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L'élixir


Auteur : CASTILLON Pascal

Style : Historique




Gauthier-le-Clochard ouvrit un œil aussitôt refermé ! Nom de Bleu, la migraine ! Et la nausée !
Il était vautré sur un sol humide qui lui rappela celui d’un cachot où, grâce à Dieu, il n’avait pas moisi trop longtemps. En, voulant se redresser, il se cogna à quelque chose de dur et découvrit qu’il était affalé sous une charrette contre le timon de laquelle il venait de se taper le haut du crâne.
Il mâchouilla le pâteux qui sentait le ragondin dans sa bouche et rampa de dessous la carriole. Bon Diou, quelle cuite ! Trop de chopes de vin blanc lui avaient mis la tête comme une cloche qui sonnait l’angélus ! « Le vin est élixir de vie, disait le curé de son village qui ajoutait ; Mais à la longue, c’est un élixir de mort mon fils ! Tiens t’en éloigné !»
Gauthier oublia l’abbé et s’assit tandis qu’une myriade d’étoiles aux couleurs des vins de Touraine l’éblouissait. Rassuré parce que son balluchon de trimard était bien près de lui (toute sa richesse), il claqua une ou deux fois du bec et entreprit de se mettre debout. Château branlant, il dut s’y reprendre à plusieurs reprises pour retrouver cet équilibre oscillant qu’ont tous les pochards de France et de Navarre !
Moins de trois ans plus tôt, Gauthier était soldat sous la bannière d’un baron appelé à l’ost du Roy Philippe pour marcher sur les Anglais. Aux environs de Crécy, le baron avait été trucidé par les coutiliers Saxons au terme de la charge imbécile et stérile de l’orgueilleuse noblesse de France qui en était morte. Gauthier avait donc fichu le camp et repris la route de ses Cévennes. En chemin, les circonstances, sa propension à la boisson et son penchant pour l’inaction l’avaient vite réduit à mendier et à vivre de quelques menus expédients pour gagner sa dose quotidienne de vin et sa pitance. Depuis, ses errements le portaient dans un périple d’où la ligne droite était absente.
La mémoire lui revint par bribes; les chopines avalées hier soir avec des compères inconnus et les conversations de pochetrons qui avaient roulé sur la maladie du diable ! Les dizaines de lieues parcourues ces jours derniers dans des campagnes désertées et des champs abandonnés. Près des villages, quand il y restait des vivants, on lui jetait des pierres. Pourtant, il se gardait bien d’approcher des hommes et de leurs masures de peur d’attraper aussi la maladie !
Il avait rencontré les compagnons d’hier soir dans une taverne vide au centre d’un village fantôme. Ils avaient ainsi profité que le hameau n’ait plus d’habitants et l’estaminet plus de tavernier pour manger et boire à l’oeil tout leur saoul ! Et saouls, ils l’avaient vite été, pardi ! Serait-on encore vivants dans trois jours ?
Gauthier fit quelques pas douloureux alentour. Même pas de chien, de poules, ni de chevaux. Pas de vaches non plus ! Cela l’avait intrigué hier, mais le vin l’avait empêché d’y prendre vraiment garde et d’y réfléchir.
Il rentra dans le troquet en trébuchant sur la marche. Les chopines vides étaient restées là où ils les avaient laissées. Toujours pas de vivant en vue. Ni de mort non plus ! Des morts il en avait eu son compte ces derniers jours ! Saloperie de maladie ! Le Bon Dieu avait bel et bien abandonné le royaume ! Gauthier avait entendu dire que même la reine Jeanne de Bourgogne était morte du fléau !
De Paris à l’Orléanais, du Berry à la Touraine, puis les Dombes et la vallée de la Corrèze, combien de cadavres avait-il vu, noircis, empilés dans des coins de champs ou gerbés sur des bûchers ? Combien de fosses communes pas encore refermées et emplies de cadavres brunâtres ? Combien de bourgades où les corps n’avaient même plus été ramassés faute de vivants pour le faire ? Chaque jour, Gauthier s’attendait à voir surgir sur sa propre peau les taches et les boursouflures qui en auraient été le signe. Il s’angoissait au moindre frisson et crachait souvent sur une pierre claire pour vérifier que du sang n’y apparaissait pas. La peste noire se vautrait au royaume de France !
