La honte



Nouvelle écrite par Marie-Françoise MOULADY IBOVI dans le style Scènes de vie



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Depuis plusieurs années, je me sens mal à l’idée d’aller en chercher, allez savoir pourquoi ! Peut-être à cause du fait que je suis trop jeune et que j’ai peur d’être mal jugé dans le quartier ! J’ai lu sur internet qu’à mon âge cette pudeur est bien compréhensible. Mais tout ça, c’est fini à présent. Mon cousin Bob m’a dit ceci pour m’encourager : « T’as pas à t'inquiéter, les gens ne te regarderont pas et tu verras, le vendeur n'y fera même pas attention ».

La honte m’a tenu ligoté trop longtemps. Demain, je vais le faire, à 12h00 précisément. J’ai trouvé la boutique dans un quartier voisin, car dans mon coin, tout le monde se connaît. Je pourrais croiser une copine de ma mère qui irait tout lui raconter. La honte !

Le jour J, j’ai fait mon enfilage(1), histoire de me donner de l’assurance, puis je suis sorti. Je me suis donc retrouvé, en ce petit matin de septembre, seul, tremblant de honte, devant la boutique. Juste à côté de moi, deux vieilles femmes choisissent des articles.

Je récupère ma dernière once de courage et j’avance discrètement. Des auréoles de sueur se distinguent sous mes bras. Pourtant, je porte l'anti-transpirant dernier cri de Nivéa Beauty. « Encore de la publicité mensongère ! » me dis-je.

Aladji, le boutiquier, est en train d’égrener son chapelet.
Je suis juste devant lui. Je lui fais signe de s’approcher, puis je lui chuchote à l’oreille ce que je veux. Il me toise d'un regard empli de dégoût et m'envoie d'un ton sec :
« 500 frs CFA ! »

Une vieille femme au visage parcheminé chuchote quelques mots à l'oreille de sa voisine :
« Il ne manque pas de toupet, celui-là ! Vraiment écœurant !!! »

Pâle comme un corbillard, tremblant comme une feuille, je sors l’argent et le lui tends. Aladji me remet le paquet et m’arrache quasiment le billet de 500 des mains.
Je ne demande pas mon reste et m’éloigne. Je cache l’objet de mon délit dans ma poche, tire ma casquette sur mon visage en n'espérant qu'une seule chose : ne pas être reconnu... Puis, je m’engouffre dans la petite rue discrète qui me conduira directement chez moi. Je dépasse un petit groupe de soulards. Assis à la terrasse d’un bar, ils font tourner un gobelet de vin de palme, en mêlant rires et galéjades. A l’ombre d’un bananier, j’aperçois une femme en train de piler du saka-saka(2) dans un vieux mortier.

A l’abri derrière ses volets, mon voisin me sourit ; gêné, j’accélère le pas. Il le faut. Je croise une femme à forte carrure qui court vers je-ne-sais-où. Je lui effleure l’épaule par mégarde, nos yeux se rencontrent, je murmure un léger « pardon » et reprend mon chemin.

Enfin, j'arrive à l’appartement familial, épuisé et couvert de transpiration. Sans un bruit, de peur d’attirer l’attention de mes parents, je me dirige directement dans ma chambre. Autour de moi, les nombreuses photos de mes frères et sœurs semblent me regarder avec réprobation. Je me dépêche donc de retourner tous les portraits et m’empresse de cacher mon précieux paquet sous le matelas.

Ça y est, j'ai vaincu le tabou, j’ai osé acheter… DES PRESERVATIFS !



(1) Enfilage : c'est le fait de porter une chemise enfilée dans le pantalon.
(2) Saka saka : feuille de manioc

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