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Un petit bout de femme, de mère


Auteur : VERCORS

Style : Vécu




Elle s’appelait N’GUYEN thi-lang, ses amis l’appelaient Hélène, ses enfants et ses petits-enfants l’avaient surnommée Mamita …

On m’a révélé, qu’elle avait quitté ce monde pour toujours le 29 mars 2014 au matin. La nouvelle, je l’avais apprise par Hélène l’une de ses petites filles...Bien que je m’attendais prochainement à cette proclamation, j’accusais assez mal la confirmation. Elle avait eu un AVC 9 jours plus tôt, et depuis n’avait plus quitté l’hôpital. Ses dernières heures, elle les avait passées entre quatre murs blancs, allongée sur un lit, inconsciente et…Seule. Ce qui m’attristait grandement c’est qu’elle n’avait pas pu revoir celles et ceux qu’elle aimait tendrement. De songer à cela me fit repenser à son mari, qui vingt-huit ans plus tôt mourut lui aussi dans les mêmes circonstances, dans le même espace…Elle s’appelait Thi-lang, mais ses amis l’appelaient Hélène, et ses proches Mamita. Moi, je ne l’avais pas trop bien connue, mais je lui avais toujours porté une très grande estime. Ses enfants m’avaient demandé d’assister à la cérémonie funèbre, pourtant j’avais demandé un temps de réflexion avant de me décider, et je ne comprends pas l’hésitation émise durant cette observation, aujourd’hui encore…Trois jours avant la procession, finalement j’acceptais. Et ce fût avec beaucoup d’appréhension que j’attendis ce moment…
On m’a révélé qu’elle n’avait pas 82 ans, mais 72 ans à peine…Infirmière durant La crise Cambodgienne, elle avait rencontré ce jeune militaire, qui quelques années plus tard allait devenir son époux. Elle n’eût que 16 ans lorsqu’elle mit bas son premier enfant, un garçon qu’elle avait prénommé Franck. Jean-Pierre, ce jeune militaire de 26 ans, engagé dans l’intendance et ayant une opportunité de se déplacer vers la France, à la supplication de son infirmière bien-aimée, se risqua à lui obtenir de faux papiers d’identité pour lui faire fuir ce pays où elle ne semblait plus accuser l’envie qui fût sienne, avant sa belle rencontre avec son jeune militaire de carrière. La date du 01/01/1932 fût celle qu’ils choisirent tous les deux pour dissimuler la véritable,01/01/1942…Avoir un enfant à l’âge de 16 ans dans ce pays en guerre, sur des terres envahis par des Khmers Rouges incontrôlables, c’était s’inviter à la mort volontairement…Thi-Lang pu s’installer en France et plus précisément à Fréjus avec Jean-Pierre son jeune militaire, pour y élever leur fils, munie de faux papiers d’identité, et avec dix années de plus. Qu’importe pour elle à cette époque d’avoir vieillie de dix ans, elle était vivante, libre, et allait pouvoir continuer à aimer Jean-Pierre, et Franck son premier enfant, loin de la peur et de la crainte, là résidait sa primordiale satisfaction…
C’est donc en ce 5 avril 2014, seulement 3 mois après avoir fêté ses 72 ans que Thi-Lang allait pouvoir tirer sa révérence au monde et quitter définitivement cette terre. C’est Jean-Pierre l’un de ses fils (le sixième des huit enfants qu’elle mit au monde) qui vint me chercher ce jour-là. Lui aussi il y avait un bon moment que je ne l’avais vu, et j’avais grand plaisir à le revoir. Je me rappelle que c’était encore lui qui m’avait servi de chauffeur lorsque j’avais vu Marmita chez elle, mais cela faisait bien longtemps si bien que je n’arrive même plus à compter les années. En arrivant au bas de l’immeuble je redécouvre quelques endroits qui me sont familiers. En arrivant à l’appartement, je n’ai aucun mal à me rappeler quelques pièces et quelques objets qui me propulsent vers un passé que je me refuse pourtant. Solange une des filles de Thi-Lang (la cinquième des huit enfants) m’accueille avec un grand sourire. Elle je n’ai aucun mal à me rappeler la dernière fois que je l’ai vu, peut-être parce qu’elle fait partie des personnes envers lesquelles l’esprit et la mémoire enregistrent facilement un souvenir indélébile. Pourtant là aussi, les années s’amoncellent. Puis c’est le tour de Bruno (le huitième, le plus petit des enfants de Thi-Lang), il a gardé sa tête et est devenu homme. De lui je garde toujours une très bonne image, et une très grande considération Lui aussi je ne l’ai guère vu, et notre dernière rencontre s’additionne en années. C’est au tour de Patricia l’une des fausses jumelles (la troisième des enfants de Thi-Lang) à me serrer dans ses bras. Patou comme je l’appelais autrefois, c’est une fille que j’ai toujours apprécié et estimais profondément. Je me rappelle qu’elle aussi très jeune a eu son lot de misères. Plus de 15 ans voir plus que je ne l’ai vue, et elle porte toujours sur elle les stigmates d’une existence marquée…On ne s’attarde pas car la crémation de Marmita est prévue pour 10heures.En arrivant au crématorium je redoute un peu quelques retrouvailles, notamment celle de Brigitte la deuxième fausse sœur jumelle et Eric ( le septième enfant ),heureusement tout se passe bien et je me ravis pour tout le monde et surtout pour Marmita, il est vrai que durant ces quinze dernières années je n'ai pas été à la hauteur de ce que l’on pouvait espérer de ma personne…

