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La désapprobation


Auteur : GERE Arno

Style : Scènes de vie




Comme c’était souvent le cas, elle m’avait demandé de lui rendre un service au moment où cela me dérangeait le plus. Devant une demande aussi insistante, et je l’avais compris de suite, non négociable, je n’avais pas pu me dérober. J’avais dû quitter précipitamment mon occupation présente, sans même prendre le temps de changer de vêtements. Je me retrouvais donc conduisant un caddy dans une grande surface de la ville, un 24 décembre à 20 heures, pour y effectuer des emplettes qui auraient tout aussi bien pu être faites le 20 ou le 22 ou un autre jour, et surtout à une autre heure. Pour toutes les autres personnes qui déambulaient là, dans les allées du magasin, on aurait pu faire la même remarque, sans doute, mais elles étaient aussi bien présentes, et en nombre, ce qui donnait un ballet inextricable de chariots qui se croisaient, se recroisaient, bloquaient la circulation, se gênaient ou se heurtaient. C’était comme dans une intersection sans gendarme ni feu rouge. Il y avait, en plus, un énervement palpable chez tous ces gens qui s’agitaient frénétiquement, tout à la fois pressés d’en finir pour rejoindre leur famille ou leurs amis, mais qui pourtant, n’hésitaient pas à faire de longues pauses contemplatives devant certains articles, comme pour bien évaluer l’intérêt stratégique qu’il y avait de les jeter dans leur chariot et donc de se les approprier de manière sûrement définitive.
Au moins n’avais je pas ces incertitudes et ces hésitations puisqu’on m’avait remis une liste limitative à laquelle il suffisait que je me réfère, pour accomplir correctement ma mission.
Et pourtant, était il possible de trouver une personne plus réfractaire que moi devant cette consommation effrénée en période de Noël, plus indignée devant ces gaspillages gigantesques qui s’intensifiaient chaque année un peu plus et ravivaient, à la hausse, ma mauvaise conscience à l’égard des populations qui vivaient dans la misère?
Autant, lorsque j’étais enfant, je ressentais la période de Noël comme une fête universelle ou quasiment, comme l’expression d’un bonheur absolu et partagé, et je l’attendais chaque année avec impatience, autant, au fil des ans, j’en avais, petit à petit, perçu la dérive insidieuse et tout le caractère mercantile. Surtout, j’avais compris le fossé inexorable que cette prétendue fête creusait, entre les riches et les pauvres, qu’ils soient du nord ou du sud, et plus encore entre les personnes entourées et les personnes qui ne l’étaient pas ou plus.
Ainsi pendant que certains consommaient dans une frénésie d’abondance bien au-delà de leurs soifs et de leurs faims, chantant, dansant et engloutissant, en compagnie d’êtres chers et même d’êtres qui ne l’étaient pas, criant, se vautrant, exultant, d’autres, et parmi eux, surtout des vieilles personnes, étaient reclus derrière la porte de leur modeste appartement qui n’atténuait pas le bruit de leurs voisins.
Pendant que les uns chantaient à tue tête, était ce pour oublier momentanément une vie quotidienne des plus banales, une vie sans perspectives, les autres se ramassaient dans leur vieux fauteuil éculé ou s’enfonçaient encore un peu plus dans leur lit, sous les couvertures. Dans les moments de lucidité, ces derniers tentaient bien de se remémorer les disparus de leur vie et les trop rares instants du partage qu’ils avaient eu avec eux. Mais ces images incertaines, restaient floues, brouillées par celles du dehors, que la télévision leur assénait, sans aucune forme d’égard, ou par les bruits ambiants, inhabituels, outranciers et lancinants que vociférait le voisinage.
Au fur et à mesure que les denrées s’entassaient dans mon chariot, une espèce de dégoût me soulevait le cœur. Ainsi, il allait falloir ingurgiter toutes ces grasses et consistantes victuailles manifestement conçues pour des pays où le froid oblige à se réchauffer par tous les moyens possibles, y compris en consommant par excès, des calories, ce qui n’était nullement un besoin ici, dans notre département d’outre mer où il faisait presque toujours beau.
Et dire qu’à quelques centaines de kilomètres, sous la même latitude, des populations entières étaient sous alimentées, des hommes et des femmes se levaient le matin avec pour seul objectif de la journée, de remplir la gamelle de riz de toute la famille. Là bas point d’étalages croulant sous l’abondance, de convois de caddies, de nuées de sachets plastiques vire - voltant dans les décharges, jamais non plus d’embouteillages à la caisse des modestes boutiques.
Dans le meilleur des cas, des arbres chargés de quelques fruits, des champs dont les criquets ou les cyclones n’anéantiraient pas la récolte, un puits d’eau pas trop éloigné ou des embarcations qui ne reviendraient pas les mains vides. Une fois cette quête quotidienne satisfaite, il ne restait plus assez de temps ou de force pour faire autre chose.
La vie se résumait au moment présent et on ne se projetait pas plus loin.
La grande surface faisait justement des promotions sur les langoustes et sur le riz de Madagascar. Des prix tirés à la baisse en rognant donc un peu plus sur la rémunération du pêcheur ou du paysan malgache. Pourtant, pas un media qui ne parlait, chaque jour, de commerce équitable !
