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Le tunnel au fond du puits


Auteur : BREITNER Franck

Style : Fantastique




J’avais pris le train parce que j’étais pressé. Quarante minutes, aucun arrêt. Un très joli parcours, le roulis en prime. La fête des poètes du rail. J’appartenais, autrefois, à ce cercle très fermé. Là, j’étais vraiment trop speedé pour apprécier les châtaigniers qui bordaient la voie ferrée. Ils tendaient leurs branches vers les voyageurs afin d’être caressés au passage. On eût dit des mendiants faisant la quête. Seuls les enfants essayaient de les enrichir de quelques câlins. Mais les parents fermaient aussitôt la fenêtre, craignant que leurs rejetons ne fussent amputés.
Le tortillard n’était pas très rapide, mais au moins, il n’y avait pas tous ces virages qui transforment une route en scoubidou. Il y avait un long, très long tunnel. Dix minutes à être brinquebalé dans l’œsophage de ce serpent de pierre avant d’être digéré par la montagne. Le conducteur y ralentissait l’allure car les vibrations en fissuraient les parois.
Mon grand-père, un cheminot à la retraite, disait que c’était une taupinière. Qu’un jour ou l’autre, l’animal fouisseur, irradié par les sources radioactives, bloquerait le passage, empêchant le convoi d’avancer. Il serait aussi grand qu’une locomotive.
Il disait aussi qu’au fond de son puits, là-bas, dans la ferme qu’il possédait à flanc de colline, il y avait le même tunnel, à l’échelle des rongeurs. Campagnols et mulots y circulaient en provenance de la rive opposée de la Burne, l’unique ruisseau du canton.

J’aurais pu prendre un taxi. Ce n’était même pas une histoire d’argent. Les deux heures de route étaient rébarbatives. La nausée au bord des lèvres à cause du charivari des virages en épingle à cheveux.
Ma bagnole était tombée en panne trois jours plus tôt. Le garagiste s’en occupait depuis, sans résultat. Il ne comprenait pas ce qui clochait. Il me faisait l’effet d’un médecin devenu soudainement amnésique au moment de diagnostiquer une grippe.
– On dirait qu’elle joue au chat et à la souris. Dès que je m’installe devant le volant, elle renonce à marcher, à rouler plutôt. Je collectionne les fausses joies lorsque j’entends ronfler le moteur. Je crois qu’elle ne m’aime pas.
Il évoquait un père de famille se plaignant des mauvaises notes de son fils.
Si j’avais eu une Jaguar, qu’aurait-il prétendu ?
Il en perdait son latin. Mais il m’avait promis de tout tenter.
Ma moue dubitative l’avait refroidi.


