Le voleur de boulons



Nouvelle écrite par Joseph OUAKNINE dans le style Morale



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Mon métier, c’est voleur de boulons ! Ce n’est pas un métier, dites-vous ? Eh ! Eh ! Quand je me serai présenté, vous ne penserez plus ainsi. Si je vous disais, par exemple, que je choisis mes missions, exclusivement en CDD, en fonction du nombre de boulons à récupérer ici ou là…? Si je vous racontais aussi que je change de crémerie quand il n’y a plus rien à dévisser…? Si je vous dévoilais que mes seuls livres de chevet concernent l’art du boulonnage, du dévissage ou du rivetage, et que chez moi, mes plus beaux tableaux sont des photos de boulons…? Alors ? Ce n’est toujours pas un métier ?

Une passion, pensez-vous ? Peut-être ! C’est vrai, cela ne fait pas vivre son homme, d’autant plus que je l’exerce depuis ma plus tendre enfance et cela m’a déjà valu bien des déboires. Mais enfin, c’est plus qu’une passion, c’est mon métier ! Si, si, j’y tiens !

Ah ! Des boulons… Chez moi, j’en ai de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les matières et de toutes les couleurs, mais les plus beaux, ceux que je bichonne jour et nuit avec dévotion, sont les plus minuscules. J’en ai un notamment, que je ne peux pas admirer sans mon microscope spécialement acheté pour l’occasion. Une pièce unique, et en platine s’il vous plaît ! récupérée dans une vieille montre suisse de la fin du dix-neuvième siècle. J’en ai plusieurs en or et en argent, mais des milliers, voire des centaines de milliers en cuivre, en bronze, en fer, en zinc, en acier, en laiton, en aluminium et même quelques-uns en bois et en plastique. J’en ai des énormes, dont un, issu d’un porte-avions ! Il est accroché au plafond de mon salon par de grosses chaînes, et je peux le faire descendre grâce à un ingénieux système de poulies lorsque je veux le caresser.

Mes boulons sont rangés par catégorie dans des casiers spécialement aménagés à cet effet. Les commodes en sont remplies, les vitrines aussi, tout comme les tiroirs de mes armoires. Chaque recoin pouvant tenir une étagère ne peut rester dénudé bien longtemps ; le long des murs… en lieu et place de la bibliothèque… Même les couloirs en sont surchargés sur plusieurs niveaux ! Heureusement, je vis seul et dispose d’un grand appartement.

Le tout est numéroté, trié, classé et archivé selon son importance. Chaque boulon a sa fiche, avec sa photo, ses dimensions, la date où j’en ai pris possession et sa provenance… Tout est répertorié dans un fichier informatique et un simple clic me suffit pour retrouver les paramètres de telle ou telle pièce…

Ma grande fierté, c’est qu’aucun d’eux n’a jamais été acheté neuf ! Pas un boulon ne peut entrer chez moi sans avoir été au préalable, la pièce maîtresse d’une construction mobile ou immobile digne de ce nom. Et plus la source est importante ou stratégique, plus l’effort pour l’acquérir a été dur, plus ma satisfaction de le posséder est grande. Les boulons de voitures sont mes plus prisés, surtout quand elles sont belles et anciennes, mais j’en ai aussi qui proviennent de bateaux, d’avions, de sous-marins, et même, quelques-uns d’une fusée russe !

Au besoin, je n’hésite pas à m’approvisionner dans des musées, et pendant mes vacances, une valise entière est réservée à mes petits joyaux. Je ne vous le cacherai pas, je suis souvent en surcharge au moment des embarquements pour rentrer au bercail. J’ai des boulons de Chine, de Russie et du Japon ; du Népal et du Tibet ; d’Amérique du Sud, du Nord, d’Afrique ; de pays froids, chauds, tempérés ; de France et de Navarre ! Ah ! Je ferais mille fois le tour du monde s’il le fallait, pour prendre possession des plus prestigieux spécimens. J’irais sur la lune si j’en avais la possibilité pour démonter les fusées échouées sur notre bon vieux satellite.

