de façon hystérique lorsque j’arrive auprès d’elle.
Je repars, mais cette fois la berge me semble bien loin. Claude, pris de panique, essaie de nager à coté de nous, mais la distance qui nous sépare s’agrandit considérablement.
Vite, il faut faire vite. Epuisé, le souffle rauque, les poumons brûlants, je dépose Nadine sur la rive et retourne au secours de Claude.
Je n’en peux plus, je suis exténué. Mon cœur cogne à grands coups, et lorsque Claude se cramponne à ma fourrure je me sens défaillir.
Ma vue se trouble.
A chaque battement de mes pattes, des sons caverneux sortent de ma gorge en feu. De grands coups résonnent dans ma tête et quand, enfin, nous atteignons la terre ferme, je m’écroule sur le sol sans que personne ne s’occupe de moi.

*

Que m’arrive t’il ? Je ne sens plus mon corps, c’est comme si j’étais ailleurs… Je n’arrive plus à respirer, j’étouffe… Je suis si fatigué… Je pense avoir réussi et je suis…


6



Je pénètre dans le cimetière des chiens à Asnières en jetant ma cigarette, et vais directement me recueillir sur la tombe de Whisky.
Et là, devant cette pierre, je me sens misérable. Je pleure sans retenue, comme un gamin, sur mes regrets, mes remords, mon désespoir…

« Mon vieux compagnon, mon vieil idiot… Tu as espéré en moi… Oh je le sais bien car je venais de temps en temps, en cachette de Nadine, t’observer à travers le feuillage, et je savais que tu m’attendais. Et tu sais quoi ? J’ai eu le triste courage de te regarder dépérir sans oser intervenir. Préférant un semblant de bonheur à ton amour. Je t’ai laissé tomber vieux clown… Toi si confiant… J’ai mal Whisky, très mal… Car je sais que même au dernier moment, quand tu mourais seul, pourtant si près de nous, à nous à qui tu avais sauvé la vie, ton amour et ta confiance sont restés intacts. Tu n’avais plus que moi, et ton appel n’a eu pour écho que ma lâcheté…

Dors tranquille Whisky, tu as retrouvé Andrée, et je sais que ton amour sans faille saura veiller sur elle… Quand vous reprendrez vos ballades, là bas, dans une éternelle jeunesse, pensez un peu à moi et surtout, surtout. Pardonnez moi…
Avant de partir, sachez que j’ai retrouvé un semblant de dignité en quittant Nadine. Je vais retrouver une solitude méritée et mes souvenirs se polariseront sur vous. Sur toi Whisky qui nous à donné tant d’amour, et sur toi Andrée, qui évoquera toujours une des plus belles pages de ma vie.





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