*

Tandis que le tortillard claudiquait dans les vallons, je repensais à mon grand-père. Gamin, je le considérais comme un dieu de la parole. Avec mes parents, c’était un taiseux ; avec moi, il se lâchait. Le plus bavard des marchands de salades, capables de vendre une laitue aux feuilles parcheminées à un éleveur de tortues. Il me racontait des anecdotes qui paraissaient tout droit sorties d’un cerveau de scénariste. Il conduisait des draisines. Il disait qu’il avait l’impression de faire du vélo sans pédaler.
Un jour, en gare de Chapeau-roux, en Lozère, les aiguillages s’étaient bloqués. Il avait fait froid durant toute la nuit. Sur les quais, on commençait à paniquer car un train arrivait. Celui-ci restait sourd aux multiples alertes. Et les pigeons voyageurs étaient en congés.
Mon grand-père ornait toujours son verbe de quelques bons mots, de phrases imagées. Je ne comprenais pas tout mais peu importait. Son timbre de voix suffisait à mon bonheur. Il me berçait de façon aussi efficace que les bras d’une mère. Je dormais ensuite comme un bébé.
Il m’avait raconté que les aiguillages s’étaient remis en place tout seul. Un coup de vent, sans doute. Lorsqu’il était allé vérifier, il avait aperçu un escargot qui rampait sur le rail. Il l’avait remercié. Je me demandais parfois s’il n’était pas un peu dingo.
Je m’étais cru malin, après que trois années avaient passé, en relatant ces faits à l’occasion d’une rédaction, en classe de CM2. J’avais expliqué que je connaissais un escargot capable d’éviter un déraillement de train. L’instituteur, un gros bonhomme très peu charismatique, m’avait traité de mythomane. J’avais eu droit à la plus mauvaise note de la classe. C’est en demandant la signification de ce mot à mes parents que ces derniers se sont fâchés tout rouge. Ils sont allés le voir pour lui mettre un zéro pointé. Mon père avait une bonne droite.
J’avais surpris mon grand-père, un soir, en flagrant délit de délire. Il narrait à mes parents l’histoire d’une voyageuse qui avait sauté du train en marche. Le quai de la gare était (presque) désert. Elle avait cru, en montant à bord, que le train s’y arrêtait. Elle avait atterri dans les bras du chef de gare, aussi prompt que l’éclair. Elle l’avait épousé quelques semaines plus tard.
Je m’étais dit que c’était le style d’histoire que j’eusse aimée entendre avant de me glisser sous la couette. Quelque chose de crédible. Qui serait bien noté par l’instituteur. Et je n’avais droit qu’aux soporifiques délires d’un vieil homme. Le dépit, causé par la catastrophique note dans une matière où j’excellais, avait transformé ma loyauté en mauvaise foi.
Mon grand-père n’avait pas que des défauts, non. Il m’avait bien aidé à aimer le train. J’eusse tant voulu piloter un TGV, à condition de rouler au ralenti, permettant aux voyageurs de voir passer le temps en mâchouillant un chewing-gum, à l’image des vaches qui nous regardaient, elles, en mâchouillant de l’herbe.
Avec l’âge, je m’étais cherché des prétextes pour ne point lui préférer la voiture ou l’avion. Pour le gros scarabée monté sur roues, je collectionnais les pannes ; pour l’oiseau de fer, j’avais le vertige ou une phlébite.
Il m’était arrivé de rester des heures durant assis comme une statue, à regarder défiler le paysage. Un jour, tandis que je me rendais à Paris pour mes affaires, ma voisine s’était imaginé que j’étais mort. Elle avait carrément paniqué et tiré le signal d’alarme. J’avais été hypnotisé par le bruit soyeux du convoi et par le bruissement des arbres dont les branches se frottaient contre les vitres. Et ce boucan de freins martyrisés… On l’avait verbalisée.
Je m’étais proposé de payer pour tant de précipitation. Au lieu de me remercier, elle était partie en maugréant. Je n’avais point du tout apprécié les mots sales sortis de sa si jolie bouche. M’étaient-ils destinés ? Le contrôleur m’avait souri, se croyant à l’abri des noms d’oiseaux.
Les histoires de mon grand-père avaient joué un grand rôle dans ma vie.


*

J’avais rendez-vous avec la femme de ma vie.
Elle habitait dans le nord du département.
Elle m’avait dit de venir le plus vite possible. Elle ne prisait guère les retards. Elle-même était toujours ponctuelle, arrivant en avance pour l’unique plaisir de reprocher à l’autre d’être très peu prévoyant.
– La meilleure manière d’être à l’heure, c’est bien d’arriver avant l’heure, n’est-ce pas ?
Personne n’osait la contrarier.
Les trains n’arrivaient jamais avant l’heure. Mais je ne leur en voulais pas. Je craignais surtout la modernité qui tuait le romantisme des voyages lents au cours desquels chacun s’amuse à compter les arbres, les vaches, les nuages.
Ma vraie mère m’attendait sur le quai de la gare. Je m’en remettais donc au respect des horaires du conducteur de train.


*

J’ai toujours cru que mon père avait trompé ma mère pour que je puisse grandir avec une femme fidèle à mes côtés. Au fil des ans, il m’avait saoulé avec les méthodes égoïstes de ma génitrice épousée (soi-disant) sur un coup de tête.
C’était surtout pour son argent, oui.
Et puis elle m’avait mis au monde sans que j’y fusse reçu avec les honneurs dus à mon sang. Les neuf mois de gestation, elle les avait zappés en s’entourant la taille d’une ceinture espagnole.
Mon père m’avait dit qu’elle faisait la gueule du matin au soir. La nuit, elle se levait pour se regarder dans la glace et il l’entendait sangloter. Elle dormait très peu et lisait beaucoup. Ses yeux était cernés à l’heure de la tisane, ils l’étaient encore à l’heure des croissants.
Elle m’avait largué sur la planète de mon père avant de disparaître de la circulation dans un grand tourbillon de lumière grise.
Dépité, il s’était marié avec son amie d’enfance. Il la voyait, de toute façon, pratiquement tous les jours, puisqu’ils bossaient ensemble à l’unique imprimerie du département.
Mon grand-père lui avait fait les gros yeux, mais bon, il était décédé à la suite d’une longue maladie qui l’avait empêché de profiter de sa retraite, et m’avait privé de ses délires verbaux.
Le jour de l’enterrement, un escargot rampait sur son cercueil. Les croque-morts n’en croyaient pas leurs yeux. Le gastéropode était apparu tandis que chacun, dans le cimetière, capturait le silence au vol pour l’enfermer dans la cage des regrets.
Ma vraie mère n’est point venue.
L’autre, à force de faire semblant, avait fini par chialer pour de bon. Elle avait branché l’arrosage automatique. Le rimmel dégoulinait sur ses joues, y laissant de larges sillons de limace noire.