10 heures, tout le monde se regroupe dans la salle de recueil. Je m’invite à la prononciation d’un texte que j’ai écrit la veille. Je me retrouve près du cercueil où Mamita repose, je lui lance quelques regards brefs, et balaye la salle d’un autre. Je m’attarde sur les personnes présentes, puis relis mon texte dans ma tête. Après quelques minutes de recueillement je lis mon texte, j’espère que les mots et les phrases que j’ai noircis intercepteront les esprits des plus circonspects… De temps à autre je lance un œil sur le cercueil ce qui me permet de retrouver courage en moi, bientôt je finis mon texte et c’est autour de Jessica l’une des petites filles de Thi-Lang (la fille de Solange) de s’exprimer. Je la regarde et là aussi je me souviens d’elle lors d’un repas chez Mamita, alors qu’elle n’avait que 6 ou 7 ans, presque 16 ans séparent nos retrouvailles. Quelques minutes s’écoulent et bientôt la cérémonie s’achève. Un dernier recueillement s’effectue sur le cercueil de la défunte, Bruno laisse éclater son désarroi puis le rideau masque pour l’ultime fois ce qui nous rattachait à Thi-Lang. Nous nous retrouvons tous hors de l’enceinte, et c’est avec un grand plaisir que j’accueille Franck dans mes bras (vous vous rappelez de lui ! Le premier enfant de Thi-Lang) il est le père spirituel de ces frères et sœurs qui de noir vêtu se regroupent et expriment leurs dernières émotions. C’est au tour d’Odile l’épouse de Franck de m’enlacer, puis Théo son fils. Je scrute un instant le ciel bleu, je suis content qu’il ne pleuve pas et j’essaie de déceler l’ombre de Mamita derrière les maigres nuages qui se forment au-dessus de nos têtes. Je me rappelle des dernières volontaires de Thi-Lang, énoncées un peu plus tôt par Jessica lors du recueillement. Alors je demande aux huit enfants de se regrouper pour une photo souvenir, mais surtout pour offrir à Mamita un spectacle merveilleux. Je n’ose pas compter le nombre des années, pour me rappeler quand fût la dernière fois qu’elle eût la joie de contempler si riche tableau. En sa compagnie je me presse tout contre elle, je m’invente sa présence à mes côtés et admire cette félicité…

On se réunit toutes et tous pour un petit verre à la demeure de Mamita, je m’isole un instant dans sa chambre et je me souviens. J’essaie de sentir sa présence, mais son absence paraît trop grande à cet instant, et fait obstacle à mon désir. Durant la collation les enfants se remémorent les meilleurs moments de leur jeunesse, mais aussi de l’après. Ainsi, Brigitte qui fut les yeux et les mains de Mamita depuis la mort de Jean-Pierre, me révéla qu’elle ne sortait plus guère de son appartement. Elle qui autrefois exprimait un certain plaisir d’aller faire les courses pour ses huit enfants, et son militaire d’amour. Elle qui aimait sortir pour aller faire son tiercé. Elle qui aimait aller faire quelques pas dans la rue et se montrer, pour le seul plaisir de dévoiler à certains, que nichée en haut de son cinquième étage, astreinte aux devoirs qu’une mère de huit enfants se doit d’accomplir, elle pouvait encore parader et faire retourner quelques têtes médusées à son passage. Alors j’essaie un instant de me mettre à sa place, et de souffrir le quotidien d’une seule de ses journées. Au bout seulement de quelques minutes j’ai bien du mal à tout accepter, et à ce moment-là j’ai un grand respect envers ce petit bout de femme, pour son courage, pour sa force d’esprit, pour sa ténacité, et que mes regrets sont bien grands lorsque je reconnais de n’avoir pas su profiter d’elle lorsque je le pouvais, lorsque surtout je le devais. De m’en confesser la faute, m’avili à cette juste hauteur dont je n’en mérite que le statut…

