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Old friends


Auteur : CART-TANNEUR Emmanuelle

Style : Drame




"Nos retrouvailles seront inoubliables, c'est sûr !"

Tu te souviens ? C'est par cette phrase que tu concluais l'e-mail que tu avais laissé sur ma messagerie.

Et te voilà ! Vingt ans après, tu n'as pas changé – ou presque. Toujours aussi belle !
Remarque, je ne suis pas vraiment surprise; je ne te l'avais pas dit, mais j'avais suivi ta carrière, brillante – mais si, allons, ne fais pas ta modeste – dans les journaux people … D'accord, tu n'as jamais été une vraie star, mais quand même, avoue, on trouve facilement, encore aujourd'hui, des photos de toi sur le Web, avec ton premier mari, et avec ce … comment, déjà ? Paul ? Pas très américain, comme nom … Si ? Ah bon.

Bref, je m'égare … C'est vrai, tu as été une executive woman – c'est comme ça qu'on dit, n'est-ce pas ? - avant de défrayer la chronique avec tes histoires de coeur … La première femme française à la tête d'un des plus grands noms du design, bravo ! Mais si, j'insiste. Chapeau, vraiment. La classe.

Bah, je sais que tu le sais, cette carrière, elle te tendait les bras, de toute façon. Ton père avait des relations, déjà, quand nous nous sommes connues. Quel âge avions-nous, déjà ? Huit ou neuf ans, c'est ça ? Je ne sais plus exactement. Ce dont je me souviens, la toute première image, c'est ton apparition, dans la cour de l'école, Tiens, la nouvelle, a dit quelqu'un, et tout le monde s'est retourné pour te voir, et je crois bien que je n'ai pas été la seule à avoir un choc : tu étais ravissante. Et ce sourire ! Tu as très vite conquis toute la classe – sans doute même une bonne partie de l'école.

Très vite, tout le monde a cherché à te connaître, à entrer dans ta cour, car il s'agissait bien de cela, petite princesse que tu te prétendais, reconnais-le ! Tu sais quoi ? Je dis ça maintenant, mais à l'époque, je ne le réalisais pas. J'étais naïve, sans doute pas très maligne, et en tous cas incapable de tout sentiment négatif envers toi, ni envie, ni agacement ... Est-ce pour cela que tu m'as si vite désignée comme l'une de tes favorites ? Peut-être … Quoiqu'il en soit, j'ai accepté cet honneur, et j'allais le conserver des années encore … jusqu'au lycée !

Dis-moi, quels souvenirs gardes-tu, toi, de toutes ces années ? Oui, c'est vrai, nous étions proches, très proches … Bizarrement proches d'ailleurs … Pourquoi est-ce que je dis ça ? Voyons, mais regarde-nous ! Tu étais magnifique – et tu l'es toujours – et moi, j'étais si laide ! Tu avais tant de charisme, et moi, j'étais si discrète ! Si fade ! Tu ne comptais pas tes soupirants, quand je me contentais des romans-photos que je volais dans la salle d'attente du dentiste, n'osant même pas solliciter des confidences qui auraient pu me faire vibrer par procuration !

Tu sais ce que j'ai fini par me dire ? Que tu te servais de moi. Que ma laideur te servait de faire-valoir. Avec une moche à côté de toi, tu étais encore plus belle ! Je te servais d'accessoire, comme un sac à main ou une pince à cheveux ! Ne dis pas le contraire … Tais-toi ! C'est moi qui parle, aujourd'hui.

Nos routes ont divergé après le bac. Tu es partie faire un stage aux Etats-Unis, chez l'associé de ton père. Moi, je l'ai raté – on s'y attendait. Je crois que je n'ai guère évolué depuis – tu vois, un coup d'oeil autour de toi te montre mon décor : celui d'une vieille fille seule et sans le sou … Ne secoue pas la tête comme ça, j'ai bien vu ton regard quand je t'ai fait entrer ! Ca fait quoi, dis-moi, de réaliser qu'on a eu de la chance, quelque part ? Bah .. Je ne sais même pas si tu en as jamais eu conscience. Je ne t'en veux pas, va.
Quoique.

Alors, tu me disais, cette idée géniale, dont il fallait que tu me parles face à face ? Un anniversaire ? Celui des "vingt ans de nos vingt ans" ? Wow. Beau concept. Si, si. On sent l'expérience du marketing. Oh, ça va, je plaisante ! Tu voudrais réunir tous les anciens de Terminale ? Pour une grande fête dans ta maison de Barcelone ? Eh bien ma belle, cela a dû te donner du mal pour retrouver tout le monde … Non ? Pas moi, en tous cas, c'est sûr : toujours dans la même ville, et toujours avec le même nom. Toi aussi, tu as gardé ton nom ? Ah oui, c'est vrai. Mais reconnais que la raison n'est pas la même : les femmes accomplies gardent leur nom de jeune fille ; les ratées, elles, n'ont jamais eu l'occasion d'en changer.