Il prit un gobelet et but le vin qui brûla son œsophage fatigué. En se réveillant déssoulés, ses compagnons avaient dû se dire qu’il était inutile de se contaminer plus et ils avaient du s’enfuir chacun de leur coté.
Gauthier prit la ruelle et monta vers le castel. Il lui semblait qu’il portait un bonnet en bois avec un pic-vert à l’intérieur. De l’autre coté du pont-levis abaissé, le portail du château était ouvert. Il leva le nez vers les créneaux et appela: Il n’y eut que deux corbeaux, gras comme des loches -Dame ! Par ces temps, ils ne devaient manquer de rien !- qui s’élevèrent lourdement en cercles lents. Gauthier s’avança. La loge des gardes était vide. On avait du partir avec précipitation car des objets usuels traînaient encore sur une table. Un haubert et une cotte de maille étaient jetés sur un banc, comme si leur propriétaire était dans les parages. D’ailleurs, Gauthier y songea et il appela encore sans obtenir de réponse. Il jeta un regard vers la cour au pied du donjon et sur les dépendances bâties sous l’enceinte ; toutes les portes étaient ouvertes. Il franchit celle du logis seigneurial. Dans la muraille des marches montaient aux étages. Il appela encore, en vain.
C’était angoissant ce silence de tombeau sans sépulture. Il craignait que le seigneur apparaisse soudain…Il hésita et s’engagea dans l’escalier.
Du sommet du rempart, il regarda le minuscule village désert étalé en dessous. Il était bien le seul être vivant dans ce hameau dont il ne savait pas le nom. Rassuré, il visita le château qui s’avéra effectivement vide de tout être humain. Ses occupants, s’il s’en était trouvé qui ne fussent pas atteints par la peste, avaient dû aussi fuir la contrée.
La nuit tombait lorsqu’il décida de rester là pour dormir. Il serait à l’abri des mauvaises rencontres et pourrait se reposer un peu. Grâce au contrepoids, il put relever le pont-levis. Il ferma ensuite les verrous de l’épaisse porte d’entrée. Tout seul, il ne put mettre en place la trop lourde poutre de chêne qui maintenait les ventaux fermés.
Il trouva des vivres dans les celliers et des tonneaux dans un chai ! L’aubaine ! Au petit jour, assommé, il dormait encore, baugé dans un tas de paille au fond d’une étable! Dans sa tête, tout à l’heure, les cloches allaient encore sonner à la volée!
Plusieurs jours passèrent. Gauthier mangeait froid de crainte de faire un feu qui le signalât et il tentait de rationner le vin pour ne pas se trouver à en manquer ; Plusieurs fois par jour, il montait sur le rempart pour observer la campagne et guetter un signe de vie. Qui sait, le retour, peut-être, du maître des lieux. Mais il n’aperçut jamais un être vivant.
Il lui vint alors l’idée que Dieu l’avait peut-être choisi pour être le dernier homme !
Ayant traîné dans les contrées infectées, dormi en côtoyant les gueux et tendu la main aux bourgeois tandis que la maladie s’insinuait partout, il s’étonnait chaque matin de n’être pas contaminé ! Il se demandait pourquoi il était si gaillard pour vider les tonneaux et les réserves d’un châtelain du Quercy disparu avec ses gens…
Dans le donjon, Gauthier trouva des vêtements confortables et chauds. Des armes aussi. Haches et lances, une arbalète et des carreaux. Il y avait aussi l’équipement du seigneur dans un coffre. Comme si l’homme était parti sans emmener quoi que ce fût…
Gauthier se mit désormais à arpenter le lieu vêtu comme un baron et portant l’épée au coté !
Un après-midi il entendit un chant. Du haut du chemin de ronde il aperçut une petite troupe de barbus et chevelus qui venait vers le village en psalmodiant. Le premier d’entre eux portait un grand crucifix. Le reste du groupe marmonnait une mélopée en se fouettant les flancs avec des genêts. Gauthier haussa les épaules ; encore une de ces bandes de pénitents fous qui se flagellaient pour expier les crimes qu’ils pensaient être la cause de la mortelle maladie. Le peuple était maintenant prêt à toutes les magies. Il pouvait se vendre à toutes les croyances et accepter n’importe quelles compromissions avec Dieu pourvu que cessât l’hécatombe qui, sinon, rattraperait chacun…
Gauthier ne se montra pas. Les pénitents fous s’éloignèrent sans s’être arrêtés et leur chant monotone fut bientôt couvert par les chants d’oiseaux qui, eux, n’étaient pas partis.
