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Là-bas


Auteur : DENIOU

Style : Aventure




Mesdames et Messieurs, les passagers à destination de Paris Roissy sont priés de se présenter aux portes d’embarquement.

Audrey sort de la boutique avec Aâ, son mari. Il vient de lui offrir une montre à deux cadrans, deux pays différents, deux heures différentes désormais sur son poignet gauche. Elle vient de trouver une dernière carte postale du pays, en noir et blanc et c’est l’heure d’avancer vers la porte A.

Ce nouvel aéroport est maintenant divisé en deux ; à droite les départs, à gauche les arrivées. Cet aéroport, en forme de raie manta, vient à peine d’être inauguré ; ils étaient présents à ce premier jour d’ouverture au public. L’on disait même ce jour là que, faute de crédit, la queue, servant de parapluie, a dû être raccourci.

Deux passerelles en verre permettent maintenant de voir partir ou d’arriver les siens plus tard où plus tôt ; on fait un dernier salut, puis encore un dernier, on lance des baisers… et l’on rentre enfin sans se retourner dans l’avion.

Chacun s’agglutine près de la baie vitrée près du bar ou du restaurant. Chacun assiste au départ de l’avion. En fonction des vents de quel côté va-t-il décoller, s’interroge t’on.

A travers le hublot, elle ne parle pas ; elle revoit son pays, son pays à elle, qu’elle quitte.

Le vent est dominant ouest. Le décollage s’est fait en direction du Conquet, vers les Iles. Retour sur Brest et c’est déjà le clocher le l’église St Louis, c’est là qu’ils se sont mariés, on devine la rue de Siam et la rue Jean Jaurès, puis la place de Strasbourg, le stade Brestois, en rouge et blanc… C’est son pays, son pays natal.

Et cette rade de Brest, l’île longue, l'île ronde, les ponts de Plougastel, les moissons d’antan, les champs de pomme de terres avec ses cousins et cousines, les champs de blé et de maïs, la ferme et les repas près des lits clos ou dehors sur des bottes de paille et les premières gorgées de limonade, blanche d’abord puis «pschitt» orange ou citron par la suite. L’arrivée de la télévision et de ses premiers matchs de catch commentés par Roger Couderc, Zarac et l’ange blanc…

L’avion cherche maintenant le radar de Bretagne, cette boule blanche qui se voit de loin… et ce sont déjà le pont tournant à Landerneau et son chemin de hallage.

Landerneau, c’est le pays de ses frères. L’un est parti vers le nord, vers l’Armor, vivre ses passions, l’autre a maintenant retrouvé ses montagnes de toujours. Elle pense à eux, à ses parents, à leur vie, à leur jeunesse, à eux quand ils étaient tous les cinq…

Elle cherche par ce petit hublot, ce petit village et son église du 17ème siècle, son cimetière. Jésus Pegen Braz vé. Ca y est elle vient de le voir. De sa main, elle lui lance un baiser… et une larme.

Aa lui prend doucement la main. Il sait, lui, que cette décision de partir là bas, de quitter son pays lui pèse en ce moment.

L’avion continue sa route vers l’est et c’est déjà le pays de Morlaix, le pont sur la ville, le nouvel institut universitaire, l’ancienne Manu…

Plus loin Audrey se rappelle les Monts d’Arrée, Braspart, St Rivoal, la bruyère, les ajoncs, les landes, le genêt si jaune, la crêperie, le cidre près d’un grand feu de cheminée…

C’est aussi la forêt du Cranou, la maison de l’homme qui habite seul dans cette grande forêt, ce sont les grandes ballades avant une omelette frites ou un coucous à Brest…


C’est déjà le Mont St Michel qu’elle aime aussi, mais uniquement là-haut, dans l’abbaye, en retraite, loin du tourisme, près des tables monacales, près du pont-levis, si près de l’archange…

Son pays est maintenant derrière elle ; doucement elle aussi prend la main de Aâ et y pose un baiser. Il sait, lui, ne pas rompre ce silence, il la regarde avec tendresse.

Arrivée sur Roissy. Audrey et Aâ viennent de voir les méandres de la Seine et se rappellent les tableaux de Monet, les pique-niques et les robes longues, Victor Hugo et son Adèle…

Roissy, aéroport international; chacun maintenant marche à pas rapides vers sa destination. Les bagages seront pris en charge. Il faut maintenant chercher un nouveau hall, une nouvelle porte.

Audrey retrouve ce fauteuil et pour un euro des rouleaux se mettent à lui masser le dos. Des voyageurs ralentissent le pas et sourient ; cette scène l’amuse toujours.

