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Une histoire de girouette


Auteur : OUAKNINE Joseph

Style : Fantastique




Je ne suis pas vraiment un collectionneur de girouettes, d’ailleurs, je ne sais même pas comment on appelle un fanatique de ces petites plaques métalliques qui virevoltent à tout vent au gré des déséquilibres atmosphériques. Pourtant, j’en ai quelques-unes. Je les trouve jolies. Je n’irais pas jusqu’à acheter toutes celles qui me tombent sous la main, mais, au hasard de mes voyages, si j’en trouve une de caractère, assez ancienne et sortant de l’ordinaire, je n’hésite pas à débourser la somme demandée sans marchander.

Elles sont toutes dispersées sur mon toit. Il y en a une bonne dizaine. La plus belle est un vieux gréement très coloré que j’ai acheté dans une brocante bretonne. La plaque est trouée de partout, mais je l’aime bien. Je l’ai placée au centre, et les autres sont disséminées autour du toit. Mes voisins regardent cela d’un très mauvais œil et ont même fait, un jour, intervenir la gendarmerie pour me les faire ôter en prétextant que je dénaturais leur paysage.

Heureusement, j’ai réussi à les sauver. C’est vrai, tout de même, elles ne dérangent personne ! Dans mon havre de silence, elles me tiennent compagnie. Je n’ai pas de femme, pas d’enfants et quand elles se mettent toutes à chanter sous la pluie, ou à crisser par mauvais temps, c’est une jolie musique que j’aime écouter, l’hiver, seul, assis dans mon fauteuil au coin du feu, l’esprit vagabond, ou un livre à la main.

Un jour de mauvais temps, justement, alors que je m’apprêtais à raviver d’une bûche la cheminée sur le point de s’éteindre, j’ai entendu cogner énergiquement sur le carreau de la cuisine. C’était Jeanne, ma voisine. Quand j’ai aperçu son visage rougi par l’alcool et la colère aboyer ses obscénités, j’ai failli ne pas ouvrir. Puis, comprenant qu’elle serait capable de passer l’hiver à ma fenêtre ou de tenir le siège devant ma porte jusqu’au prochain printemps, j’ai laissé pénétrer chez moi un flot d’injures en même temps qu’une petite bise d’une fraîcheur absolue.
— Que vous arrive-t-il, Jeanne ? ai-je protesté en frissonnant, pourquoi tant de haine ?
— Vous voulez décapiter quelqu’un, Monsieur de la girouette ? Vous allez me retirer vos ignominies de sur votre toit avant qu’il n’arrive un drame ou j’appelle la police ! Et tout de suite !
— Allons, Jeanne, vous n’allez pas recommencer…
— Cette fois-ci, il ne s’agit plus de nous tartiner vos sentiments de vieux croûton dépravé, Monsieur, l’une de vos girouettes est sur le point de céder !
— Vous dites ? Vous êtes sûre ?
— Et comment ! Et le vent souffle dans ma direction, je vous signale, alors vous grimpez immédiatement là-haut et m’arracher vos tôles tordues !

Inquiet, j’ai enfilé un anorak et me suis rué dans le jardin. Le vent était fort. Des nuages s’amoncelaient rapidement au-dessus de nos têtes mais il ne pleuvait pas encore. Là-haut, noyé dans une mer de tuiles pourtant déjà humides, le bateau breton gisait, miraculeusement accroché à une aspérité par la lettre S.
— Bon Dieu ! ai-je hurlé, la girouette tient à peine, elle va s’envoler !
— C’est bien ce que je vous disais, a glapi la Jeanne dans mon dos, il faut la foutre à la ferraille !

Je n’ai pas pris le temps de réfléchir. Moins pour le risque de perdre mon bateau volant que pour celui de blesser mes voisins, fussent-ils aussi ignobles que celle qui crachait toujours son venin derrière moi, l’urgence imposait une action rapide.

Je suis descendu à la cave chercher mes cordes et mes sangles de sécurité, puis j’ai apposé l’échelle contre la gouttière.

