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Le vin noir


Auteur : CASTILLON Pascal

Style : Noires




Au début du chemin blanc qui escaladait le coteau, des rangs mal entretenus de vignes s’alignaient dans les herbes hautes.
JP haussa les épaules en constatant l’abandon de l’exploitation. Après ses cinq années d’absence forcée, il était temps qu’il rentre ! Son grand-père avait du faire des tours dans sa tombe à voir ce foutoir ! Mais qu’avait donc fichu son frère ?
JP s’engagea sur le chemin poussiéreux, dérangeant des volées d’étourneaux qui s’enfuyaient des vignes où ils faisaient une orgie de raisin.
Sa valise lui pesait au bout du bras. Il était en nage et espérait qu’un bon coup de vin l’attendrait là-haut. L’été assommait tout le pays depuis au moins deux semaines.
Le chemin virait à droite dans un dernier abrupt raidillon et l’on découvrait soudain la maison. C’était une bâtisse de pierre blanche, percée de fenêtres à meneaux et couverte d’ardoises. Un autre grand bâtiment, à droite, servait de cuvier, de chais et de remise à matériel. La grande porte en était ouverte et l’on y apercevait le museau rouge d’un tracteur. Un chien, au bout d’une chaîne, était allongé devant sa niche. JP ne le reconnut pas. Il se dit qu’autrefois il y avait mieux comme gardien car l’animal n’avait pas bougé. JP fit quelques pas sans qu’il n’ouvre un œil ni ne bouge même une oreille. Il remarqua alors la tache sombre sous le flanc de l’animal et aperçut les mouches avides. Il comprit que c’était du sang.

Avec prudence, JP entra dans la maison dont la porte était grande ouverte. Un perron de cinq marches accédait à un grand hall qui sentait le renfermé et le tabac froid. Des impers, des chapeaux, des vestes de bleu s’alignaient au mur.
Le tic-tac d’une pendule provenait d’une pièce à gauche, dont la porte était ouverte. Dans le temps, c’était le bureau du grand-père.
- Il y a quelqu’un ? demanda JP en s’avançant.
Au bout du hall, on apercevait la cuisine. Le couvert y était mis pour une personne. Un pichet de vin blanc, tout embué, était posé sur la grande table. JP en rêvait depuis trop longtemps. Il entra et vint se servir un verre de vin. Le contact du verre qui fraîchissait tandis qu’il l’emplissait lui fit déjà du bien. Il reconnu aussitôt l’arôme si particulier du chardonnay. Leur chardonnay !...
Il dégusta à petites gorgées, cherchant à retrouver les mots qui le qualifiait…Mais c’était surtout le flot des souvenirs qui montait, portés par la redécouverte du vin d’ici !...Le grand-père parmi les barriques. Les embouteillages qui précédaient les tablées entre voisins et amis. Ses parents, avant l’accident, qui taillaient ensemble, chacun dans son rang, et ne se quittaient pas…
Et aujourd’hui, la vigne abandonnée ! Mais qui donc vivait encore là ? Où était sa belle-sœur ? Et son neveu ? Il devait avoir dans les vingt ans celui-là…

