Le principe de complexification



Nouvelle écrite par Christian CUSSET dans le style Science-fiction



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Jil perçu à peine le léger frémissement caractéristique de l'espace lors de la matérialisation du transporteur. Il laissa machinalement le discret malaise habituel s'estomper et les formes et les couleurs se stabiliser puis fit un léger signe à l’hôtesse qui accourut. Puis-je faire quelque chose pour vous, Professeur ?
Son physique était parfait, son timbre sans accent : sans doute une synthétique.
— J'aimerais manger quelque chose ; les transferts me creusent toujours.
— Nous avons des plateaux, standards mais très corrects ; je vais voir si je peux y adjoindre quelques spécialités de Vora.

Jil se demanda tandis qu'elle s'éloignait ce que pouvait bien être les particularités gastronomiques d'un coin aussi perdu, puis il se plongea dans la lecture d'un article vidéo de peu d'intérêt mais qu'il s'était promis d'examiner durant le voyage.
— Que peut bien aller faire un professeur d'université sur un monde tel que Vora ? L'interrogation venait de sa droite et la voix était féminine, lente et chantée. La curieuse était sa voisine. Visage rond souriant, grands yeux verts, teint mat et cheveux noirs : ensemble assez typique d'une colonie, Logas probablement.
— Du tourisme, plus quelques visites confraternelles, répondit Jil sans illusion de convaincre: tout le monde savait qu'il n'y avait rien à voir sur Vora et que tous les contacts professionnels pouvaient se faire aisément par tachyons. Il enchaîna pour éviter l'objection :
— Et une jolie femme comme vous ?
— C'est nettement moins original : je suis technicienne en intelligence synthétique et ils ont de gros besoins là-bas. C'est mon troisième voyage sur cet atoll et le dernier, j'espère. Et vous ?
— Exobiologiste, j'étudie les possibilités de vie extraterrestre.
— Oui, je connais, les médias nous ressortent régulièrement le sujet : Géal, le satellite de Karmo et l'année dernière l'astéroïde dont le nom m'échappe.
— XMA 8790, il n'a jamais été baptisé, trop petit. J'ai travaillé dessus six mois.
— Et alors ?
— Rien. Quelques structures macromoléculaires complexes qui firent illusion lors des premières expertises, mais en définitive sans organisation réelle. Vous savez ma discipline est beaucoup plus ingrate que la votre. Vous travaillez sur du concret, des machines ou des synthétiques que vous avez créés et qui existent. Mes collègues et moi cherchons, malheureusement sans succès jusqu'à ce jour une vie et une intelligence nées indépendamment du modèle terrestre. La tache est difficile, les déceptions fréquentes mais je ne doute pas que nous y parvenions tôt ou tard.
— Pourquoi cette assurance ?
— Le principe de complexification: l'organisation de l'univers en structures de plus en plus complexes est un grand principe physique découvert depuis plus de deux siècles : le préon s'agence en quarks qui s'organisent en particules, puis en atomes, molécules, macromolécules de plus en plus divers et compliqués. Le stade ultérieur est nécessairement la vie puis la conscience et l'intelligence qui représentent pour l'instant les assemblages les plus évolués avec les sociétés. Dans cet esprit...
Jil pris le plateau transparent que lui tendait l’hôtesse et remercia. Il examina pensivement le potage multicolore et les galettes aux formes étranges mais appétissantes.
— Cela ne vous tente pas ?
— Non, merci, j'ai mangé avant le départ et j'ai tout le temps d'apprécier la cuisine Volienne durant mon séjour.
Jil opta pour le potage et poursuivit :
— Dans cet esprit il est déraisonnable de penser que ce principe fondamental ne s'est exprimé que sur notre planète. Or les calculs statistiques cent fois refaits démontrent que le nombre de sites compatibles avec une organisation poussée et stable de la matière est très élevé, même dans la région de la galaxie limitée accessible à nos investigations.
— Dans ce cas pourquoi ces échecs ?
— Notre science est jeune. Les premières tentatives remontent à la fin du vingtième siècle : une sonde très sommaire avait exploré Mars sans succès dans l'espoir d'une vie élémentaire. Puis il y a eu les atmosphères des grosses planètes et les surfaces glacées de leurs satellites. Ce n'est que depuis une centaine d'années que nous explorons commodément les systèmes planétaires proches. Nous avons manqué d'un peu de chance et de crédits mais le champ de recherche reste immense.
— Et comment expliquez-vous que des mondes comme Rhéa ou Lykor soient restés stériles, alors qu'ils cumulaient les conditions favorables ?
— Nous ne l'expliquons pas vraiment. Il s'agit sans doute d'un phénomène statistique. Par ailleurs nous sommes arrivés un peu tard pour Rhéa et peut-être la vie y apparaîtra-t-elle dans quelques millions d'années. De toute façon nous ne connaissons pas tous les facteurs du principe surtout pour les vies non carboniques.
— Vous faites allusion aux silicones ?
— A eux et à toutes les structures suffisamment complexes pour engendrer la vie et la conscience. Comme certaines atmosphères stellaires ou à des champs de particules.
— Diable, je me vois mal converser avec une naine blanche.
— Et pourquoi pas! Vous passez bien vos journées à analyser les pensées électroniques et quantiques de vos synthétiques, ce qui était du domaine de la science-fiction il y a un ou deux siècles. Je crois que la richesse et la fécondité de l'Univers sont capables d'engendrer des stades d'organisation de la matière et de l'énergie insoupçonnables.
Jil s’aperçut que son ton et son débit avaient augmenté avec l'excitation et se tut quelques secondes : il n'était pas en conférence et n'avait à convaincre aucun étudiant ou technocrate. Puis il poursuivit :
— Vous devez rester longtemps sur Vora
— Trois mois, peut-être un peu plus. Nous pourrions nous voir à terre si vous restez quelques temps. J'aimerais vous faire découvrir la vie nocturne de la capitale qui est une des rares choses amusantes de la planète.