Ensuite, après la collation, certains regagnent leur travail et d’autres restent. Les huit enfants vont tabler sur le juste partage des souvenirs qui meublent et enveloppent cet appartement, ce refuge où Mamita se plaisait à y vivre, et peut-être même subsister. Durant des années j’étais considéré comme l’indésirable, l’intrus, l’infâme et je ne sais quoi encore, mais tout cela je l’accepte, je l’accuse, et m’en remets à la rémission, seule reine à statuer sur mon devenir. Je regarde ses enfants parler entre eux, dialoguer sans tumultes, il y avait bien longtemps que je n’avais vu cela, et Mamita doit se régaler de contempler parfaite osmose. J’aurais tant voulu être aimé d’elle, comme délicatement elle le faisait pour ses huit enfants…Brigitte me fait savoir qu’elle téléphonait parfois à son fils Bruno juste pour entendre le son de sa voix, juste pour pouvoir parler un peu. Etait-ce mal de sa part de ne vouloir que parler à quelqu’un et de la sorte lui faire comprendre par son attitude à quel point elle l’aimait ? Privée des journées entières de présences, de communications, elle échafaudait maintes stratégies juste pour galvaniser ses attentes. Elle, qui durant des années s’était laissée bercer par ces voix d’enfants, envahie par cette atmosphère chaleureuse de présences bénéfiques, et qui au détour d’une vie qui se voulait à son terme, et l’accueillir en son sein pour mieux l’aiguillonner vers cette terre qu’elle exprimait d’asile, alors qu’elle la feintait lâchement…Alors, elle se parlait à elle-même et de la sorte exaltait une énergie incroyable pour repousser toutes malignes tentations…

