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Bonne année


Auteur : HESSE Rémi

Style : Humour




Quelle pagaille ! ça râlait, ça poussait, ça se bousculait, quel monde ! La gare était bondée. Le vent s’engouffrait sous le hall, il faisait froid, un froid pénétrant qui vous glaçait jusqu’aux os. Un grand type chassait tout le monde devant lui, utilisant son sac et ses skis en guise de pare-choc. Enfin je parvins à trouver le bon quai, le train était là, attendant sagement son chargement de passagers. Quelle idée avais-je eu de partir un 31 décembre. J’errai sur le quai, ticket en main, cherchant la bonne voiture. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais mon wagon se trouve toujours tout au bout du quai. Il n’était que dix-sept heures, mais le ciel était si chargé que la nuit s’annonçait.

C’est avec dix minutes de retard, en raison des intempéries, que le convoi s’ébranla. Qu’est-ce que dix minutes dans une vie, pensais- je.

Les petits pavillons de banlieue, blottis les uns contre les autres, défilaient à la fenêtre ; une légère couche de neige couvrait leurs toits. Progressivement la température se stabilisait dans le compartiment. Les voyageurs aux nez rougis de froid, ouvraient leurs cols, retiraient gants et écharpes, les plus téméraires quittaient leurs anoraks. Les mains enfin réchauffées, l’onglée disparue, je pris mon livre et m’abîmais dans la lecture, bercé par le bruit monotone du roulement. La nuit semblait installée sur la campagne, une importante couche de neige rendait les champs uniformes.

La montée et la descente de quelques passagers, au premier arrêt, causèrent quelques courants d’air et une chute de la température ambiante ; mais le désagrément dura peu et la routine reprit ses droits, au milieu des territoires uniformément blancs.

Il était dix-huit heures quarante-cinq, je m’en souviens, lorsque la lumière s’éteignit, le train perdit très progressivement sa vitesse, la seule inertie entraînait le lourd convoi. Le silence s’était établi, les passagers retenaient leur souffle, tous les regards étaient dirigés sur le paysage qui défilait maintenant au ralenti. Le convoi s’immobilisa, un silence impressionnant que nul n’osait briser, régnait dans le compartiment noyé dans le noir. Une voix nasillarde déchira l’air : « Mesdames, Messieurs, le convoi est arrêté pour une durée indéterminée, à la suite d’une rupture de caténaire, la SNCF vous prie d’excuser cet incident indépendant de sa volonté. » Il neigeait à gros flocons, une très pâle lueur de lune tentait en vain de franchir la barrière des nuages. Dans un silence feutré, dans un écrin blanc ouaté, nous étions bloqués au milieu de nulle part, au centre d’une carte mièvre de «bonne année » ; il ne manquait que la biche et ses faons.

Rapidement la température baissa et par voie de conséquence, la mauvaise humeur monta. Certains râlaient, d’autres debout, proféraient des monologues enflammés.

Après une heure d’immobilisation, la température devint polaire. Des voyageurs, de plus en plus nombreux, de plus en plus agressifs, fustigeaient la SNCF, les pouvoirs publics, le ministre des transports, tout le gouvernement, et enfin le Président de la République.

« C’est le grand soir me disais-je, on va promener au bout d’une pique la tête du PDG de la SNCF, du ministre des transports. » Ah, ça ira, ça ira, ça ira… Nous fûmes quelques-uns à descendre du convoi, à longer le ballast. Nous marchâmes un long moment à la file indienne, dans l’espoir d’un abri salutaire. Au loin une faible luminosité semblait indiquer un village, l’espoir nous aiguillonna. Nous approchions d’une station, hélas la gare était bouclée. Dans le village un café était ouvert, nous nous ruâmes sur ce havre inespéré.

La stupéfaction figea les occupants du bistro, lorsque nous fîmes irruption, à douze dans la petite salle du bar. Quelques secondes plus tôt, quatre grands-pères faisaient une belote en s’engueulant, tandis qu’une femme sans âge, derrière le bar, essuyait nonchalamment les verres. A cet instants, pétrifiés, ils nous regardaient comme des extra-terrestres.

Nous racontâmes notre épopée.
- je prépare du vin chaud, clama la patronne, la fibre commerciale se ranimait.

Tandis qu’une douce odeur de cannelle emplissait l’air ; quelques villageois alertés par une mystérieuse rumeur, vinrent nous visiter, comme l’on visite la ménagerie d’un cirque ou un zoo.

Nous fûmes vite réchauffés, réchauffés, mais affamés. La patronne du café battit le rappel hurlant dans son téléphone. Le poissonnier du village poussa la porte du bistro avec son diable chargé de bourriches d’huîtres, il fut suivit par le boucher et ses deux énormes rôtis. Les joueurs de cartes, réquisitionnés, ouvraient les huîtres, deux femmes accoururent et se chargèrent de la corvée de peluche ; tandis qu’une très jolie brunette prenait en charge le bar. Le muscadet coulait à flot.

Les tables furent rassemblées en une seule, chacun s’installa. Des toasts fusèrent : à la neige, au mauvais temps, à la SNCF et même au ministre des transport dont la côte de popularité remontait à chaque bouchon qui sautait. Lunettes sur le bout du nez, calepin à la main, la patronne comptabilisait soigneusement les flacons.

Le maire, en costume des grands jours et casquette neuve sur la tête, vint voir si nous ne manquions de rien. Il but un ballon de rouge à notre santé, un autre à la santé de la patronne, dont le sens de l’hospitalité, souligna-t-il, faisait la fierté de la commune. Il avala la dernière goutte et fit mine de partir.
- Trois quarante, Georges, l’arrêta la patronne.
Elle remplit le verre pendant qu’il comptait sa monnaie.
- Je t’en remets un p’tit pour la route !

Le premier bouchon de champagne sauta, et puis un autre, et encore un. Minuit sonna à l’église toute proche. Chacun se rua sur son voisin l’embrassant comme du bon pain. Je goûtais avec délices les douces joues de la brunette.


Vers deux heures du matin, alors que la fête se terminait, arrivèrent les premiers cars affrétés par la SNCF. Il était temps de se quitter : Bonne année, bonne année, promis, juré, on revient l’an prochain.





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