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Fatigue (Sunday Blues)


Auteur : CART-TANNEUR Emmanuelle

Style : Scènes de vie




Mes parents ont téléphoné. Ils sont bien rentrés.

Ca s'est bien passé. Maman a dit que le rôti était très bon, bien qu'un tout petit peu trop cuit, Papa a apprécié le vin, je veux bien le croire, il en a vidé une bouteille à lui tout seul.

J'ai réussi à faire illusion; je ne crois pas qu'ils aient deviné ma fatigue, même si j'avais fait exprès de ne pas me maquiller pour que quelque part quand même il y ait une chance qu'ils le remarquent. Mais ils avaient trop envie que la fête soit réussie pour être sensible à ce type de détail. Et la fête s'est déroulée comme ils le souhaitaient – en ce sens, ça a été une journée réussie.

J'avais commandé un dessert spécial pour Nathan, un gâteau à quatre étages en forme de pyramide maya; depuis janvier il est fasciné par la civilisation aztèque et ne parle plus que de ça. Comme cadeau, il avait commandé un axolotl, mais même à l'animalerie de l'autre bout de la ville ils m'ont dit que c'était introuvable. Il a reçu de l'argent de mes parents, qui m'ont dit que je pourrais lui en acheter un, je ne leur ai pas dit que j'avais déjà essayé, en vain, comme Nathan ils pensent que je trouverai un moyen de le satisfaire de toutes façons.

Pendant le repas je suis allée discrètement, une ou deux fois, voir si j'avais reçu un message de Pierre. Il est en famille lui aussi, cela fait trois semaines que nous ne nous sommes pas vus, et j'avais envie qu'il m'écrive que je lui manquais. Il me l'a écrit. Et j'avais envie de sourire autant que de pleurer.

Après le dessert, mon père a allumé un cigare et a commencé à discuter avec Alain. Maman et moi avons débarrassé la table, je suis montée à l'étage étendre le linge de la machine que j'avais lancée le matin et en lancer une autre. Je repasserai ce soir, quand ils seront partis. Maman voulait rester jusqu'à demain mais je n'ai pas réussi à lui cacher que je n'avais pas prévu de les garder si longtemps; elle a acquiescé sans réussir à me cacher qu'elle m'en voulait un peu et moi j'ai culpabilisé en me révoltant silencieusement de ne pas avoir le droit d'avoir envie d'être seule quelques heures avant de retourner travailler, et sourire obligatoirement à tous ces gens sans soucis qui viennent pourtant me convaincre du contraire et que je dois écouter et faire semblant de comprendre.

Ils sont partis après le café. Maman a rassemblé ses affaires et m'a dit au revoir en essayant de cacher sa rancoeur mais pas trop quand même; j'ai fait de mon mieux pour avoir l'air de ne pas le remarquer. Papa a demandé où on allait, elle lui a répondu sèchement "On rentre". Il a suivi.

J'ai fini de ranger la maison, je suis allée plier le linge sec, et puis je me suis allongée sur mon lit. J'avais besoin de me reposer, je ne suis pourtant ni enceinte, ni malade, mais cette fatigue qui m'accompagne depuis trop longtemps maintenant a ses exigences et je ne me sentais plus capable d'autre chose que de me coucher. Envie de dormir, mais surtout de m'abstraire du monde et de la vie, de fermer les yeux pour atteindre, vite, une apaisante obscurité, un no man's land bienfaisant, où personne ne pourrait me rejoindre, où je pourrais enfin être seule, quelque part, nulle part.

Le sommeil n'est pas venu. Mais j'ai gardé les paupières fermées tout ce temps pendant lequel j'ai laissé croire que je dormais. Bienfaisante immunité pendant lequel personne n'est venu me parler, me demander, me réclamer. J'ai entendu Léa ouvrir la porte de la chambre à deux reprises : "Elle dort, Maman ?" - "Oui" a répondu son père. J'ai continué à ne pas réagir et j'ai trouvé bon d'avoir le droit de ne pas répondre à ma fille. De sentir ce temps qui s'écoulait pour moi seule, de pouvoir en jouir, le sentir s'égrener, l'écouter glisser sur moi, dans une parfaite solitude, enfin. Je ne dormais pas mais je sentais pourtant ma fatigue s'éloigner, mon corps se régénérer, mes pensées sombres s'atténuer. Je savais que je devrais rejoindre le monde des vivants, celui de ma famille, de mon travail, de mes responsabilités, de mes devoirs et de la vie que je n'avais pas choisie, dès que je cesserais cette sieste simulée; et je n'étais pas pressée.

J'ai entendu Alain s'installer à l'ordinateur. Ronron du moteur et tapotis des touches du clavier m'ont bercée un moment. J'ai ouvert les yeux une seconde : une femme nue se déhanchait sur l'écran. J'ai refermé les yeux. Je n'ai rien ressenti de particulier. J'ai décidé de ne pas encore me lever.





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