Le soir s’installa tout doucement et la peine de chacun se dissipa. Le temps de manger une pizza et de se remémorer quelques souvenirs, la valse des albums photos fut l’intermède idéal pour proscrire toutes déprimes. Tout comme ses enfants, ses petits-enfants je découvrais ces photos qui me transportaient au-delà de ce présent, dans un passé où je me sentais agréablement bien. Je m’étais arrêté sur une photo où Mamita souriante et assise auprès de sa petite fille Aurore, paraissait sereine. L’une de ses filles, je ne me rappelle plus laquelle tellement j’étais accaparé par cette sublime photo, me révéla qu’elle avait terriblement souffert de l’absence d’Aurore. Peut-être parce - qu’elle la savait atteinte d’un handicap cérébral qui la mettait à rude contribution, elle qui au quotidien côtoyait la disgrâce. En elle il stagnait un grand manque celui-là même qui la poussait lentement mais sûrement vers cet abîme qu’elle redoutait au fur et à mesure que les jours se succédaient, que les mois filaient, que les années passaient. Elle ne comprenait pas pourquoi elle méritait cela, mais elle en subissait conquise, la raideur. Depuis toute jeune elle traversait les guerres les plus injustes, courbée et meurtrie par les avanies, elle accusait cette dernière sans aucunes complaintes…L’isolement, l’ignorance qu’on lui concédait sans ménagement, était-ce là la reconnaissance qu’elle avait méritée après tant d’années de sacrifices, tant d’années de…Souffrance ? A la démesure des peines affligées elle en souscrivait l’ordonnance…Jean-Pierre me montra une photo de Mamita toute de rouge vêtue, aux cheveux bien noirs et volumineux. Il me demanda à qui elle me faisait penser, je n’eus aucun mal à reconnaître sa petite fille Aurore, à moins que cela fût l’inverse. En parcourant d’autres photos, en regardant ce salon, il me vint cette terrible pensée à l’esprit, quelles purent être sa peine et sa tristesse en ces milliers de journées, ces millions d’heures, en espérant que ce maudit téléphone sonne et lui annonce la visite prochaine de cette fille, de ce fils, de cette petite-fille, d’une personne qui aurait ne serait-ce qu’un instant pensée à elle, et à la plonger, à la seule évocation dans un ravissement d’un moment, dans le tourbillon d’une renaissance d’une visite inattendue ? Que le bouton du parlophone la fasse tressaillir au point tel, qu’elle émigra en ce contexte qu’elle n’aspirait plus sereinement ? Ce petit bout de femme, de mère, méritait-elle le parcours d’une existence aussi pesante ?...Vers deux heures du matin quelques-uns quittèrent les lieux alors que d’autres restèrent, ceux qui avaient décidé de dormir là, ceux qui voulaient s’imprégner encore de cette ambiance mémorable, de ce parfum délicat qui répandait sur tout leur être un arôme délicat. Patricia, pour qui j’avais énormément d’estime, exsuda une quiétude. Durant des années elle s’était souvent demandé si elle n’avait pas été adoptée.
Exprimant qu’elle n’avait pas le teint mate comme ses deux autres sœurs, ou encore qu’elle n’avait pas les yeux bridés comme, elles, et encore qu’elle était la seule dans la famille à porter des lunettes. Là encore je reconnaissais qu’elle aussi n’avait pas eu une existence très facile. A chaque fois qu’elle parlait, je ressentais cette tristesse qui lui perlait au bout des lèvres. Depuis des années elle avait quitté la Côte d’Azur pour aller vivre à Dijon, là encore isolée de sa famille, recluse dans un petit village où elle modelait son quotidien comme elle le pouvait. En de certains aspects qu’elle me dessinait, je n’étais pas loin de l’assurer qu’elle s’apparentait assurément à sa mère, mais cela je ne le lui confis pas et préférais le lui témoigner en une autre circonstance, loin de Solange et Bruno, présents cette soirée là et qui auraient pu mal encaisser cette terrible similarité…Bruno voulut extirper de lui un secret qu’il n’arrivait plus à farder. C’est ainsi que devant nous il avorta, et nous raconta ce que Mamita avait bien voulu lui confesser un jour où sa détresse lui sembla trop pénible. Très jeune elle avait été capturée par les Khmers rouges en compagnie de son frère, durant des jours elle avait souffert durement, et son existence avait effleuré les pires peurs et craintes, que chacun de nous tous sur terre, nous rejetons.