Jil accepta par politesse, nota consciencieusement son indicatif et lui promit de l'appeler dès que possible, mais il savait qu'il n'en ferait rien. La fille était mignonne et attachante mais il serait bien trop occupé à obtenir une entrevue avec Sanderman, si seulement il arrivait à le localiser.
Il s'endormit jusqu'à l'accostage.


La capitale de Vora était à l'image de la planète, triste et banale, des centaines de cubes de béton s'alignant à angle droit sur des kilomètres, séparées par des avenues trop étroites, à deux niveaux, à la circulation dense. Seuls quelques forums dallés agrémentés de bosquets de végétation luxuriante et de fontaines cassaient la monotonie de la ville. Le ciel blême et brumeux estompait les contrastes. Au loin se profilait l'ombre de hautes montagnes et, plus proches, les silhouettes massives des processeurs atmosphériques. Le quartier de l'Université était moins austère et les bâtiments plus originaux, élégants même.

L’accueil du Doyen fut chaleureux. C'était un métis au teint très foncé, aux cheveux blancs et au visage ouvert.
— Je suis très honoré de votre visite dans notre lointaine faculté, Professeur, et j'espère que votre séjour à Vora sera agréable (il montra un siège à Jil et lui servit d'office une liqueur bleutée et parfumée). J'avoue cependant être surpris. Je connais très peu monsieur Sanderman. Il vient une ou deux fois par cycle chercher les vidéos à la bibliothèque ou utiliser quelques heures nos macros. J'ai le souvenir d'un homme âgé, très effacé et je crois que personne de la colonie n'a de relations suivies avec lui. Il vit à quelques kilomètres, à peu près seul avec deux ou trois synthétiques et à ma connaissance n'y a jamais reçu personne. Pourquoi diable voulez-vous rencontre cet ermite ?
— Cet ermite comme vous l'appelez, avait, il y a une quarantaine d'années, une renommée scientifique interplanétaire. Il était astrophysicien de formation mais s'était intéressé très tôt à l'exobiologie. Une grande partie des théories de cette discipline portent son nom, même si la plupart des gens en ignorent l'origine.
— Je ne lui attribuais pas une telle envergure.
Le Doyen ajouta pensivement :
— Je suis ici depuis une quinzaine d'années et il était là bien avant moi. Mais dans ce cas pourquoi cet exil ?
— C'est ce que j'aimerais savoir. Il y a quarante deux ans exactement il a arrêté tous ses travaux, cessé toute publication et communication, refusé tout entretient et s'est retiré.
— Mais les médias, la communauté scientifique...
— Bien sûr cela a intrigué les spécialistes et nourrit les journaux quelques semaines, puis tout le monde a oublié. Il se passe tant d'autres choses dans le monde chaque jour. Cela fait plusieurs mois que je cherche sa trace. Je l'ai trouvée dans de vieux vidéos : un entretient refusé à un journaliste il y a vingt ans.
— Etrange effectivement, mais cela vaut-il de tels efforts et un si long voyage de votre part ? Il s'agit sans doute d'un accès dépressif brutal ou d'un problème familial grave...
— C'est effectivement possible, mentit Jil qui avait une autre idée.
— Je vous promets de toute façon de tout faire pour vous obtenir cette entrevue, mais je crains que ce ne soit difficile.
— Je n'en attendais pas moins de vous. Vous pouvez me joindre sur mon indicatif si vous avez des nouvelles.