JP sortit de la cuisine. Par la porte d’entrée restée ouverte, il voyait à contre-jour la cour blanche de soleil…
Le clébard mort. Le vin si frais – donc, sorti peu de temps auparavant. La maison grande ouverte sans âme qui vive…
Il entra dans le bureau. Vide.
JP revint sur le perron ou la chaleur lui tomba dessus. Il ôta sa veste et sursauta : Le chien n’était plus sur l’aire ; seule la chaîne traînait au sol, finissant sur la tache de sang ! Quelqu’un était donc là ?
- Il y a quelqu’un ? redemanda-t-il.
Il se dirigea vers la dépendance. Le goût du vin blanc restait dans sa bouche qui s’asséchait. Il regretta de n’en avoir pas bu un autre verre.
A la porte de la remise, il resta à écouter. Avec la fraîcheur qu’exhalait le bâtiment, sortaient des odeurs de moût, de bois et de mécanique ; huile, cambouis et caoutchouc. Des machines agricoles destinées au travail de la vigne étaient rangées auprès du tracteur rouge. Tout était couvert de poussière et de fientes d’hirondelles. Un bric à brac, visiblement inutilisé depuis longtemps, encombrait la remise. Il longea le bâtiment. Il dut contourner la niche du chien et enjamber la chaîne. Les mouches s’envolèrent lourdement mais revinrent aussitôt sur la flaque de sang qu’avait pompé le sol. JP eut une crispation à l’abdomen…une impression de mauvais rêve !
Il arriva à la dernière porte qui était entrouverte. C’était la cave. Quelques marches à descendre et on arrivait ici dans le saint des saint ! L’endroit où, enfants, ils n’avaient pas le droit de pénétrer seuls ! Des alignements de bouteilles dans des niches de tuffeau où pendaient des ardoises avec les années inscrites à la craie. Il se faufila dans l’escalier et fut assailli encore par ses souvenirs. Odeurs fraîches de vin et de cave…Sur la barrique piquée debout qui avait toujours servi de desserte pour les dégustations, une bouteille de vin rouge était ouverte. Deux verres l’encadraient. Ils avaient été utilisés…et ils étaient encore humides !
Il en prit un pour le sentir. Tous les arômes du cabernet de la propriété, en explosant dans ses narines, le renvoyèrent à ses souvenirs d’enfance et de jeunesse…Il ne résista pas et, buvant au goulot, avala quelques gorgées. Pour la soif et le plaisir…et à la santé du grand-père ! Un bruit dans la cour le ramena brutalement à la réalité. Il sortit prudemment. Dieu qu’il faisait chaud ! Personne ! Il revint vers la maison. Sur le perron, escaladé en deux bonds, il se retourna et examina les abords.
Il rentra dans la maison et referma la porte. Il n’y avait pas la clé dans la serrure. Du temps du grand-père, elle y était toujours. Il se sentit fatigué. Ses nerfs n’étaient plus habitués à ces cache-caches. Il entra dans le bureau et décrocha le fusil de chasse. Normalement, il y avait des cartouches dans le tiroir de l’armoire, près de la boite à photos. Les portes s’ouvrirent avec le même grincement que jadis et le tiroir se fit autant prier. Souvenirs, encore…
Mais il n’y avait plus les cartouches ! JP jura. Décidément, rien n’allait droit !
Il décida de partir, il reviendrait plus tard.

