Projet Félin - 1



Nouvelle écrite par Joseph OUAKNINE dans le style Fantastique



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Je déteste les chats ! Ils me hérissent les poils à un point tel que j’ai l’impression de ne plus avoir d’épiderme, d’être écorché tout net à fleur de peau, brûlé vif comme un homard ou une langouste, un tourteau ou une araignée.

Ils n’ont aucune grâce ! Ils sont laids, les p’tits gris surtout ! Ceux dont l’amour des gouttières n’a pas de frontière. Ceux dont les yeux de serpent, oblongs et brillants, sont aussi hargneux et cruels qu’un pet étouffé dans le cul d’un cycliste en train de gravir l’Alpe-d’Huez après cent kilomètres de course en montagne.

Leurs oreilles triangulaires tressautent à chaque souffle de vent ; une poussière suffirait à les réveiller. Leur nez est humide, désagréable et sournois. On dirait qu’ils respirent tels des diablotins aigris et grincheux, figés dans une attitude dédaigneuse, semblables à des gargouilles poisseuses au sommet d’une cathédrale un jour de pluie. Ils sont sinistres et hautains comme des sphinx ; les noirs ou les blancs, les angoras et les siamois ! Même les chats de gouttière se prennent pour Cléopâtre en personne !

Ils n’ont pas de voix. Quand ils miaulent, on dirait une sorcière qui gémit, glapit ! Lorsqu’ils sont en chaleur, ils poussent d’affreux hurlements sortis de nulle part, se toisent et se battent comme des chiens enragés, toutes griffes dehors. Ils ne montrent jamais leur joie, leur émotion ; un bonjour les étoufferait !

Il paraît que les chats noirs portent malheur ! Mais bon sang, ils portent tous malheur ! Il suffit d’en voir un pour mourir de frayeur ! Ils ne devraient pas exister. C’est une erreur du Tout Puissant de les avoir inventés ! Ce sont des démons vomis de l’enfer, des créatures diaboliques et immondes !

Ils sont fiers et fainéants, dorment tout le temps imitant les nains de jardin, bâillent et s’étirent de leur carcasse trop élastique, courbent l’échine sans aucune pudeur, font leur toilette devant tout le monde en se léchant leurs pattes, même souillées de pisse.

Ils maudissent en grand secret la maîtresse de maison lorsqu’elle passe devant le réfrigérateur sans l’ouvrir. Ils ronronnent semblables à des vieux ronflant au crépuscule de leur vie et viennent se frotter aux mollets des mégères pour quémander une sardine toute « pourite », une croquette à la noix ou du vieux mou sans goût, présentant leurs fesses comme si c’était le nombril du monde. Et ils ne disent même pas merci d’un mouvement de queue, croient que tout leur est dû.

Ils fouillent dans les poubelles, lapent le lait tels des chiens une flaque d’eau et refusent de se baigner même s’ils puent l’immondice à cent lieues à la ronde. Ils sont infidèles et lèchent le cul de leurs congénères sans distinction de parenté. Chez eux, il n’y a pas de père ni de mère, il n’y a pas de sœur, de frère, il y a des chats tout court ! Quelle horreur !

Je ne supporte pas la courbure de leur dos quand ils s’arrêtent et se hérissent pour sauter sur une frêle souris ou un pauvre canari sans défense. Je les hais lorsqu’ils dévorent d’une bouchée un moineau sans même le déplumer avant de se lécher d’affreuses moustaches rouges de sang. Pourtant, ils sont froussards et sautent sur un mur ou sur une branche devant le moindre caniche pour, de là-haut, narguer le monde entier comme la cheminée d’un paquebot quittant le quai pour une longue traversée.

Ils sont méchants, tuent leurs petits par la noyade. S’ils en avaient la possibilité, ils n’hésiteraient pas à les guillotiner avant de les immoler par le feu pour être sûrs qu’ils ne puissent pas renaître de leurs cendres ! Leurs griffes, qu’ils sortent à la moindre alerte, même devant un enfant ou un bébé, sont acérées et pénètrent dans les chairs humaines tels des aiguillons de feu.

Les chats, j’en fais des gibelottes ! Je n’y ai jamais goûté, ni partagé un repas avec mes hôtes ; Dieu m’en préserve ! Pourtant, elles sont délicieuses, paraît-il. Des gibelottes que je sers avec amour dans mon restaurant derrière la place de l’Odéon : À L’estaminet.