Comme le temps passe, décidément … Et comme il a laissé peu de trace sur toi ! Tu as toujours ces cheveux si longs, si blonds, que tu te plaisais à laisser flotter au vent, si possible à portée de main des garçons ! Et ta peau ! Veloutée, lisse, une vraie peau de pêche …

Mais je vais te dire un secret : la nature a horreur de la perfection – tu ne le savais pas ?

La beauté intérieure, c'est cela, oui … A d'autres ! Toi, tu n'as jamais eu à souffrir du regard des hommes sur toi, que dis-je, de l'absence du regard des hommes ! De cette impression d'être transparente, inexistante à leurs yeux, pas plus significative qu'un chien ou un banc de square …

T'es-tu jamais demandé ce que cela faisait, à l'intérieur, de se sentir aussi sexy qu'une dame patronnesse, tout le maquillage et les bijoux possibles n'y changeant jamais rien ?
As-tu jamais été tentée de retirer de chez toi tous les miroirs, parce que tu ne supportais plus l'image qu'ils te renvoyaient ?
Tu le sais, toi, ce que ça fait de voir page après page, dans les magazines, ces femmes aux formes et aux profils parfaits, oui, même celles qui ont le culot d'ajouter "oui, je m'aime comme je suis" alors qu'on serait bien en peine de leur trouver le moindre défaut !
Et ce film, Un homme, une femme, qu'on avait vu ensemble au cinéma … Tu te rappelles le monologue de Trintignant, dans sa voiture filant vers sa bien-aimée ? "C’est extraordinaire qu’une femme belle vous envoie un télégramme, c’est merveilleux !" disait-il … Ah oui ? Et d'une femme moche, un télégramme, c'est tout de suite moins merveilleux, c'est ça ?

Mais moi aussi, ma belle, je me serais aimée, s'il y avait eu la moindre chance que j'y arrive ! Si j'avais trouvé en moi le moindre grain de beauté ! Mais c'est en vain que j'ai cherché … Ces traits irréguliers, ce nez épais, cette bouche trop fine, ces yeux inexpressifs, et mes cheveux … et mes hanches … Ne me coupe pas ! Tais-toi … Tu es pitoyable quand tu cherches à me consoler … Tu l'as suffisamment fait quand nous étions gamines … J'ai suffisamment fait semblant de te croire, pour ne pas te faire de peine, pour te laisser parler, parce que je ne te coupais jamais la parole, parce que j'avais le sentiment que n'importe lequel de tes discours serait toujours plus intéressant que tout ce que je pourrais jamais trouver, moi, à te dire …

Arrête de pleurer. Arrête, je te dis ! Ne comprends-tu pas que cela ne sert à rien ? Ca ne t'embellit pas, tu sais ..

Tes yeux couleur d'océan, disait Martin … Martin, il était à moi, avant que tu me le voles. Le seul qui ne m'ait pas repoussée quand je lui ai proposé mon amitié ... et puis tu as débarqué, et j'ai été jetée aux oubliettes de ses fantasmes … Toi seule n'a plus compté désormais pour lui, comme pour tous les autres, et même quand votre histoire a été terminée, plus jamais il ne m' offert le moindre regard. Je suis retournée à mon néant.

Océan, océan … il est un peu mauvais, l'océan, aujourd'hui, hein ? Plutôt bouffis, tes jolis yeux, gonflés par les larmes, écarquillés par la peur, voilà, c'est mieux, on s'éloigne de la perfection, on se rapproche toi et moi, dirait-on, qui l'eût cru, dis-moi ?

Il faut dire que, les cheveux coupés, tu es tout de suite moins belle, c'est un fait. Bon, c'est vrai, je ne suis pas coiffeuse, j'ai fait comme j'ai pu, et puis si tu t'étais un peu moins débattue, j'aurais pu mieux faire, c'est sûr.

J'espère que pour la suite, tu vas y mettre un peu plus du tien. Je compte sur toi, d'accord ?
Ca va aller très vite, rassure-toi. J'ai aiguisé la lame avant ton arrivée. Il ne me reste qu'à choisir … Joue gauche ou joue droite ? Hmm, j'hésite … Pourquoi pas les deux ?

J'ai passé tant d'années à contempler ton joli visage.
Je ne veux plus perdre de temps à repenser à ta sale petite gueule.


Inoubliables, vraiment, ces retrouvailles.
Tu vois ? Tu l'avais deviné.





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