Revenu dans le hall, il s’aperçut que la porte d’entrée était fermée à clé ! Cédant à une sorte de panique, il hurla :
- Mais merde ! Marcel ! C’est toi qui fais le con ?
Il courut à la cuisine pour sortir par derrière. La porte était aussi fermée et le volet extérieur était mis. Il se versa un verre de vin blanc. Depuis qu’il était arrivé, on le manipulait. On ? Et qui, on ? Et pourquoi ? Cinq ans qu’il était absent. Cinq années de placard ! Qui pouvait-il bien gêner ici ?
Le verre à la main, il faisait les cent pas entre la cuisine et le hall. Il avisa l’autre porte donnant dans l’entrée ; celle de la salle à manger. Il y entra.
Sur un fauteuil, son frère le regardait d’un œil vide. Tout le devant de son T-shirt était rouge. Le sang avait goûté sur le parquet.
La peur étreignit JP d’un coup. Des idées de nasse, de coup monté, de traque l’angoissèrent. Il n’avait aucune prise sur ce qui lui arrivait et n’en comprenait pas la logique. Il retourna dans la cuisine et se resservit à boire. Il entreprit de récapituler.
Le chien était mort. Sans doute d’une décharge de chevrotine. Son frère aussi. Il n’avait donc pas affaire à un vulgaire voleur de poules…D’ailleurs, les deux verres de rouge bus dans la cave montraient qu’il y avait eu rencontre…Entre qui et qui ? Son frère, sans doute…
Mais après ! Dispute, règlement de compte ?…Et lui avait du arriver là-dedans au beau milieu du nettoyage des lieux ! Car quelqu’un avait bien enlevé le cadavre du chien !
Il but de nouveau un verre de blanc. Le pichet était vide. Il avait encore soif. Dans le temps, on mettait dans un frigo du cellier la bonbonne de vin blanc. Il en poussa la porte. Le frigo était toujours là. Et la bonbonne aussi ! Enfin quelque chose qui n’avait pas bougé ! Il emplit le pichet et retourna s’asseoir pour réfléchir.
Alors ? Pourquoi l’enfermer ici ? Pour donner du temps au fuyard sans doute. Il devait donc être déjà loin…À moins que le mec se soit tapi à l’étage ? Et pourquoi donc ? Aucun intérêt…Sauf si, voulant garder l’effet de surprise, il imaginait de lui régler son compte pour écarter un témoin gênant…JP but un autre verre et se leva. Le vin blanc commençait à faire son effet. Il n’avait plus l’habitude aussi…En chaloupant un peu, arrimé à la carafe de vin blanc, il alla vers le bureau. Il allait se tirer par la fenêtre, tout bêtement !
Le fusil était posé sur la table. Alors JP se souvint que le grand-père serrait des cartouches dans la remise. Il prit le « Perfect » et ouvrit la fenêtre. Il posa sur le parquet la carafe et son verre, sauta et courut vers le tracteur rouge.
La cour avait une chaleur de four.
Il s’engouffra dans la fraîcheur sombre en dérapant sur le sol de terre battue. Il tomba et se cogna à l’établi de chêne. Du sang lui coula dans l’œil.
- Et merde !
Il attrapa un chiffon pas trop sale et le comprima sur la plaie avant de l’arranger en une espèce de bandeau. Dans le placard près du compteur de l’EDF, il trouva les cartouches dans leur papier huilé. Il chargea les deux canons et mit le reste dans sa poche
Se glissant derrière un des ventaux de la double porte, il scruta les fenêtres du premier étage…Si le type était là-haut, il allait le débusquer et se le payer !
Comme rien ne bougeait, il attrapa la petite échelle ; celle qu’il avait fabriquée dix ans plus tôt, et fonça vers la fenêtre du bureau. En un instant, il appliqua l’échelle, y grimpa et bondit dans la pièce. Il renversa alors le verre vide qui se brisa. Empoignant la carafe, il but le vin frais à même le bord épais.
Et maintenant, à l’étage ! Et s’il y avait quelqu’un, le sang allait continuer à couler !
Le ronflement d’un moteur emballé retentit soudain. JP pivota. Du chemin, surgirent deux 4 x 4 de gendarmerie qui dérapèrent en faisant jaillir des graviers. Avant même qu’ils soient stoppés, des hommes en noir et cagoulés, armés de fusils à lunette, avaient giclé et prenaient position en courant. La cavalerie, enfin ! Dommage que ce soit trop tard pour le chien et le frangin.
Et alors, JP se rua vers l’entrée.
La clé était dans la serrure de la grosse porte de chêne ! Il vérifia ; la porte n’était plus fermée ! Et, sa boite de cartouches posée à coté, le fusil Robust, acheté aussi, jadis, à la Manu de Saint Etienne, était appuyé au chambranle !
Tout s’assembla alors et JP comprit !

Pour les flics, les juges et les jurés, le scénario allait être simple : De retour en sortant de tôle, JP rentre au bercail. Son frère a négligé l’exploitation qui est en faillite. La discussion, commencée autour d’un verre de vin dans la cave, s’envenime. Les deux hommes rentrent dans la maison. L’alcool aidant, le ton monte. Bagarre dans le bureau. JP a même une entaille au front, sous le bandeau qui lui fait maintenant une tête d’indien…Un coup de fusil part. Le chien braille et menace ; il ne connaît pas JP. Exit aussi, donc le clébard !
Et voila le coupable ! Ses empreintes sont d’ailleurs partout !
Alors, de nouveau le trou ? Non. Ca, plus jamais !
JP ouvre d’un coup la porte d’entrée. Il a un fusil dans chaque main et il réalise que l’un des deux n’avait pas ses empreintes il y a un instant encore…Maintenant, si !
Dans un mégaphone, quelqu’un lui crie de se rendre en l’appelant par son nom. On le soupçonne donc déjà !

En finir. Enfin.
Il fait vraiment très chaud aujourd’hui.
Qui peut bien être derrière tout ça ?
Les fusils en mains, JP ferme les yeux et s’avance d’un coup dans la lumière du perron. Soudain, il fait froid et sombre, juste après les coups de feu que tirent les gendarmes.
Il boirait bien encore du vin blanc…
Ou bien noir. Comme ce noir qui monte autour de lui tandis qu’il tombe.





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