Vingt minutes avaient suffi à la navette pour atteindre le bâtiment blanc niché dans une oasis où résidait Sanderman. Jil s'étonnait encore de la rapidité de ce rendez-vous, obtenu en moins d'une journée sans les difficultés qu'il avait imaginées. Le site était plus agréable que la capitale, adossé au relief face au couchant et l'air y semblait moins épais.
Il fut accueilli par un synthétique d'un vieux modèle qui l'accompagna jusqu'à une vaste pièce, compromis entre un salon, un bureau et un atelier. Un homme de petite taille, sec, aux cheveux blancs coupés très courts était assis face à une table chargée de vidéos, d'écrans et de quelques vieux livres comme on en trouvait encore dans certaines bibliothèques. Son visage était mince, un peu ridé, occupé par une courte barbe de quelques jours, les yeux étroits et profonds, presque asiatiques.
— Entrez, cher ami, entrez. Il le dévisagea : je ne vous imaginais pas aussi jeune.
— Je suis très heureux de faire votre connaissance monsieur ; merci d'avoir accepté de me recevoir.
— C'est un plaisir pour moi également de vous rencontrer. J'ai lu une bonne partie de vos travaux qui traduisent une grande maturité ; de l'inventivité et de la rigueur également. Votre dernier article sur les structures minérales de Bagar était excellent.
— Je constate que vous vous intéressez toujours à notre discipline.
— Un peu à toutes mais sans doute de façon trop superficielle ; je dispose de beaucoup de temps que je dois occuper et je garde un esprit curieux malgré mon âge. Tenez, asseyez-vous.

Il débarrassa rapidement une sorte de tabouret à un pied des dossiers qui l'encombraient, tandis qu'un synthétique amenait apparemment de lui-même des boissons. Jil prit un verre et s'installa.
— Pourquoi avoir accepté aussi rapidement ma demande, Docteur ? Vous aviez jusqu'alors refusé tout entretien et je pense que vous connaissez la raison de ma visite.
— Laissez tomber le "Docteur", cela est d'un passé trop lointain. Voyez-vous, vous n'êtes pas un simple curieux ou un journaliste en mal de sujet. Cela fait aussi bien longtemps qu'on ne m'avait sollicité. Tout le monde m'a oublié et c'est en fait ce que je désirais. (Il contempla pensivement son verre). Vous voulez sans doute savoir pourquoi j'ai interrompu mes recherches il y a si longtemps...
Jil ne répondit pas ; ce n'était pas une question.
— Je crois que j'ai eu assez du surmenage de ces conférences, colloques, cours et projets, de ces voyages incessants aux quatre coins du monde, de cette quête futile d'une autre vie. J'aspirais à un peu de repos puis j'y ai pris goût ; c'est en fait tout simple.
Jil sourit :
— Vous savez très bien que je ne m'accommoderai pas de cette réponse. Je crois qu'il existe une raison précise à votre retraite brutale. Si j'avais pensé que le motif en était personnel il est bien évident que je ne me serais pas permis de vous importuner jusqu'ici. Ma conviction est qu'une découverte, un événement précis survenu dans votre activité professionnelle a motivé votre attitude...
— Continuez.
— Je connais parfaitement vos travaux. J'ai étudié tout particulièrement la période précédent votre fugue et où vos recherches avaient pris un cours théorique. L'analyse minutieuse de vos derniers articles apparemment sans rapport entre eux, indique une piste fondamentale, une progression régulière vers une conclusion majeure. Je n'ai malheureusement pu résoudre l'écheveau de vos dernières équations différentielles. J'ai même douté qu'il y ait une solution.
Jil se tut. La nuit était tombée, mais le ciel restait faiblement illuminé par le lointain second soleil. Le silence n'était troublé que par le souffle de la brise descendant de la montagne et le ronronnement des générateurs. Sanderman se leva et marcha lentement vers la baie. Il sembla à Jil qu'il était plus pâle.
— Il y a une solution, articula-t-il, il y a La Solution. (Plusieurs minutes passèrent qui semblèrent des siècles). Cela devait bien arriver un jour, j'aurais même pensé plus tôt. Et c'était lourd à porter seul.
Il termina son verre et revint s'asseoir. Son regard était plus aigu.
— Comme vous le pensiez, j'ai modifié l'axe de mes recherches quelques mois avant ma découverte. Ce qui m'intéressait était l'aspect général de l'évolution de l'univers dont les vies et intelligences faisaient nécessairement partie. Il fallait donc fondre tous les aspects de la physique depuis les particules jusqu'aux structures organisées en un même principe. L'idée n'était pas nouvelle puisque depuis deux ou trois siècles nous sommes parvenus quasiment, comme vous le savez, à la Grande Théorie Unifiée des forces de la nature. Mais cet aspect descriptif ne me suffisait pas. Il devait être possible de décoder de l'étude des phénomènes cosmiques passés et présents l'équation générale régissant le principe de complexification et de là, extrapoler l'évolution cosmique future. Cela devait en particulier permettre de prévoir la fréquence précise des différentes formes de conscience et leur répartition.
— Fantastique, je me doutais de quelque chose d'important, mais pas d'aussi énorme. Vous êtes donc parvenu à résumer toutes les cosmologies en quelques formules ?
— En une équation. Cela n'était en fait pas très difficile, mais depuis des millénaires les recherches des théories de l'univers sont marquées du grand défaut de l'homme : l'anthropocentrisme. Nous nous sommes crus le centre du monde jusqu’à Copernic et le centre de la création jusqu'à Darwin. Par la suite nous nous sommes mieux situés dans le temps et dans l'espace mais la tare a persisté : nous étions une expression de la Vie et de la Pensée, l’étape ultime de l'organisation de la matière et de l’énergie. Ceci a tout faussé : aucune théorie voulant intégrer ce fait n'était satisfaisante. Il fallait donc faire abstraction de ce postulat.
— je ne comprends, pas vous voulez dire que...
— que si on élimine le facteur Conscience ou le facteur Pensée, quel que soit son nom, toutes les équations se simplifient en une seule, si lumineuse, si harmonieuse et universelle que son authenticité s’impose.