Il fallait consommer pour faire monter un peu plus le produit national brut du pays, ce qui aurait pour effet de créer plus d’emploi et donc plus de consommation encore, ce qui amorcerait encore un peu plus la pompe. Jusque là, la nature n’avait rien trop dit, il y avait en effet, sur la terre, de quoi satisfaire les quelques nations riches. Mais on sentait des signes perceptibles d’essoufflement
Les détenteurs et les utilisateurs d’énergies fossiles foraient l’or noir ou le brûlaient sans état d’âme puisqu’il coulait à flots. Mais, dans 10 ans, 20 ans, c'est-à-dire demain ?
J’étais à peu près venu à bout de ma liste, ayant seulement renoncé au bloc de foie gras. Au moment, en effet, où j’avais tendu la main pour le saisir, c’était le dernier qui restait sur le rayonnage, une femme plus prompte ou plus avide, me l’avait subtilisé in extremis, n’hésitant pas pour cela à me bousculer sans vergogne, se servant de doigts crochus et à forte adhérence qui étaient, je n’étais pas loin de le penser en la dévisageant, la forme ultime et aboutie de l’évolution de l’espèce humaine en ce début de vingt et unième siècle.
Elle ignorait sans doute que même si j’avais pu le déposer dans mon chariot et donc théoriquement me l’approprier, selon les standards en vigueur, je le lui aurais volontiers cédé si elle me l’avait demandé. Mais elle ne pouvait pas deviner mes pensées, mais les conduites désintéressées n’étaient plus dans les usages de l’époque.
Maintenant, ayant mené à bien, ou peu s’en fallait, mon jeu de piste dans cet interminable labyrinthe, il me fallait poireauter à une caisse, prendre mon mal en patience. Devant moi, en file indienne zigzagante, une dizaine de chariots à l’arrêt, la plupart dans un état de sur pondération inquiétant. Je pensais aux nombreuses denrées surgelées que contenait mon caddy et j’eus une crainte tardive pour la rupture de la chaîne du froid. Mais on en était plus à une rupture près…
Pour essayer de tuer le temps, j’observais les autres consommateurs mais je n’arrivais pas à croiser leurs regards, tout concentrés qu’ils étaient, à couver des yeux et à recenser les biens dont ils avaient pris possession, réfléchissant à ceux qu’ils auraient pu oublier, se préparant à l’ensachage puis à leur retour à leur maison où ils déballeraient puis ingurgiteraient presque aussitôt.
A vrai dire, les seules personnes qui me regardaient, le faisaient du coin de l’oeil, elles semblaient me toiser et cela me fit prendre conscience, qu’étant parti un peu précipitamment de la maison, je n’avais pas pris le temps de me changer. J’étais resté dans la tenue du jardinier qui était la mienne juste avant de partir faire les courses. Je n’étais pas sale, non, mais incontestablement des taches et des auréoles ornaient mon pantalon et ma chemise. Quant à mes chaussures !
Cela méritait il pour autant les regards équivoques qu’on m’adressait ?
Ce semblant de désapprobation n’était rien à côté de celle qui allait suivre…
Il me fallut bien une demi-heure avant de pouvoir déposer mes victuailles sur le tapis roulant de la délivrance puis quelques minutes encore pour achever l’ensachage et le magasinage dans le chariot.
C’est à ce moment là que je m’aperçus, que dans ma précipitation, j’avais oublié ma carte bancaire. J’eus beau chercher dans chacune de mes poches, plutôt trois fois que deux, allant même jusqu’à inspecter les doublures. Manifestement, le précieux sésame, forme la plus élaborée et il faut bien le dire, la plus pratique, des échanges économiques modernes, me faisait défaut.
Je regardais maintenant sans un mot la caissière en pensant qu’elle comprendrait ma détresse. Mais c’était tout le contraire, elle ne se cachait même pas pour afficher un souverain mépris à mon encontre. Sans qu’elle ne m’adresse la parole, je lisais dans ses pensées qu’elle me prenait pour un pauvre bougre, peut-être même un sans abri, qui ne résistant pas à cette profusion de richesses étalées à la vue de tous, avait emprunté lui aussi un chariot à la porte du magasin, pour faire comme tout le monde, sans s’imaginer un seul instant qu’il fallait ensuite passer à une caisse. Car c’était bien le processus et la finalité de l’organisation commerciale : il était permis de traîner, de tergiverser, de passer des heures dans le temple de la consommation, mais en dernier ressort il fallait passer à la caisse…
Les visages des autres clients étaient maintenant tous dirigés sur moi, tous plus désapprobateurs les uns que les autres. Il n’y avait pas que l’agacement de devoir encore perdre un peu plus de temps à attendre. Les gens qui jusqu’alors ne prenaient pas la peine de se parler, échangeaient entre eux des réflexions, sans doute peu amènes à mon encontre. Je compris distinctement les propos d’une seule femme, c’était justement celle qui s’était accaparée, à mon insu, le dernier foie gras exposé à l’avidité de mes compagnons du moment :
« - C’est - y pas malheureux, tous ces gens qui ont les yeux plus grands que le ventre. Quand on n’a pas d’argent, il vaut mieux rester chez soi ou alors se mettre à la recherche d’un travail »
Devant tant d’incompréhension, je fis le geste d’abandonner le caddy au milieu du chemin mais des agents de sécurité qui ressemblaient à des cerbères m’avaient bien vite encerclé et m’avaient obligé, sans ménagement, et sans explications, à remettre un à un, les produits de ma razzia, dans les rayons où je m’étais indûment servi.