Mon établissement est de réputation internationale. On vient de partout pour y manger, de toute la France… que dis-je ? Du monde entier ! Des rois, des ducs, des comtesses, des hommes d’affaire, des hommes d’État parmi les plus connus de l’univers. Le samedi soir, on se bat pour réserver une place et, les jours de fête, nul ne peut en occuper une sans avoir téléphoné un an à l’avance ; certains n’hésitent pas à verser des arrhes pour leur prochain festin. Le tout Paris, le gratin de la haute société a sa place attitrée !

– Il n’y a que chez vous que je mange aussi bien ! m’a dit un jour une bourgeoise en suçant un bout d’os dont je n’oserai pas avouer ici la provenance…

Personne ne sait ce que je sers dans mes plats de faïence ! Le domaine des marmites est top secret, chasse gardée ! Nul ne peut entrer dans mon arrière-cuisine, et mon aide, qui reçoit les morceaux prêts à l’emploi, est aveugle ! Cela ne l’empêche pas de me composer des sauces réussies et appréciées de tous. Des sauces au vin, au poivre à la moutarde… Des sauces pour cacher l’odeur pestilentielle de mes monstrueux carnassiers, des sauces à en faire oublier ce qu’il y a dans l’assiette, si tant est qu’un vilain puisse le soupçonner !

Dans ma cave, en grand secret, je les dépèce comme des lapins après avoir coupé leur tête d’un coup de hache net et précis puis les dépiaute de leur ignoble parure que je brûle dans un incinérateur spécial. Je suis obligé de mettre des gants pour travailler, car leurs poils, même en cendre, me donnent de l’urticaire.

La seule à tout savoir était encore vivante l’année dernière. Malheureusement, Germaine, ma femme, a succombé à une leptospirose après s’être fait mordre par un rat dans la cave où nous élevions nos félins en grand nombre. La malheureuse ! Elle qui croyait que la présence même de ses misérables bestiaux, fussent-ils enfermés dans des cages, suffisait à faire fuir les adversaires les plus terrifiés par la race féline ! C’est à croire que les matous et les rats ont pactisé avec le diable…

Par le soupirail et les lucarnes, j’écoute souvent les commentaires des infatigables clients qui, avant de monter dans leur carrosse, s’épanchent de leurs phrases prétentieuses sur le trottoir :
— C’était délicieux, quelle merveille ! C’est ici que tu devrais m’emmener pour passer le prochain réveillon…

— Trop tard ! C’est complet depuis le début du siècle !

Le soir, je suis le dernier à sortir du restaurant, et pour cause. Après avoir incinéré les ossements, je parcours sous terre les quelques mètres qui me séparent d’une chatière dans laquelle, depuis des lustres, j’entasse les têtes des mes infâmes créatures. Le trou est profond ! Des milliers, voire des centaines de milliers de crânes gisent au fond de cet ancien accès aux catacombes, bouché depuis belle lurette…

Cette nuit-là, il était deux heures du matin lorsque je me suis engagé dans le tunnel après avoir refermé la porte sur l’ultime client un peu trop traînard. Mon aide cuisinier devait déjà être en train pioncer. Dans mon sac poubelle noir, j’avais les douze faciès de félins ayant servi à concocter les repas du jour. La chaleur était étouffante, à la limite du tolérable. Je transpirais comme il n’est pas permis et le plastique glissait entre mes mains.

Dans la semi-obscurité, la torche sous l’aisselle, je devais faire des efforts incroyables pour placer un pied devant l’autre. Les parois étaient humides, suintaient de toutes leurs structures. L’eau se transformait en minces filets dégoulinants jusqu’à mes chaussures, et les coulées de la transpiration rocheuse lançaient des éclairs lorsque mon rayon lumineux les accrochait.

En arrivant devant la chatière, j’étais en nage. J’ai pris le temps de reprendre mon souffle en buvant une lampée de rhum, puis je me suis mis à jeter les faces hideuses une à une au travers d’un large orifice façonné par une ancienne rivière souterraine. En chutant de l’autre côté, elles faisaient un drôle de bruit. Le bruit d’un fruit trop mûr qui tombe d’un arbre sur un sol mou, terni de mousse et de terreau. Le bruit d’une pomme ou d’une poire s’affalant sur un terrain boueux un soir de tempête.

