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Le brochet


Auteur : DESFORETS Alain

Style : Vécu




Un des rares loisirs de Grand-père, c’était la pêche. Pas la pêche à la ligne des habitués de bord de rivière, non. Quelque chose de rentable et de moins technique. Plutôt la pêche à la sournoise, dans les ruisseaux cachés au milieu des bois, là où personne ne venait jamais. Quasiment du braconnage. Et puis il fallait que ce soit alimentaire. Dans les campagnes au milieu du siècle dernier et en particulier pour ceux qui avaient connu la guerre et ses privations, la nourriture était essentielle. Les activités de loisirs, c'est-à-dire celles qui n’étaient pas reconnues comme un travail, devaient avoir la fonction de participer à la nourriture familiale : ainsi la chasse, la pêche, la cueillette des champignons, des fruits sauvages, des pissenlits, etc. Bref, on n’avait jamais de temps à perdre dans les campagnes et chaque geste devait être utile, sinon nécessaire. Alors gaspiller son temps devant son bouchon à attendre une touche improbable… Non. Nous, on faisait dans l’efficace.

J’adorais accompagner mon Grand-père. Qu’il s’agisse des bois, des champs ou des plans d’eau, on évoluait en pleine nature. C’était son monde. C’était le mien aussi. Les grands partages se faisaient là, entre hommes, lui à m’expliquer, moi à essayer de comprendre du haut de mes huit ou dix ans. C’était de la vie dont on parlait. De la vie brute et sauvage. Pas celle policée des villes, bien trop éloignées et où on n’allait qu’une ou deux fois par an. Bien obligés.
Le village n’était pas si loin, deux, trois kilomètres au plus. Mais on s’y rendait à pied à l’époque, et seul Grand-père disposait d’un vélo qui lui servait à rejoindre ses champs ou ses vignes. On ne rejoignait donc le village qu’une fois par semaine, le dimanche, pour la messe. Grand-mère y allait aussi le samedi parce que c’était jour de marché. Et même si on vivait quasiment en autarcie avec les produits de la ferme, il y avait des choses qu’on ne pouvait trouver que là-bas : l’huile, le sel, les aiguilles, le fil à coudre, une paire de pantoufles ou de brodequins pour remplacer ceux qui avaient fait leur temps ; mais aussi un foulard ou une chemise pour le Grand-père qu’on lui offrirait le jour de son anniversaire. Là aussi, pas de cadeau superflu, que du nécessaire, voire de l’indispensable.
Passaient aussi à proximité de la ferme, les marchands ambulants : le boucher, le mardi et le jeudi, qui nous régalait d’une belle entrecôte ou d’un rôti qu’on mangeait en général le dimanche, quand il y avait du monde ; le poissonnier, lui, passait le vendredi. C’était jour maigre. Normal. Grand-mère lui achetait généralement des sardines fraîches qui luisaient sur leur caisse emplie de glace, ou bien des limandes, mornes succédanés de soles, quand il y en avait. Parfois un simple morceau de morue salée, le poisson du pauvre. A l’époque, parce qu’aujourd’hui, le prix de la morue est plus proche de celui du bar ou de la daurade.
Le poisson, Grand-mère n’en achetait pas toutes les semaines. D’abord c’était cher et puis Grand-père en ramenait, quand il avait le temps d’aller poser son filet. Ce n’était pas toujours des prises de luxe, loin s’en faut et on mangeait plus fréquemment une friture de poissons-chats, de gardons ou d’ablettes que des perches ou des brochets, bien plus difficiles à prendre. Et puis, dans cette campagne perdue au fond du Médoc, il n’y avait en guise de plans d’eau que de maigres ruisseaux qui se terraient dans les sous-bois ainsi qu’une ou deux gravières abandonnées, devenues le royaume des grenouilles, des carpes et des brèmes.
S’il nous arrivait parfois de pêcher avec une canne – une modeste tige de bambou cueillie chez un proche voisin – on partait plus souvent avec le filet caché dans un sac en toile de jute. C’était interdit, bien entendu. Mais c’était plus rapide et bien plus rentable que la canne à pêche.
Grand-père était prudent. Pas question de prendre le risque de se faire interpeller par la maréchaussée ou les gardes assermentés qui arpentaient les bois et les champs en quête de braconniers. On partait donc tôt le matin, en général avant le lever du jour. On marchait une demi-heure à travers bois et, la plupart du temps, on allait au même endroit. Le chemin traversait un petit pont qui surplombait un ruisseau large de moins de trois mètres et dont les eaux rougies par l’alios couraient en faisant mousser les berges envahies de ronces et de branchages. Après les crues de fin d’hiver, le courant diminuait. Des poches d’eau calme se formaient. C’était là où se rassemblaient les poissons. C’était le moment d’aller poser le filet.