*

Et elle m’avait contacté pour me demander de venir la rejoindre.
Je savais pertinemment que ce n’était point pour mes beaux yeux. Elle avait quelque chose à me dire. La curiosité m’avait poussé à accepter. Elle aurait pu, certes, utiliser le téléphone. Mais nous nous serions exposés à une écoute sauvage, le plus vil des espionnages. Elle s’était contentée de m’envoyer une carte postale. Elle n’avait même pas signé, craignant que mon père ne déchirât la belle image. Cette fois, c’était un escargot perché sur une feuille de laitue.
Nous avions une sorte de mot de passe : un coquelicot dessiné au feutre rouge, en haut à droite.
Mon père était incapable de reconnaitre sa propre écriture. De toute façon, il ne se serait point permis de zieuter mon courrier, n’est-ce pas ?
Je m’étais dit qu’elle avait fait une faute tactique car une lettre, elle, eût été à l’abri dans son enveloppe. Mais bon, elle était parfois si distraite.
Je comprenais évidemment pourquoi elle insistait pour que je vienne. Ici, elle aurait été en terrain miné.


*

Dans le train, j’avais sommeillé jusqu’à l’interminable tunnel. Le roulis berçait mieux que les histoires déjantées de mon grand-père. Je ne parvenais toujours pas à les sortir de ma tête. Deux décennies avaient pourtant passé. Le bruit, dans ce long corridor de ténèbres, était d’ordinaire assourdissant. Mais là, le convoi avait mystérieusement ralenti. L’info courut selon laquelle il y avait des travaux. Les yeux mi-clos, je n’avais rien vu d’alarmant à l’entrée de la profonde grotte. Point de panneau de signalisation.
Il y avait des lumignons fixes de chaque côté de la voie ferrée. Jamais aucun train ne se croisait sous la montagne. Il en avait été décidé ainsi quand avaient été découvertes les premières lézardes. Autrefois, il arrivait que les locomotives à charbon se saluent en se frôlant. Les voyageurs devaient tous avoir les mains plaquées sur les oreilles, mélomanes mozartiens assistant à un concert de rock.
Il était clair que le train s’apprêtait à s’arrêter. J’avais immédiatement songé à une vache en vadrouille dans le couloir de nuit – en l’occurrence, celui de la mort. Ou à des randonneurs égarés. Le grincement des freins précéda un silence surnaturel. Mes voisins se regardaient, masquant avec difficulté leur inquiétude. Les enfants se mirent à pleurer. La chorale des égorgés vifs.
Mais qui donc avait donné le signal du départ à la braillarde meute ? Evoquant une oie sauvage chef d’escadrille.
Le silence revint, encore plus pesant. Les lumignons s’étaient éteints. Les ténèbres devinrent épaisses, presque palpables. On eût pu y sculpter un dieu grec ou une déesse romaine. Puis les lumières de la voiture s’éteignirent. Je me levai, me dirigeai vers la porte et…
Elle était fermée. Impossible de l’ébranler. D’autres types s’y essayèrent, en vain. Les femmes se dévisageaient à tour de rôle en câlinant la tête de leurs gamins. Il y eut soudain une secousse. Nous crûmes que le convoi se remettait en marche. Un klaxon résonna sous la voûte. Un train se pointait à l’entrée du tunnel, à l’autre bout de la montagne. Il fallait souhaiter qu’il roulât sur la voie d’à côté.
Une autre secousse, plus forte. On eût dit que le conducteur tentait d’arracher la machine à des sables mouvants.
Le choc, d’une violence inouïe, m’éjecta de mon sommeil improvisé. Le soleil irradiait dans le ciel et une jeune femme me demandait si j’allais bien. Elle avait de beaux yeux verts. Je regardai les champs qui défilaient. Des vaches broutaient. Mon cœur continuait de battre aussi vite que l’allure du train. Il avait sans doute pris du retard.