Cette frayeur, cette violence, elle avait accepté de les accueillir en un jardin très secret qu’elle binait sans relâche, au jour le jour, sans jamais en dévoiler leurs formes… A écouter Bruno, sa Mamita l’avait privé de bien d’autres confidences, en s’éteignant de la sorte et pour toujours. A la souffrance qui lui pesait depuis la disparition de celle qu’il aimait démesurément, s’ajoutait le spectre nébuleux de l’incertitude. Qu’avait-elle encore osé dissimuler à ses enfants, quel poids avait-elle accepté de supporter sur son nouveau chemin ? Il restait persuadé qu’elle avait souffert encore plus qu’il ne se l’était imaginé, et du seul fait d’en titiller les formes, l’avait plongé irréversiblement dans un profond abîme. Je le regardais pleurer, je n’arrivais pas à trouver l’élan nécessaire pour tenter de le réconforter, peut-être parce-que j’étais à mille lieux d’établir avec justesse la grandeur de cette perte qui le contristait à ce moment-là… Ce n’est qu’à cet instant que je compris à quel point la rupture entre ces deux êtres, de puissance et de force magnifiaient l’amour qui les unissait pour des siècles… Si il était une évidence incommensurable, alors oui, Thi-Lang assurément avait souffert dans son existence, très jeune elle en avait connu les affres, et durant toute sa petite vie cette répression n’avait pas cessé de la harceler, jusqu’au pied du lit de cette chambre d’hôpital où jusqu’à la dernière minute de sa vie, elle endura le supplice. Mais qu’avait-elle donc fait pour subir tel châtiment ? En ce qui me concerne, je me rappelle qu’elle m’avait confié qu’elle s’était sentie coupable de la mort de sa sœur, brulée vive devant elle. A cet instant la vie l’avait épargnée, et elle devait en supporter tous les outrages en guise de reconnaissance éternelle. Jamais je ne m’étais imaginé à quel point ce petit bout de femme, de mère, avait souffert et ce jusqu’à la fin de son existence…
Nous nous étions couchés très tard, vers 5 heures du matin. Cela ne nous avait pas empêché de nous lever tôt. Il fût 9 heures lorsque nous déjeunions ce dimanche matin. Il faisait très beau, tout ce que nous espérions c’est que Mamita avait rejoint son militaire d’amour dans cette blanche lumière que nous lui convions tous ce jour-là. Brigitte me révéla qu’elle mangeait très simplement, de nourriture asiatique essentiellement, qui lui rappelait ses origines vietnamiennes, et qui de riz, de soupes, de nems et de je ne sais quoi encore, lui suffisait amplement pour offrir chaque jour à son ventre, un véritable festin. Je regardais cette table rouge, qui bien des fois m’avait accueilli chaleureusement et que Mamita avait su garnir démesurément à la sueur de son corps, tout un après-midi durant. Il m’arrive quelquefois de sentir encore quelques arômes singuliers de ses plats si exceptionnels…Je ne l’avais pas aussi bien connue que Brigitte, ou même Bruno et Solange qui déjeunaient ce matin même avec moi, alors j’avais posé la question à l’ainée des trois pour satisfaire ma curiosité, mais surtout ma carence. C’est ainsi que Brigitte me révéla qu’elle ne profitait jamais de ses journées. Certes elle se levait très tôt, prenait ses repas au fond de sa cuisine étroite, le dos collé au mur, assise sur sa chaise rouge en formica, faisant frontière avec son frigo par sa droite, et par son évier par sa gauche. Devant elle se dressait un maigre repas, juché sur une petite table basse. Elle regardait parfois par la porte fenêtre de cette petite cuisine, tantôt pour fixer ce ciel gris, parfois bleu, ces pigeons qui venaient se rassasier pleinement de cette nourriture de mie de pain, qu’elle leur distribuait avec son sourire bien à elle, au souvenir de ses enfants qui autrefois lui donnaient bien du travail, mais surtout beaucoup de plaisirs en leurs seules présences. Ainsi assise sur son « trône « elle semblait régner sur son territoire, et guettait ses terres, aussi parce-que son sens auditif ne lui permettait plus d’assurer pleinement sa sécurité. De la sorte, de cet endroit stratégique où elle s’en était ordonnée la position, elle pouvait guetter qui pouvait pénétrer en son terroir, et l’accueillir tel qu’il le mériterait…
Les cloches de l’église sonnaient 10h30 et la nostalgie repris son sceptre. Brigitte ne comprenait pas pourquoi on, n’avait pas retrouvé cette ceinture en or que Mamita portait si souvent sur elle. Une ceinture qu’elle avait promise à Brigitte en reconnaissance de toutes ses bonnes actions envers elle. Les pleurs la gagnèrent et je maudissais celui qui s’était emparé de cette ceinture, véritable souvenir garnie de mémoire indélébile. Bien qu’il y eut conflit entre moi et Brigitte durant de longues années, j’accusais assez mal sa détresse et je tentais tant bien que mal de la consoler comme je le pouvais. Avec le recul, je lui reconnaissais un grand mérite, car depuis 28 ans, depuis la mort de Jean-Pierre elle s’était sacrifiée pour Mamita, étant toujours là pour subvenir à ses problèmes sa solitude. Ce fût courbé d’aveux que je me dressais devant elle, et je n’en exprimais aucune honte. Elle me témoigna qu’elle aurait pu à loisir s’offrir des voyages, des sorties, des bijoux, des habits, et tout cela juste pour agrémenter son existence, colorer son quotidien, en l’absence de son militaire décédé trop vite. Mais jamais elle n’en exprima le véritable souhait. Délaissée par certains de ses enfants, elle avait accusé très mal ces esquives, et de déceptions elle avait préféré nettement jeûner à ces propositions, plutôt que d’y goûter, au résultat évident de tarir un, voir des plaisirs en l’absence de celles et ceux qu’elle aimait le plus au monde, ses enfants chéris…