Deux jours plus tard, arriva une bande de vauriens ; ex-paysans venus d’ailleurs et devenus brigands de partout.
En quête de rapine, ils montèrent jusqu’au château et examinèrent le pont relevé en parlementant. Par une meurtrière en croix, prêt à tout, Gauthier les surveillait en cramponnant l’arbalète où un carreau était engagé. Il resta coi. Heureusement, peu téméraires et sans chef, ils ne se montrèrent pas entreprenants et redescendirent piller un peu quelques maisons, après quoi ils s’en allèrent se faire pendre ailleurs.
D’autres jours passèrent. Un matin, un cheval solitaire s’en vint. Gauthier sortit et ramena la bête qu’il installa dans l’écurie.
Un autre jour, tandis qu’il était descendu à cheval au hameau, il tomba nez à nez avec deux marauds qui voulurent le détrousser. Il mit sa monture au galop et chargea, l’épée nue. Retrouvant des gestes anciens, même si du haut d’un cheval il n’en avait pas eu l’occasion à l’époque, en deux coups, il sut encore leur ouvrir le crâne ! Et comme, grâce au vieux curé, il savait aussi un peu écrire, il pendit les cadavres à un arbre à l’entrée du village avec un panneau où il inscrivit : VOLEURS.
Le lendemain, sans plus se cacher, il se posta sur le rempart jusqu’au coucher du soleil. Et pareillement le jour suivant. Quand le troisième jour, il vit approcher une carriole tirée par deux bœufs, il sauta en selle et descendit au devant des arrivants. C’était deux couples qui, fuyant la peste, allaient vers le sud. Gauthier leur dit qu’il était seigneur du lieu et seul survivant. Il leur expliqua que des places étaient à prendre pour ceux qui ne seraient pas fainéants et qui lui jureraient allégeance et fidélité !
Le soir même, deux fumées s’élevaient de deux cheminées du village. Au château, Gauthier fit aussi du feu et mangea chaud, enfin ! Fut-ce cela qui attira le monde ? Ou la peste qui, repue, commençait de ne plus se comporter en ogre ? Dans les jours qui suivirent, d’autres arrivèrent, contents de trouver un havre, un encadrement, des consignes et surtout, un endroit qui ne sentît pas la mort. Tout se fit naturellement et personne ne se posa de questions. Chacun recommençait à vivre ; cette explication suffisait au bonheur de tous !
Il en monta au château pour assumer les tâches de la cuisine, de la basse cour, des écuries et des étables. Quatre ou cinq hommes parmi les plus robustes se virent nommer gens d’armes et arpentèrent dorénavant le chemin de ronde au-dessus du pont-levis.
Gauthier de La Cloche fit confectionner un étendard avec une sonnaille brodée. Bientôt un curé en quête d’une paroisse leur arriva. Les nouveaux paysans labouraient et emblavaient Ils allaient récolter et engranger. Le nouveau seigneur régnait déjà.
Gauthier s’aventura un matin au-delà des collines. Il arriva en vue d’un castel semblable au sien, flanqué d’un hameau habité. Il resta un long moment, à demi dissimulé à l’orée du bois, pour examiner l’endroit. Il hésitait sur la conduite à tenir ; se faire voir ? Que dirait-il ? Que pourrait-il raconter ?
Une cavalcade surgit ; deux hommes stoppèrent près de Gauthier qui ouvrit de grands yeux devant l’un des arrivants qui prenait aussi l’air étonné.
- Gauthier ! s’exclama celui-ci.
- William !
Gauthier-le-Clochard venait de reconnaître William, dit Trimardeur, un camarade de la compagnie du baron tué à Crécy. Ensemble ils avaient dérivé, s’abreuvant autant qu’ils l’avaient pu durant des mois et séparés un soir de beuverie en fuyant les sergents du guet. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils se racontèrent alors comment ils imaginaient que l’alcool dont ils étaient imbibés avait du avoir raison de la peste dans leur carcasse !
Et comment la Providence -on ne pouvait, en ce cas, remercier décemment le Bon Dieu tout seul- les avait ainsi doté d’un nouveau statut social.
Il semblait bien que leur élixir, que le curé disait de mort, soit devenu pour eux un élixir de vie ? Pour le moment.





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