Mon idéal serait de travailler exclusivement dans des bâtiments entièrement métalliques ! Mon Dieu ! Quel régal ! En veux-tu, en voilà… Rien que pour moi ! Des centaines de boulons, des milliers de boulons… Que dis-je ? Des millions ou des milliards de boulons, écrous, rivets et autres visseries en tout genre ! Malheureusement, ce n’est pas souvent le cas…

Les bâtiments métalliques, même dans Paris, sont assez rares, alors je me rabats sur des entreprises cruellement bétonnées, celles dont l’odeur est aussi plâtreuse qu’un jeune camembert pasteurisé à outrance ; celles dont les parquets cirés, aussi vitreux que des patinoires désespérément gelées, ne laissent entrevoir que des têtes de clous passablement rouillés ; celles pour qui mon cœur reste stoïque s’il n’y a pas assez de machineries complexes à démonter et à déboulonner.

Pour changer souvent et ainsi avoir plus de chance de dénicher quelques pièces rares, je me fais embaucher comme intérimaire et convoite des places de techniciens, gardiens, coursiers ou mieux, de magasiniers ! Vous dire qu’agent d’entretien est mon emploi préféré, serait un euphémisme… Me retrouver seul, la nuit, soi-disant pour nettoyer, avec juste une clé à molette et un tournevis dans la poche… le rêve à l’état pur !

Et c’était le cas, justement ! Je rêvais littéralement debout lorsque j’ai quitté la boîte d’intérim, avec en poche, mon nouveau contrat de gardien de nuit, la mine réjouie :
— Six mois d’un coup ! me suis-je dit, bonne mère, je vais en passer des nuits folles et fructueuses !

Quand j’ai vu pour la première fois cet immeuble en plein centre de Paris, que j’ai pu effleurer du bout des doigts cette construction métallique entièrement rivetée sur six étages, mon cœur s’est mis à battre à une vitesse folle. J’ai même cru que j’allais tomber dans les pommes, tellement mon émotion était intense ! Et lorsque j’ai su qu’en plus, c’était le plus vieux bâtiment métallique de Paris et qu’il avait été conçu par un élève de Gustave Eiffel, j’ai tout de suite compris que je venais de trouver là… la consécration ! Une consécration qui me fut fatale, malheureusement !

Je me suis mis immédiatement au travail… dès la première nuit ! Pour ôter les rivets, j’avais une méthode très efficace, mise au point depuis de nombreuses années : grâce à ma perceuse, puissante malgré sa miniaturisation et son ultra-légèreté, je perçais un petit trou au centre du rivet, y introduisais une minuscule décharge de ma fabrication et allumais la mèche. Tout était calculé avec une rigueur diabolique. Une déflagration étouffée, noyée dans des effluves de soufre, accompagnait un mince filet de fumée, et la base du rivet cédait. Un petit coup de marteau et ce dernier tombait dans ma main comme un fruit mûr.

J’ai commencé par le sixième et suis passé ainsi, de fenêtre en fenêtre, d’étage en étage, sucrant de la façade un rivet sur cinq ! Le nombre clé, paraît-il, pour maintenir en état l’intégrité de l’immeuble. Certes, mon but n’était pas sa sauvegarde, elle m’importait peu, mais il ne fallait pas qu’il s’écroule trop tôt ; pas sur moi en tout cas ! Ah ! Si j’avais su… Si j’avais pu deviner que je ne prenais pas suffisamment de précautions dans ma quête obsessionnelle de boulons !

Aux petites lueurs du matin, je quittais les lieux plus chargé qu’une mule dans un marché africain, profitant de l’obscurité encore confuse pour m’éclipser, les poches pleines à craquer. Le gardien de relève me prenait pour un égocentrique, un individualiste introverti, presque un ermite.
— Le travail de nuit vous va bien ! m’avait-il jeté hargneusement après plusieurs refus de boire un café avec lui.

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