Deux macarons pistache, un earl grey et l’attente sera moins longue.



Mesdames et Messieurs, les passagers à destination du Caire sont priés de se présenter aux portes d’embarquement

La ville survolée maintenant est différente de celle quittée ce matin. Audrey et Aâ aperçoivent maintenant les croissants des minarets.

Aâ sort le premier de l’avion et s’avance sur un tapis. Un premier pas et il s’agenouille pour embrasser cette terre, sa terre à lui; Audrey le suit et pose aussi ses lèvres sur ce nouveau sol, sur cette terre d’Egypte, la terre des pharaons, pays que l’on enseigne aux élèves de sixième, en France et ailleurs.

Aujourd’hui c’est vendredi ; les cairotes sortent des mosquées, il y a de l’animation dans cette ville, ça grouille ; les voitures sortent de partout et les klaxons avertissent des dangers permanents.

Avant de rentrer chez eux, Audrey et Aâ font un détour par le bazar de Khan El Khahili. Là encore ça grouille, il y a du monde partout, certains courent d’autres prennent le temps de s’asseoir ou de fumer le narguilé. Ils aiment cette ambiance, ce monde, ces odeurs, cette foule.
Les ânes chargés de marchandises se faufilent entre autochtones et touristes.

Les hauts parleurs annoncent une nouvelle prière. Allah wack bar.

Aâ retrouve maintenant son poste d’enseignant et Audrey commence sa première journée, au musée de Cairo. Cette matinée est importante pour elle ; elle rencontre, ce matin, le conservateur avec qui elle travaillera. Elle est venue souvent dans ce musée. Travailler au musée, travailler dans ce musée est pour elle une chance.

Elle retrouve les statues, les immenses statues, les masques, les bijoux, les vases,…

Elle retrouve non sans émotion le portrait 6015 d’Akhenaton, la tête de faucon 4010, la statue d’Akhet-Hotep 6371 venant de Saqqarah Elle croise désormais des touristes du monde entier.

Akhenaton ou Aménophis IV est omniprésent. Il est l’amoureux d’Aton, il brave la colère et la puissance des prêtres d’Amon mais aussi transgresse de terrifiants tabous…

Rentrer dans ce musée est à la fois fascinant et étouffant. Tout y est rassemblé pour en faire un patrimoine, à la disposition et à la vue des égyptiens mais aussi à tout homme cherchant à connaître une partie de la marche du monde. C’est aussi un musée qui reçoit des milliers de trésors, découverts depuis des années, des corps retrouvés dans le sable, dans la roche, dans les pyramides déjà violées par des voleurs de trésors.

Tous les scribes sont là, accroupis, impassibles, comme prêt à enregistrer, à écrire de nouveaux textes.

Bien sûr, il y a aussi dans toute cette atmosphère, le poids des âmes et des vies de Néfertiti, d’Horemheb, commandant des armées, pharaon pendant trente ans et compagnon de jeunesse d’Akhenaton, les six filles de ce dernier, Ramsès II et son temple d’Abou Simbel déplacé des berges du Nil, Hatshepsout la reine pharaon et sa régence interminable pour son neveu Thoutmosis III, Hatshepsout et son temple à Deir el-Bahari, haut lieu touristique, de nos jours endeuillé par une fusillade sur des touristes.

Qui osa un jour aller à la rencontre de ces pyramides, qui commença à creuser, à découvrir, à violer, à piller. Qui ? Pourquoi ? Ces morts n’étaient ils pas partis pour la vie éternelle, dotés de leurs meubles, de leurs vaisselles, de leurs objets familiers. Les corps, vidés de leurs viscères déposés dans des vases canopes, n’avaient ils pas maintenant droit au repos, leurs corps déposés dans ces sarcophages peints, recouverts d’or et de pierres précieuses, embarqués sur la grande barque vers d’autres rives ?

Chacun dans ce musée, regarde, observe, prend le livre proposé à l’entrée et lise les explications sur chaque pièce présentée.

Chacun apprécie et interprète le papyrus représentant la «pesée de l’âme» : au jugement dernier cette âme ne doit pas être plus lourde qu’une plume d’oie…

Mais chacun sait qu’au bout de cette visite ce sera la rencontre avec «le» masque.