Je me souviens de Thi-Lang lorsque j’étais très jeune, elle prenait son courage à deux mains et à l’aide de son caddie se rendait seule à la supérette pour y faire ses courses. Je n’ai pas souvenir l’avoir vue ou croisée dans la rue en compagnie de l’un de ses enfants, d’une aide qui aurait contribuée à un soulagement en son âme. Je me souviens aussi qu’elle passait des heures entières dans sa cuisine pour préparer seule le repas pour ses huit enfants et son époux. Je me rappelle qu’elle faisait la lessive seule, et l’essorait à la main, car en ce temps-là avoir une machine à laver était un luxe Son époux et elle-même jamais je ne les vis fréquenter une salle de cinéma, un restaurant. La privation était leur pain quotidien, le sacrifice leur boisson. Jamais je n’entendis invectiver un seul de ses enfants sur un manque de nourriture ou d’habits, que ce petit bout de femme, de mère, ne méritait absolument pas l’ignorance que lui portèrent certains de ses enfants…

Tout l’après-midi nous débarrassâmes l’appartement de Mamita. Nous découvrions qui elle était véritablement, et nous nous en étonnâmes avec une ampleur ahurissante. Etait-elle conservatrice ?,nous ne le crûmes pas, nous nous affirmions qu’elle avait eu une vie indigente, maculées de privations, pour apporter une réponse à ce déferlement de nourriture exagérée, à cette multiplication de produits divers qu’elle avait entassé durant toutes ces dernières années… Il fut 16h30 lorsque je quittais l’appartement de Mamita. Dans la voiture qui me ramenait chez moi, je tentais de réfréner ma peine. Thi-Lang n’était plus de ce monde, j’avais du mal à le concevoir et pourtant il fallait m’y résoudre. Quelques minutes plus tard j’arrivais à mon appart et je pris bien soin d’accueillir mon épouse et ma fille… Je pose quelques paquets qui referment des souvenirs qui me relient directement à Thi-Lang, j’attrape quelques photos et les regarde après m’être installé sur le canapé. Plus je contemple ce petit bout de femme, de mère, davantage je ne peux m’empêcher de récriminer ce fils, qui des années durant n’a jamais voulu se réconcilier avec elle, préférant la laisser couler vers cette lame de fond sans jamais entendre ses appels, sans jamais déraciner de lui cet orgueil aux fruits pourris qui en ce jour de deuil me rappelle quel bourreau je fus à ses yeux, et que je n’étais pas loin de valoir l’un de ces Khmers rouges, qui autrefois au temps de sa jeunesse l’avait terriblement tyranniser… Et plus je regarde les photos de Mamita et plus je m’en veux, davantage je regrette. Que de jours, de mois, d’années de perdues, j’étais prêt à vendre mon âme au diable pour me retrouver auprès d’elle à cet instant précis, juste avoir ce plaisir de la réconforter et de lui parler encore et encore. Pouvoir caresser son visage et lui transmettre cet amour que je lui ai refusé durant des années, la presser tout contre moi et me rappeler comme il était bon de la savoir rassurée, de la savoir… Sereine et à l’abri de toutes persécutions. J’ai un mal fou de pouvoir entendre le son de sa voix, et pour cause je ne me rappelle même plus quel fût notre dernière échange de paroles, et encore moins sur quoi il reposait. Je n’ai pas honte d’exprimer ce manque d’elle, mais quel monstre d’enfant et de fils ai-je pu être à ses yeux pour demeurer de la sorte envers elle ! J’espère très sincèrement que lorsque mon tour viendra, je souffrirais autant qu’elle et à la juste mesure de ce que je mérite. Et dans tout cela il y a aussi Aurore (vous vous rappelez d’elle, sa petite fille, ma fille), je l’ai privé d’un lien de sang qui j’en suis sûr aujourd’hui a certainement dû l’asphyxier désagréablement. Aurore, elle l’aimait, même si Mamita ne pensait pas souvent à ses anniversaires, aux fêtes de fin d’année. C’est moi et moi seul qui suis coupable de tout ce gâchis. Thi-Lang n’est plus, et ce que je regretterais jusqu’au dernier souffle de mon existence, c’est qu’elle soit partie vers la lumière le cœur et l’esprit fâchés envers moi. Aujourd’hui j’aimerais tant la savoir auprès de moi, je lui parlerais et elle me sourirait. Je resterais là à la contempler et la toucher, je remplirais mes pensées de cet agréable instant, je m’enivrerais de sa seule présence près de moi et je colorerais mon âme entière de ses couleurs de bonté, et de ce petit bout de femme et de mère que je n’ai jamais su définir de son vivant, alors que tout me prêtait à l’élever. A la consolation que je m’attribue afin d’apaiser mes regrets, je m’inonde l’esprit de cet instant d’après, lorsque je serais appelé à mon tour vers cette lumière, là où Mamita m’accueillera les bras ouverts et en me serrant fort dans ses petits bras, elle me glissera dans le creux de l’oreille : « tu m’as manqué mon fils, mon… Partita (comme elle aimait m’appeler autrefois)…