Ma vraie mère, cette fois, ne faisait point la gueule sur le quai. Cinq minutes que le convoi aurait dû entrer en gare.
Elle discutait avec un type que je ne connaissais pas. Quinquagénaire, elle avait de beaux restes. Il l’avait sans doute aidée à passer le temps. Elle n’avait pas dû s’ennuyer en m’attendant. L’homme avait visiblement vingt ans de moins. J’aperçus un bout de papier qui dépassait d’une poche de son blouson. Un numéro de téléphone ?
Elle ne m’embrassa même pas.
– Allez, viens. Je t’offre à boire.
Le bar était petit mais agréable à fréquenter, me sembla-t-il. Il n’y avait que cinq tables. Nous nous installâmes dans le fond, relativement loin des indiscrets. Un chien circulait entre les chaises, le regard quémandeur, la truffe en l’air.
Je ne sais trop pourquoi j’étais resté debout.
– Tu repars tout de suite ?
– Tu es déjà pressée que je m’en aille.
– Je plaisante.
Je n’en étais pas si sûr.
– Il faut que je te parle de ton grand-père. Celui que tu as connu. Il y a trop d’yeux voyeurs et d’oreilles baladeuses, là-bas. Je préfère t’avoir sous la main. Ils sont tous de combine. Il suffit que ton père intercepte une info et ils seront au courant…
– Au courant de quoi ?
Quelqu’un entra dans le bar, faisant chanter les grelots. Ma mère ne sursauta même pas. Une mèche de cheveux blancs était tombée sur son front. Elle la balaya d’un revers de main. Nonobstant quelques stigmates à peine visibles, elle avait des tics de starlette sur le retour.
Elle simula d’être observée et écoutée, et attaqua son récit.
Elle me fit l’effet d’être encore plus paranoïaque que d’habitude. Mon père ignorait que je la voyais, de temps en temps. Moi qui ne mentais qu’aux femmes d’un soir…

Elle me parla longtemps de son beau-père comme si c’était un parent proche. Ils avaient eu, apparemment, des échanges que mon propre père avait zappés.
Il était question du tunnel qui reliait les deux puits. Il passait sous la Burne, l’unique ruisseau du canton. Il se murmurait qu’il était utilisé par des amants pour se retrouver à la tombée de la nuit. Les rares témoins avaient vu des torches électriques subitement s’évanouir dans la nature. Les plus écolos évoquaient des noces de lucioles.
Le terrier débouchait dans le puits du père Aspignan. Des lapins bipèdes l’avaient creusé pendant la guerre des tranchées afin d’y cacher des munitions. Des rongeurs avaient éventé la planque et s’étaient nourris de la poudre à canon. Ils avaient explosé plus loin, mitraillant le vieil épouvantail. Dans la région, comme souvent, on avait accusé les taupes de transformer les prés et les champs en portions d’Emmental.
Je savais tout cela.
Elle parlait avec les mains, attirant le regard du garçon de café. Sa bouche dansait avec les mots. Elle semblait embrasser chaque phrase. Elle avait des origines italiennes. Son père était piémontais. Non, décidément, elle n’était point faite pour être mère.
Je la sentis soudain un peu crispée. Elle regardait par-dessus mon épaule. La direction prise indiquait le comptoir. Sans doute le garçon de café, probablement à son goût. Des nouveaux arrivants l’avaient dérangée.
Son portable sonna tandis que je pensais qu’elle avait rudement confiance en moi, car j’eusse pu tout répéter à mon père.
La conversation téléphonique fut brève. Elle se leva et m’invita à la suivre. Elle paya le garçon au passage. Elle ne lui avait même pas souri. J’en fus surpris.
– On va chez moi. Trop d’oreilles dans le coin.
Je ne pus m’empêcher d’imaginer que le coup de fil était responsable de ce revirement.
Elle habitait à moins d’un kilomètre. Lorsque nous débouchâmes, à pied, à l’angle du boulevard, je crus reconnaître, sur le trottoir d’en face, le type du quai de la gare avec lequel elle avait devisé en attendant mon train.
Il sortait de l’immeuble où habitait ma vraie mère. Elle marqua le pas, me montrant un coin de ciel où le nuage ressemblait à la barbe d’un dieu grec. Elle n’avait pourtant point l’âme d’une poétesse.
Je crois bien que c’était pour laisser partir son jeune amant, qui devait avoir mon âge. Il s’était peut-être retardé entre le moment où il avait appelé ma mère et celui où elle s’était pointée trop tôt. Un petit pipi, allez savoir.
Simulant mal le désintérêt, elle enfourna la clef dans la serrure.
Il y avait un long couloir qui débouchait sur une terrasse coiffée d’une vigne vierge. On s’y arrêta. Elle était la seule, dans l’immeuble, à posséder un jardin. Ses voisins du rez-de-chaussée avaient déménagé l’année précédente. Ils avaient été bombardés de détritus. Ma vraie mère, elle, était épargnée par ce si peu urbain délestage. Que fallait-il en conclure ?
Après avoir posé ses fesses sur la table mauve, elle m’invita à m’asseoir sur une chaise de même couleur.
Elle poursuivit sur un ton monocorde. Je sus qu’elle avait choisi les mots en répétant à plusieurs reprises son récit devant la glace de sa grande armoire.