Le 4 novembre 1922, sous d’ancienne cabanes d’ouvrier, Howard Carter, archéologue, responsable des fouilles financées par le mécène Lord Carnarvon met au jour les premières marches d’un escalier menant à un tombeau…Mais «la mort touchera de ses ailes celui qui dérangera le sommeil de Pharaon»…

Le masque de Toutankhamon est là sublime : chacun s’y arrête ; c’est le centre de cette visite. Audrey s’en émeut toujours. Ce masque d’or, recouvert de lapis-lazuli, de turquoise, ce regard fixe coloré de khôl, est le masque de ce jeune pharaon fauché par la mort en pleine jeunesse.

Aujourd’hui, chacun s’affaire : «l’homme au chapeau» sera là en fin de journée ; il est «le» spécialiste de l’égyptologie ; il vient parler des dernières découvertes dans les sables, dans les percées, dans les trouées ; une découverte majeure va être annoncée.

C’est toujours un moment important de le rencontrer, de le voir, c’est aussi lui qui autorise ou interdit.

Audrey aime être dans ces lieux ; elle voulait travailler dans ce haut lieu, depuis bien longtemps.

Aa sera là aussi ; il est invité. La conférence se termine et chacun se retrouve et échange lors du cocktail donné pour l’occasion. Comment est mort Toutankhamon ? Les spécialistes ont scanné son crâne ; il est percé sur l’arrière. Violence ou non ? Aux prochaines rencontres on reparlera encore et encore de ce sujet.

Audrey et Aa sont heureux de partager ces moments ; ils se regardent avec complicité.

Dans un mois, en fonction de la lune et des astres ce sera le temps du Ramadan.

Pour l’instant, ils vont dîner dans un petit restaurant à Héliopolis, dans une rue aux immeubles volontairement non finis. L’air est chaud, presque pesant. Ils ne tardent pas.

De retour chez eux Audrey s’allonge sur son lit. Aâ la retrouve, l’embrasse et l’étreint. Ses mains passent sous son chemisier, son chemisier en coton blanc du Nil, ses mains caressent ses cuisses, ses mains remontent, caressent maintenant son ventre et redescendent entre les cuisses. Il l’embrasse partout, ses lèvres, son corps, ses cuisses… Aâ veut l’aimer, la posséder, l’aimer encore.

Ce soir, vraiment, bleu est le Nil…

Demain il donnera ses cours à Alexandrie et Audrey retournera au Musée ; demain seulement.

Ce lendemain, les touristes affluent de bonne heure. Déjà une longue file d’attente. Elle passe par la cabine de billetterie. Là un homme lui demande une version en français du guide du musée égyptien du Caire. Il est français et vient au musée avec sa compagne et ses six enfants. Audrey est surprise par sa beauté : plutôt grand, au visage fin et aux cheveux mi long ; cette coiffure lui va bien, il a du charme. Fabien est breton et travaille près de la plage du Moulin Blanc, à la pointe du Finistère, en fin de rade de Brest. Il soigne les corps et les âmes et redonne vie aux sens. Ses mains sont sa richesse. Audrey se ravive ; elle aussi est bretonne, elle connaît bien ce coin. Fabien termine son séjour en Egypte. Il repart dans deux jours.

Audrey lui demanda de revenir le lendemain : elle aurait quelque chose à lui remettre, s’il voulait bien.

Chez elle, elle prépara pour lui un petit paquet

Fabien ne savait pas de quoi il s’agissait ; elle lui avait simplement dit en lui remettant : Dites lui que je l’aime ; dites lui que je pense à lui très souvent ; dites lui qu’il est là entre mon cœur et ma chemise et qu’il vibre en moi et pour moi. Elle se permit de l’embrasser… pour lui.

Fabien s’en retourna au pays et comme promis se rendit, du côté de Brest. Il ouvrit le paquet.

Elle avait découpé sur un vieil annuaire de France, qu’elle avait dans ses bagages, la photo d’une borne téléphonique portant le numéro 29055, la cinquante cinquième borne en place dans le Finistère. Elle colla cette photo de borne sur la carte postale qu’elle avait acheté en toute dernière minute, à l’aéroport de Brest, de Brest Guipavas, carte postale en noir et blanc aussi représentant son pays, là-bas, la lande, les nuages bas annonçant une pluie imminente, les paysages désertiques des monts, paysages qu’elle affectionne.

Fabien posa cette «carte postale à la cabine» entre les plants de bruyère qu’il recouvra d’une pierre de granit. Il se rappela ses paroles, les prononça dans le vent, pour elle. Ainsi, avait elle pensé, je pourrais appeler mon pays, je pourrais l’appeler à ce numéro quand il me manquera de trop.

Elle avait écrit au verso «je t’aime mon pays, pays où sont les miens, là où ils reposent, mon pays natal, mon Finistère… nord».





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