Ce matin-là, vers la mi-juin, nous arrivâmes en même temps que le soleil se levait. La forêt s’illuminait de gouttes incandescentes, restes des pluies de la nuit. L’air sentait bon la fougère, l’humus et le bois de pin. Le silence régnait, brisé seulement par les cris stridents des geais, gardiens des lieux.
Nous descendîmes le long du pont et nous nous faufilâmes à travers les bosquets d’ajoncs, remontant le courant sur une cinquantaine de mètres, en essayant de faire le moins de bruit possible. Il fallait poser le pied au sol avec délicatesse, les moindres vibrations étant perçues par les poissons.
Là, Grand-père avait son poste. Un espace dégagé sur une dizaine de mètres qui longeait le cours d’eau bordé de chênes. Il se laissa glisser jusqu’au bord du ruisseau – il y avait une marche de près d’un mètre à descendre –- et cala ses pieds sur la bordure incertaine de sable et de terre. Pendant ce temps j’avais sorti le filet de son sac, un petit tramail de dix mètres de long dont Grand-père fixa l’extrémité au bout d’une perche. Il poussa ensuite l’ensemble vers la berge opposée. Les flotteurs s’alignaient d’une berge à l’autre, perpendiculaires au cours d’eau. Les plombs traînaient sur le fond qui ne devait pas dépasser le mètre à cet endroit-là.
Il déposa soigneusement la perche sur le bord de l’eau, y fixa l’autre extrémité du filet et remonta la pente abrupte. Le piège était en place. Mais pour décider les poissons de s’y faire prendre, on devait s’activer. Les brochets – c’était notre objectif – passaient une bonne partie de leur vie en état d’immobilité, à l’affût d’une proie de passage : alevins, grenouilles, écrevisses… tout ce qui pouvait passer à leur portée et qui comportait suffisamment de protéines pour y dépenser un peu d’énergie.
Il fallait donc faire du grabuge tout autour pour les sortir de leur léthargie et les conduire vers les mailles traîtresses. On s’arma donc d’un bâton et, chacun se tenant de part et d’autre du filet, nous nous lançâmes avec frénésie dans un battage de la rivière qui aurait éveillé le plus endormi des ésocidés aux alentours.
Nous frappions, frappions l’eau qui giclait en grandes éclaboussures. Nous fûmes rapidement trempés à ce petit jeu, mais il en valait la chandelle. Là-bas, les bouchons s’affolaient. Les flotteurs accusaient de grands mouvements, certains plongeaient à moitié. Le filet entier semblait vivant tant il se déformait sous la poussée des prises qui s’y débattaient.
Nous posâmes nos bâtons et Grand-père descendit récupérer le tramail. Au fur et à mesure qu’il le sortait de l’eau, les ventres blancs, les flancs dorés et le dos noir des poissons luisaient comme autant d’étoiles dans le ciel. La pêche avait été bonne. Huit poissons s’agitaient, cherchant à se libérer des rets mortels qui les avaient emprisonnés. Beaucoup n’étaient pas bien gros. Il fallut les remettre dans leur élément avec précaution, en évitant de les blesser pendant le démaillage, opération délicate s’il en est. Le poisson emprisonné dans les fils de coton se débattait pour se libérer et plus il s’agitait, plus il s’enfermait dans une poche créée par les trois rangées de mailles. Immobilisé, il finissait par s’étouffer.
On s’activa donc pour leur rendre leur liberté. Sauf pour les deux plus beaux. Un bestiau de près d’un mètre de long et un deuxième d’une soixantaine de centimètres. Grand-père délivra tout ce beau monde qu’il enfouit au fond du sac et les recouvrit du filet. Nous pouvions rentrer. Ce soir nous nous régalerions d’un brochet au four, parfumé à la sauge, accompagné de pommes vapeur et qu’on mangerait avec une sauce verte.
Le retour fut joyeux. Grand-père ne tarissait pas en anecdotes halieutiques. Tous ses souvenirs de braconnier lui revenaient : ses plus belles prises ; ses bredouilles, aussi ; ses chutes parfois dans l’élément liquide, pas toujours par beau temps et son retour déconfit à la ferme ; mais aussi la divine surprise d’un bouquet de jeunes cèpes au chapeau brun qui n’attendaient que lui au détour d’un fourré ; la bécasse qui, un jour, en décollant à ses pieds s’étaient prise dans les mailles de coton. Toutes ses joies et ses peines y passèrent. Nous étions si heureux qu’on ne se rendit pas compte du trajet que nous fîmes jusqu’à la ferme.
Grand-mère attendait sur le perron, les bras croisés, un torchon dans la ceinture de son tablier noir.
« La pêche a été bonne ? lança-t-elle.
- On a fait mieux, répondit le pêcheur en me lançant un clin d’œil, mais bon, on aura de quoi souper ce soir.
- Hé bien ! tant mieux ! allez vous changer, vous êtes trempés. »

Grand-père sortit le filet du sac et l’étendit sur le fil à linge. Il fallait qu’il sèche avant qu’on ne le range sinon le coton allait moisir. Une fois la chose faite, il prit le sac et le porta dans la cuisine. Il étala un vieux journal sur la toile cirée et sortit le poisson le moins gros. Grand-mère ouvrit de grands yeux.
- Il est beau ! dit Grand-mère. Il est presque trop gros pour nous quatre.
- On se forcera, répondit Grand-père, t’inquiète pas. Et puis le gros Racine, tu sais bien qu’il mange pour trois à lui tout seul, non ?
- Oui, mais ça serait dommage que ça se perde. Un beau poisson comme ça !
- En plus, y en a un autre, reprit Grand-père en plongeant la main dans le sac.
- Non ?
- Si ! regarde.