C’est ainsi que, longtemps après, je dus quitter le magasin, les mains dans les poches certes, mais tout penaud quand même, avec les yeux des vigiles, de toute leur brigade, rivés sur ma frêle silhouette.
La leçon que je tirais de ce long moment pénible, m’avait été suggérée par la petite dame aux doigts crochus. Oui, c’était vrai, elle avait bien raison, on ne pouvait décemment pas avoir le droit de consommer comme cela, de façon inconsidérée, sans au bout du compte passer à la caisse.
Et j’eus une pensée triste pour les enfants de cette dame, ou dans le meilleur des cas, pour ses petits enfants, qui dans quinze ans, vingt cinq ans tout au plus, devraient, par la force des choses, retourner à un mode de vie plus naturel, assurément moins consumériste, tout cela parce que sa génération à elle, la mienne par surcroît, allait épuiser, avant l’heure, les réserves naturelles de la planète, était, et c’est encore plus grave, en train de la souiller de façon irréversible, et allait ainsi compromettre, durablement, le renouvellement de ses richesses.
Bon, maintenant, ce n’était pas tout mais il me restait à trouver une justification plausible au fait que je rentrais les mains vides alors que le réveillon de noël allait officiellement commencer d’ici quelques heures!

J’allais sûrement en être quitte pour une désapprobation supplémentaire.





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