Il y a eu les guerres mondiales, les crises, puis il y a eu…La nôtre ! Aujourd’hui que tu n’es plus là, je voulais que tu saches Mamita, Thi-Lang, Hélène, Maman, que je m’excusais très sincèrement pour tous nos désaccords, nos luttes, cette rivalité entre nous. Mais plus que tout…Ce silence et cette méprise….Je t’aime Maman !... Allège-toi des fardeaux qui t’ont fait souffrir durant nos années de dissension, dépose-les sur tout mon corps, car aujourd’hui je veux te savoir partir vers cette lumière… Le cœur léger…Même si je ne te l’ai pas souvent dit, même si beaucoup ont crû durant ces dernières années que je t’avais ignorée, je voulais que tu saches que je t’ai toujours aimée, que j’ai toujours pensé à toi, que je t’aime Maman !... Ce qui me console un peu, c’est de savoir que j’ai vécu en toi durant 9 mois, que tu m’as nourri, tu m’as… Aimé ! Alors qu’importe si ces dernières années, et maintenant encore tu as décidé de ne plus m’aimer, je l’accepte ! Car au fond de moi je sais que durant ta grossesse et les jours qui suivirent, tu m’as aimé comme la mère aime son enfant, et cela rien au monde ne pourra l’effacer, personne ne pourra le détruire. Avoir été aimé de ta personne, est un privilège que je porterais au plus haut durant mon devenir… On pourra dire ce que l’on voudra sur moi, sur nous deux, moi je ne retiendrais qu’une seule chose de toi, de nous deux c’est que nous nous aimions, malgré les apparences… Je suis et demeurerais pour l’éternité ton enfant, ton fils, ton… Patita…

Saches, Mamita que nous toutes et tous tes huit enfants, mais aussi tes petites filles et petits fils, tes ami(e)s et toutes celles et ceux que tu as connu dans ton existence t’ont aimée, t’aimerons et t’aiment pour l’éternité…Je souffre déjà de ton absence, repose en paix Mamita et rapproche-toi au plus près de cette blanche lumière que tu mérites tant ! Bientôt et comme tu l’avais souhaité nous réunirons tes cendres à celle de ton militaire d’époux, bientôt tu aimeras de nouveau, bientôt tu vivras à la blanche lumière de cette nouvelle existence à laquelle tu as si souvent aspirée. Bientôt tu connaîtras à nouveau l’amour et la sérénité, et les anges qui te protégeront au quotidien t’éloigneront de ces afflictions qui t’ont tant harcelées ces dernières années… Je ne serais plus loin de toi désormais, et quand je regagnerais cet autre monde auquel tu appartiens aujourd’hui, si tu me le demandais je demeurerais derrière toi et souscrirais à ta volonté. Souffrir autant que toi, endurer autant que je te l’ai fait subir, voilà ce que je m’efforcerais à me prescrire jusqu’à mon dernier souffle de vie…

Mamita, Thi-Lang, Hélène, Maman, tu as été et resteras pour toujours ce petit bout de femme, de mère, que je ne cesserai d’aimer… Il ne se passera plus une seule journée sans que je ne pense à toi, sans que je ne souffre l’une de tes afflictions. J’ai vu beaucoup de monde te pleurer, et je me rends compte à quel point l’amour qu’on te portait était grand, était simplement beau… Je me réjouis d’avoir abattu cette cloison, qui des années durant m’avait masqué la vision de tant de beauté, tant d’amour. De l’ombre que j’avais sciemment répandue, j’apporte désormais la lumière. Où que tu puisses être Mamita, je n’ai plus honte de penser à toi, de lever la tête vers le ciel et de te dire : « Je t’aime Maman ! « …





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