Quelques minutes plus tard j’étais sur place. De là-haut, j’apercevais ma voisine qui avait regagné son domicile et m’observait de sa fenêtre de son air le plus dédaigneux. Voyant le ciel devenir noir, je lui ai adressé un haussement d’épaules et me suis rapidement sanglé à la cheminée en marmonnant.

Ma girouette préférée était à portée de main, mais les tuiles étaient glissantes et il me manquait un bon mètre pour l’attraper. Je me suis alors hissé à plat ventre sur le toit, prenant appui d’un pied sur la cheminée, de l’autre sur la gouttière. J’ai touché le bateau du bout des doigts. Insuffisamment toutefois pour l’attraper en toute sécurité.

Il s’est mis alors à pleuvoir en même temps qu’un éclair terrifiant a déchiré le ciel et j’ai reçu la foudre en pleine tête !

Tout est allé très vite. Un courant d’énergie d’une incroyable intensité m’a traversé le corps de part en part. J’ai vu toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mon corps entier s’est raidi comme un vieux tronc d’arbre et mon pied gauche s’est brusquement élancé en avant à la manière d’un karatéka, brisant du même coup la cheminée qui s’est écroulée sur moi.

J’ai entendu mon bassin se briser puis j’ai vu mon corps inanimé glisser sous la pluie et disparaître derrière la gouttière en même temps que l’échelle. J’ai entendu le bruit sourd de mon corps s’écrasant sur le ciment, puis le fracassant tonnerre qui n’en finissait plus de résonner, et enfin, l’échelle rebondissant et se fracassant sur la terrasse.

J’ai aussitôt compris que j’étais mort ! Pourtant, je voyais et j’entendais tout ce qui se passait autour de moi avec une incroyable netteté. La pluie martelait les tuiles avec violence et je sentais le vent souffler rageusement sur les restes de la cheminée.
« C’est fou, je suis devenu un fantôme ! Moi qui n’y croyais pas ! »

Ce qui m’a tout de suite semblé étrange, c’est le fait que je sois resté bloqué sur le toit. J’avais l’impression de ne pas pouvoir aller où bon me semble comme tout fantôme qui se respecte, d’être déjà condamné à rester perché sur mon propre toit.

Jeanne qui était à l’origine de mon malheur est sortie en criant :
— Oh mon Dieu ! a-t-elle gémi, quelle catastrophe ! Pauvre homme ! C’est de ma faute ! C’est de ma faute !
« Ça, tu peux le dire ! »

En temps normal, je l’aurai certainement maudite, mais bizarrement, je ne sentais aucune haine tenace ou rancœur particulière m’animer, comme si je ne faisais déjà plus partie du même monde.

— Les pompiers ! a lancé Jeanne, ne bouge pas, je vais appeler les pompiers !

J’ai souri, enfin, je me suis imaginé en train de sourire.
« C’est trop tard, ma pauvre Jeanne, c’est trop tard, mais c’est gentil quand même ! »

Jeanne a disparu et j’ai tenté de me rendre compte où je me trouvais vraiment. Il me semblait que je planais au-dessus du toit. J’avais la possibilité de tourner, mais pas d’avancer… Parfois, même, je tournais sans le vouloir. C’est alors que j’ai compris :
« Incroyable ! Je suis bloqué dans une girouette ! »
Quand j’ai saisi toute l’horreur de ce que cela représentait, j’ai tout fait pour me sortir de là. J’ai fait vibrer mes tôles et mes fils de fer, j’ai tournicoté à toute vitesse sur mon axe et j’ai essayé de me tordre dans tous les sens. Peine perdue !