La gorge de Jil était sèche et nouée. Lentement toute la signification profonde des derniers mots de Sanderman pénétrait son esprit.
— Une erreur n'est-elle pas possible, une autre interprétation ? Emit-il sans conviction.
— Aucune, j'ai tout vérifié cent fois : tout s'enchaîne parfaitement. Le Principe de complexification de l'univers existe bel et bien mais nous en sommes exclus. Alors nous sommes fatalement seuls dans tout le cosmos.
— C'est bien pire, lança Sanderman. Non seulement nous sommes la seule expression passée, présent et future de la vie et de la pensée, mais nous représentons un improbable détail du développement du monde, un hasard absurde qui n'aurait pas dû survenir, un vague rameau aberrant sans aucune utilité, signification ni avenir. Nous avons trouvé capitale l'évolution chimique et biologique et l'apparition de la conscience que par une incroyable myopie qui nous a masqué le vrai cours de l'histoire de l'Univers.

Jil était figé sur son siège, incapable d'un mouvement. C'était donc ça ! Toute cette remarquable richesse et diversité biologique, toute cette longue et difficile maturation des sociétés humaines, tous les Newton, Mozart, Goethe, Shumi : rien, un souffle, une ride, pire une erreur. Il comprenait à présent le désarroi et la solitude qu'avait dû subir Sanderman.
— Je sais ce que vous ressentez, mais vous vouliez savoir, vous avez insisté.
Il ajouta la voix un peu lasse :
— Vous auriez trouvé vous-même tôt ou tard. Et puis vous verrez, avec le temps on s'habitue à l'idée. Jil réussit à articuler :
— Ne vous excusez pas. Je préfère savoir de toute façon.
— J'ai pensé il y a quarante ans que le monde n'était pas prêt. Je le crois toujours. C'est une lourde responsabilité. J'estime cette grande vérité stérile et dangereuse pour l'humanité. Quel est votre avis ?
Jil se leva lentement, marcha vers la large baie. Il pensait à toutes les mythologies, aux croyances et aux religions de tous les mondes.
— Je crois comme vous qu'il faut se taire. Un jour peut être.

Il pris congé tard dans la soirée, passa le reste de la nuit à l’hôtel où il ne put dormir et quitta Vora par le premier transporteur le lendemain.

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