*

Avec ce que je venais d’apprendre, mon sac à dos était plein à ras bord. Je lesterais le train de quelques kilos de trop. Le poids du passé. La fortune à portée de la main. Ma vraie mère ne s’était pas contentée de me révéler l’existence du trésor des Uhlans, elle m’avait également expliqué pourquoi elle avait dû jurer à mon grand-père d’attendre une date précise pour tout me dire.
L’âge qu’avait eu mon grand-père lorsqu’il avait caché le trésor des Uhlans dans le long terrier entre son puits et celui de son compagnon de tranchées, Grégoire Aspignan. Ce dernier était décédé avant même d’avoir récolté sa part du butin.
En ce qui le concernait, ce n’était point une affaire de date. Il s’était dit que le fric le rendrait con. Déjà qu’il n’était jamais allé à l’école…
Il s’était refusé à vivre mieux. Pour ainsi dire vivre plus vieux. Sa vieille ferme lui suffisait. Il se nourrissait grâce à son poulailler, à son jardin potager… En réclamer plus était la porte ouverte à pas mal d’étrangers et à certains parents qui, comme par hasard, se rappelleraient à son bon souvenir.
Il était devenu une sorte d’Alceste rural. Un misanthrope détestant l’argent et encore plus ceux qui étaient obsédés par quelques pierres précieuses. De toute façon, il faisait croire qu’il était gay, histoire de refouler les nanas magnétisées par les belles pierres.
Ma vraie mère m’a raconté qu’un jour, une femme très âgée avait frappé à sa porte. Il avait perdu la tête. Il avait cru qu’elle venait pour les bijoux. C’était une vieille dame très digne qui venait lui emprunter un peu d’eau de son puits. La canicule sévissait sur la région. Celui de mon grand-père était trop loin et il fallait traverser la Burne, l’unique ruisseau du canton. Les galets étaient encore glissants.
Le père Aspignan avait entraîné mon grand-père dans une opération de pillage du trésor des Uhlans. Ils étaient, en fait, quatre copains prêts à tout pour finir la guerre millionnaires. Ils avaient capturé un berger allemand qui transmettait un message à une tranchée voisine. Les teutons semblaient y être plus fébriles que la veille. Ils ne chantaient plus. Les transmissions devaient être en panne. Les quatre potes, à la faveur de la nuit, avaient installé un piège à loups. Ce n’était pas la première fois que l’animal faisait la navette…
Cette fois, il était question d’un gros tas de diamants destinés à acheter des armes à des contrebandiers d’origine néerlandaise. Ils étaient loin de la frontière, mais cela valait le déplacement, apparemment. Retournés au pays, ils auraient quelques facilités à écouler les belles pierres.
Les Allemands avaient simulé une explosion pour faire croire qu’un hangar où étaient rangées les munitions avait été saboté. Ils avaient, quelques heures plus tôt, enterré le trésor au centre du hangar, à deux mètres de profondeur. Une fois débarrassés des ennemis qui convoitaient surtout les munitions, ils n’auraient plus qu’à repousser ces derniers avant de récupérer les diamants.
Mon grand-père avait tout vu. Il était allé pisser un coup derrière un arbre et…
Des « casques à pointe » s’échinaient à déterrer quelque chose qui brillait avant de le charger sur un wagonnet. Il y avait une draisine qui attendait dans l’ombre. Le soleil rendait l’argent des rails plus lumineux. Mon grand-père savait conduire cette étrange machine en forme de scarabée.
Il suffisait de se servir et de prendre la fuite après avoir réglé leur compte aux Uhlans.