Un souffle capricieux m’a fait tournoyer de nouveau et j’en ai profité pour me repérer :
« Le bateau tient toujours en équilibre ici… là, il y a le moulin… par-là, la comète… Qu’y avait-il entre les trois ? Le coq ! Mais oui ! Je suis dans le coq ! »

J’ai fait encore un tour sur moi-même, puis je me suis laissé bercer par le vent, abattu, accablé.
« Je suis devenu une girouette ! Bon sang ! Pour combien d’années ? »

Les pompiers sont arrivés peu de temps après, toutes sirènes hurlantes. Malgré la pluie qui redoublait, des voisins sont accourus. D’autres, plus voyeurs ou égoïstes se contentaient de regarder par les fenêtres. J’ai écouté les conversations :
— Vous croyez qu’il est mort ? a demandé Jeanne.
— Cela ne fait aucun doute ! a soufflé une grosse voix.
— C’est de ma faute, a répété Jeanne avec un soupçon de pitié dans la voix, je lui avais demandé de monter retirer cette girouette qui tient en équilibre. Vous comprenez, c’est dangereux, avec ce vent, on ne sait jamais. Cela faisait des années que je lui demandais de les enlever ! Elles sont fines comme des lames de rasoir et bien trop vieilles ! Il ne voulait rien savoir !
— Vous auriez mieux fait de nous prévenir plus tôt, c’est notre métier, nous savons comment agir dans ce genre de situation. Il était bien trop dangereux de monter sur le toit alors que l’orage menaçait !
— La foudre a illuminé son corps et la girouette en forme de coq en même temps ! On aurait dit un lampion ! C’était horrible ! De la fumée est sortie de son corps…
— Il collectionnait les girouettes ?
— Et il en est mort, par ma faute !
— Allez, rentrez chez vous tout le monde, nous nous occupons de tout.

La pluie s’est faite soudain moins violente et le vent a viré au Sud. Du coup, je devais faire de terribles efforts pour maintenir mon regard vers le camion des pompiers dont j’apercevais le toit. Quand ils ont ouvert les portes arrières, j’ai espéré pouvoir jeter un dernier regard sur mon ancienne carcasse mais je n’ai pas pu. C’est alors que j’ai aperçu Jeanne, qui, derrière son rideau à peine poussé sur le côté, m’observait avec une paire de jumelle.

Inquiet, j’ai suspendu ma force d’attraction giratoire, donnant la queue à ma voisine et laissant le vent reprendre ses droits.
« C’est vrai que je dois me comporter comme une vraie girouette, si je ne veux pas attirer l’attention ! »

Les pompiers sont partis après avoir récupéré le bateau, la nuit a rapidement remplacé les lourds nuages et le calme est retombé. Je me suis senti seul, désespérément seul. Parfois, j’enhardissais un peu, j’osais tourner un coup vers la fenêtre de Jeanne mais relâchais ma prise en voyant sa cuisine toujours allumée.
« Elle a dû remarquer quelque chose de louche… »

Je me suis assoupi, me prouvant à moi-même que les esprits dorment aussi. Le lendemain matin, je me suis réveillé en entendant les crissements des gravillons. C’était ma sœur, Florence, sans doute mise au courant de mon décès par la gendarmerie. Elle était de noir vêtue et n’avait pas de parapluie malgré la petite ondée. J’ai senti mon cœur, ou ce qu’il en restait, se serrer.
« Pauvre Florence ! Je t’aimais bien, tu sais ; et je ne peux même pas te le dire… »

J’ai tenté d’attirer son attention en faisant plusieurs tours sur moi-même à contre vent, mais elle a disparu à l’intérieur sans même lever un regard vers moi. C’est alors que j’ai senti un froid sibérien onduler sur ma tôle. La Jeanne avait repris son poste d’observation derrière sa fenêtre. Heureusement le vent soufflait dans la bonne direction et je pouvais la regarder.