En jetant l’avant-dernière tête, j’ai entendu un drôle de bruit. Un cliquetis fin et clair ripant le long de la paroi… J’ai immédiatement regardé ma main gauche :
– Bon sang ! Mon alliance !

J’ai passé la tête par le trou sur l’innommable et mon bras, armé de ma lampe, a chassé l’obscurité. Une odeur épouvantable et une vision cauchemardesque m’ont sauté au visage. Trois à quatre mètres à peine me séparaient des premières misérables faces de minets, dont certaines avaient les yeux éteints depuis longtemps qui, pourtant, semblaient jouir encore d’une vie intense. L’odeur de décomposition en phase avancée m’a fait reculer. Mon crâne a heurté le rebord.

Pestant pêle-mêle contre tous les félidés du monde et les odeurs fétides des vieux cadavres félins, j’ai déchiré le bas de ma chemise et m’en suis fait un bandeau que j’ai accroché autour de mon visage en guise de protection :
– Mon alliance ! ai-je répété, c’était un cadeau de Germaine ! Dernier souvenir du mariage !

Ma voix étouffée était devenue caverneuse. De nouveau, j’ai enfoui ma tête par l’ouverture et repéré la bague. Elle était tombée dans l’oreille d’un chat. Je la voyais briller hors de ma portée, m’appeler d’une étincelle lorsque je bougeais le rayon lumineux. Le long du puits, une vieille corde courait. Elle devait pendouiller là depuis vingt ans au moins, du temps où j’étais descendu condamner le passage au fond du gouffre. J’ai tiré dessus ; elle semblait solide.

Prenant mon courage à deux mains, je me suis engouffré à l’intérieur en m’agrippant à cette cordelette. Si j’avais grossi et n’avais plus ma sveltesse d’antan, la chose s’est révélée malgré tout assez aisée. J’avais attaché la lampe à ma ceinture, mais je devais tâtonner car, dans cette fosse damnée, je n’y voyais pas plus clair qu’une taupe.

Soudain, j’ai senti quelque chose bouger sous mon pied, et ma peur fut si grande que j’ai ressenti une décharge électrique. Pour un peu, j’aurais battu le record du monde de la montée à la corde ! Je transpirais à grosses gouttes et mes doigts glissaient. Je suis redescendu. Le lambeau de chemise à moitié coincé entre mes dents que je serrais comme un forcené m’étouffait. Mon cœur battait la chamade. J’ai allongé la jambe et de nouveau ai rencontré une boule… Même à travers l’épaisse semelle de cuir, je sentais une gueule abominable ! J’en ai frissonné. Longtemps ! Puis j’ai hurlé un bon coup pour me redonner du courage.

J’ai posé les pieds sur une masse de sphères qui cédaient sous mon poids. J’ai glissé, me suis rattrapé de justesse à la corde pour éviter de m’écraser le nez contre d’hideuses têtes félines et, balayant l’horrible spectacle de mon jet lumineux, j’ai retrouvé mon alliance.

Pour l’attraper, j’ai dû lâcher la corde et m’enfoncer dans une mer de crânes jusqu’aux genoux en m’aidant des mains le moins que je pouvais, regrettant de ne pas avoir mis des gants… Je tremblais comme une feuille quand j’ai enfin pu rattraper la corde, mais j’étais soulagé car j’avais de nouveau la bague au doigt.
— Pauvre Germaine ! Si tu me voyais !

C’est en remontant que la corde s’est rompue ! Au plus mauvais endroit : tout en haut ! J’ai poussé le plus terrifiant des hurlements quand je me suis retrouvé la tête la première, étouffé par une meute de crânes félins. J’ai senti le goût de leur sang sur mes lèvres, et quelques poils se sont incrustés sur ma langue. J’ai craché et vomi toute la répugnance du monde, hurlé mon désespoir, nageant dans l’horreur comme dans des sables mouvants. J’ai récupéré ma torche, je ne sais comment, et l’ai orientée vers ce qui était devenu, pour moi, l’inaccessible lucarne du salut.

La sortie était trop haute. Je n’avais aucune chance de m’en sortir ! Entre mes mains gisait un reste de ficelle effritée, inutilisable !

Soudain, j’ai vu apparaître une ombre, puis une gueule et un corps tout entier… celui d’un chat ! Terrifié, au bord de l’apoplexie, je l’ai regardé s’asseoir sur le rebord du puits. Il a tourné la tête lentement et m’a observé de ses yeux jaunes et provocateurs… Il souriait !

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