Grand-père fit jaillir de la toile humide la queue de l’animal qui à elle seule emplissait sa main. Le corps mordoré suivit, les flancs gonflés du poisson semblant garnir la totalité du sac. Enfin la tête apparut, énorme, les yeux luisants ; le bec entrouvert découvrait une multitude de petites dents acérées.
- Et celui-là, il est pas beau ?
- Ho ! bonne mère ! s’écria Mamie, qu’est-ce qu'il est gros ! Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ça ? On peut pas le saler, comme la morue. Et puis en conserve, je sais pas si c’est bon.
- T’en fais pas. On en fera profiter les voisins. Et puis, y a la famille qui vient, demain.
- Oui, mais d’habitude on mange de la viande le dimanche. J’ai acheté une entrecôte au boucher avant-hier.
- Hé bien ! on va la faire griller aujourd’hui, l’entrecôte. Le Racine, y va être content, il a pas l’habitude d’en manger. Le dimanche, il est jamais là.
- C’est bien donner de la confiture au cochon, mais enfin…

La chose étant dite, Grand-père entreprit de vider les brochets. Il fendit d’un geste sûr le ventre du poisson le moins gros pour le débarrasser de ses entrailles. Celles-ci allaient nourrir les chats pendant au moins deux jours.
Grand-mère était en train de rincer le poisson éviscéré sous le robinet de l’évier quand Grand-père s’attaqua au second. Celui-ci avait un ventre énorme. Il avait fait un bon repas ou bien il attendait des petits, comme les vaches ou les cochons… c’est ce que je me disais alors.
En fait, le poisson avait effectivement bien mangé. Une fois ouvert, Grand-père ouvrit l’estomac et libéra un deuxième brochet d’une quarantaine de centimètres, en cours de digestion et qui avoisinait le kilogramme.
- Hé bien ! dit-il, il avait faim celui-là. T’as vu ce qu’il avait dans le ventre ? C’est pour ça qu’il faut les pêcher de temps en temps. Ils sont trop nombreux et ils n’ont plus rien à se mettre sous la dent ; après, y se bouffent entre eux.
Il ouvrit par curiosité le poisson libéré des entrailles de son congénère pour découvrir un troisième poisson à moitié digéré, en cours de décomposition. Enfilés l’un dans l’autre, comme des poupées russes.
- Jamais deux sans trois ! lança Grand-père. Hé bé, il nous en aura fait des surprises celui-là !
Grand-mère pendait les poissons dans le garde-manger pour qu’ils s’égouttent au frais. Le gros Racine, le métayer et employeur de la famille, entra à ce moment-là et vit les deux poissons à moitié digérés sur le journal.
- Pas terrible, la pêche ce matin, Louis, hein ?
- Z’avez raison ! monsieur Racine, en plus j’ai l’impression qu’ils ont tourné avec le soleil.
- C’est vrai qu’y z’ont pas l’air bien frais, répondit le gros. Vous me ferez pas manger ça ce soir. Qu’est qu’y a au repas, Odette ?
- De l’entrecôte, lui répondit-elle.
- De l’entrecôte ! s’étonna-t-il. Vous avez hérité ou quoi ? de l’entrecôte en semaine ! Vous, les paysans, savez pas quoi faire de votre argent. Et vous le gaspillez avec des choses de riches.
- Z’êtes pas content d’en manger de l’entrecôte ? demanda Grand-père.
- Ben, si ! mais tout de même ! Un jour de semaine… comme vous y allez !
- Allez, râlez pas, on vous fera pas payer plus cher la pension, plaisanta Papy.
- ???
- Oui ! je veux dire qu’on va pas vous demander une augmentation.
- Hé bé ! il manquerait plus que ça ! Une augmentation ! Avec tous les frais que j’ai. J’ai pas le temps d’aller à la pêche, moi. Moi, le poisson, il faut que je l’achète.
- C’est pas vous qui l’achetez, intervint Grand-mère, c’est nous.
- C’est pareil, reprit le gros. A la fin c’est quand même moi qui paye.
- Bon ! grogna Grand-père, nous on veut pas vous contrarier. Si vous n’en voulez pas de l’entrecôte, il reste de la soupe au lard. Vous y mettrez du lait, comme tous les soirs, ça vous tiendra au ventre.
- C’est pas ce que je voulais dire, réagit le gros d’une petite voix. J’en mangerai de l’entrecôte. Mais j’aurais préféré que vous attrapiez un poisson ; un beau. Ça nous aurait coûté moins cher. Là-dessus, je vous laisse. Je vais soigner la volaille ».

On l’entendit qui marmonnait en traversant la maison de son pas traînant :
« …à la pêche… y va perdre son temps à la pêche…et y bouffe de l’entrecôte… trop payés, oui ! »





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