Elle semblait pensive, très pensive… trop pensive !
Soudain, elle a disparu, et je l’ai vue courir vers ma maison. J’ai entendu la sonnette, la porte s’ouvrir et les deux femmes se saluer. Elle se connaissait un peu. Jeanne a présenté ses condoléances et elles sont rentrées sous mon toit. Une demi-heure plus tard, la porte s’ouvrait de nouveau libérant Jeanne qui finissait ses explications :
— Vous pouvez croire ce que vous voulez, mais ce n’est quand même pas normal !
— Vous délirez totalement ! Les météorologues les plus affûtés sont à peine capables de prévoir la force du vent à l’échelle d’un pays et vous vous croyez capable de déterminer si localement, sur une simple toiture, il est normal ou pas normal que le vent souffle dans telle ou telle direction !
— Toutes les girouettes tournaient dans le même sens et en même temps, je vous dis ! Toutes, sauf celle qui s’est illuminé en même temps que son corps ! Le coq !
— Elle s’est sans doute grippée, déréglée, et ne réagit plus comme il se doit ! De là à penser des choses ridicules ! Laissez-moi, Jeanne, j’ai besoin de me recueillir. Merci de m’avoir rendu visite.

La voix de ma sœur était brisée. Elle était seule au monde désormais. Nous n’avions plus de parents et pas d’enfants, ni l’un, ni l’autre. Un moment, j’ai souhaité qu’elle vienne habiter ici, ainsi j’aurais pu la voir souvent, mais je me suis fait une raison. Elle était trop habituée à son quartier. Elle allait certainement mettre ma propriété en vente…
« Bon Dieu ! Que vont faire de moi les nouveaux propriétaires ? Je n’ai pas envie de finir à la ferraille, moi ! »

En fin de matinée, quand ma sœur est partie, elle m’a jeté un rapide regard dépité, et malgré toutes mes facéties pour attirer son attention je n’ai rien pu lui arracher de plus qu’un simple haussement d’épaules et dodelinement de tête. Je me suis laissé aller à la mélancolie, à la déprime. J’ai crissé de tristesse, j’ai rouillé de chagrin… Je me sentais perdu !

Deux semaines plus tard, quand les premiers acheteurs potentiels sont arrivés, j’ai rapidement pris ma décision. Surtout en entendant le commercial de l’agence déclarer :
— Il est évident que nous vous enlèverons toutes ces girouettes, c’était une lubie de l’ancien propriétaire.

Plusieurs jours durant, je me suis mis à tournoyer comme une toupie dès que Jeanne posais les yeux sur moi, que ce soit matin ou soir, lorsqu’elle sortait travailler et à son retour, ou lorsqu’elle passait d’interminables séances d’observation derrière le rideau de sa cuisine. Elle m’a donné le tournis avant de se décider à venir m’observer de plus près. Il faut dire que ce jour-là, il faisait beau, qu’il n’y avait pas un souffle de vent et que j’étais la seule girouette du quartier à tournoyer d’allégresse, de quoi attiser un peu plus sa curiosité.

Perchée sur le dernier barreau de l’échelle, accrochée à la gouttière et à la cheminée qu’on avait fait reconstruire, elle m’a présenté son visage bouffi par le manque de sommeil et m’a soufflé dans les plumes métalliques :
— Patrick ? Tu es là ?

J’ai fait un tour sur moi-même et me suis arrêté net pour la regarder droit dans les yeux. Une étrange lueur d’incrédulité brillait encore au fond de ses prunelles, mais elle a continué :
— Tu me comprends ?
J’ai répondu par un nouveau tour.
— C’est fou ! Tourne à gauche.
Un quart de tour sur la gauche l’a fait sourire et quand elle m’a demandé de tourner à droite, elle a éclaté de rire :
— C’est incroyable cette histoire ! Comment es-tu arrivé là ? Tu me vois ? Tourne à droite pour me dire oui, à gauche pour me dire non.

J’ai alors découvert, après des années de mauvais voisinage que la Jeanne n’était pas si bête qu’elle en avait l’air. Cela m’a ravi :
« Oui. »
— Tu m’entends ?
« Oui. »
— Ton esprit est bloqué dans la girouette ?
« Oui. »
— Incroyable ! Quel foin ça va faire quand je vais raconter ça !
« Non. Non. Non. »
— Quoi ? Tu ne veux pas ?
« Non. »
— Tu veux que je garde le secret ?
« Oui. »
— Je peux faire quelque chose pour toi ? Pour te sortir de là ?
« Non. »
— Tu veux rester ici ?
« Non. »
— Tu veux que je t’emporte chez moi ?
« Oui. »





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