Lorsque j’ai quitté la maison de ma vraie mère, le type du quai de la gare attendait sur le trottoir d’en face. Il était blond aux yeux bleus et il avait, effectivement, mon âge.
En marchant en direction de la gare, je réfléchissais à ce que j’allais raconter à mon père.
Le train avait une heure de retard. En l’attendant, dans la salle des pas perdus, j’avais fait la causette à une très belle femme dont le regard noir évoquait celui d’Ava Gardner.
Mon père avait son poster dans la chambre. Il ne dormait pas avec la remplaçante de ma vraie mère.


*

J’avais pris le train parce que j’étais pressé. Quarante minutes, aucun arrêt. Un très joli parcours, le roulis en prime.
Juste avant l’entrée du tunnel, j’étais parti dans les alléluias. J’en étais très vite revenu car le bruit était assourdissant dans le ventre de la montagne. Ces rocailleux borborygmes évoquaient une avalanche. La somnolence m’avait embarqué sans que je puisse me raccrocher aux bras tendus sur le quai d’une gare.
J’avais sursauté comme sous l’effet de l’explosion d’un pétard jeté à mes pieds. Dans la pénombre, on avait l’impression que le train roulait surs des bouteilles vides. Il semblait également y dépasser la vitesse autorisée. Le convoi tanguait, les voyageurs se lorgnant comme si c’était la fin du monde.
Dix minutes plus tard, le soleil refit surface. La fin du tunnel, tel un œil ouvert dans les ténèbres, tout là-bas, à l’autre bout de la lorgnette.
Il y eut un formidable contraste sonore et je m’étais, cette fois, carrément endormi.
Pour me réveiller grâce à ce noir et long cauchemar… aussi noir et long que le tunnel.
Je me rendais à l’enterrement de ma vraie mère et j’avais dépassé la gare où je devais descendre. J’avais attendu le prochain arrêt avec fébrilité. Je m’éloignais chaque minute de quelques kilomètres du cimetière. Il me faudrait prendre un car ou un taxi.
J’étais tout seul, décontenancé, sur le quai de la minuscule gare de ce village inconnu. J’allais forcément arriver en retard. Mais ma vraie mère pouvait bien attendre, n’est-ce pas ?
Je repensais à ce cauchemar qui, nonobstant la scène du bar et ma mère recevant un coup de fil par le truchement d’un téléphone portable qui n’existait certainement pas à cette époque, m’avait paru fort réaliste.
Des dates étaient fausses, mais bon…
J’avais l’âge, aujourd’hui, de frapper à la porte de la vieillesse. De l’autre côté, la mort déroulait son tapis noir. Il n’y avait aucun paillasson pour se décrotter les pompes.
Mon grand-père était décédé d’un cancer de la gorge – il fumait vraiment trop – en 1962. J’avais six ans.

J’ai dû faire de l’autostop. Je suis arrivé alors que le cimetière était désert.
Je me suis rendu sur la tombe de ma vraie mère. Je l’avais très vite reconnue : un escargot escaladait l’unique bouquet de fleurs artificielles.


*

J’étais rentré la tête basse. Cet afflux de souvenirs déguisés m’avait chamboulé. J’en voulus à mon garagiste de n’avoir point été capable de « guérir » ma voiture. Mais je me serais peut-être endormi au volant, rejoignant ma mère dans l’au-delà à cheval sur un escargot.
L’image m’amusa. Je ne pus me retenir d’en sourire. Une femme mûre crut être visée. Je marchais dans la rue en direction de la maison. Celle-ci était plantée à l’écart du village, au bord de la Burne, l’unique ruisseau du canton. De là où je me trouvais, je voyais le puits du père Aspignan. C’est son fils qui a pris sa suite. Il est veuf.
Je me devais de le contacter à propos du trésor des Uhlans.
Un nuage creva au-dessus de ma tête. Le ciel était pourtant d’un bleu sans tache.






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