Tentative de fuite



Nouvelle écrite par Calamity MARLA dans le style Aventure



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A partir de 15h30 le pantalon se colle à la chaise. Qu’on le veuille ou non, il y a ici une forte odeur de sueur. Les vieux viennent à cette heure, j’ai beaucoup d’arabes qui envoient leur retraite vers le bled. Je ne comprends jamais rien à ce qu’ils me disent mais quand je vois leurs mains horriblement laides et veineuses me tendre leurs billets à travers la vitre, je prends et je fais mon boulot. Certains continuent à me parler une fois que je leur ai dit « Merci. Bonne journée. Au revoir. ».

A partir de 15h30, j’ai mon pantalon qui colle à la chaise, mon boxer se rétracte et frotte à mon entrecuisse. Ainsi j’ai des rougeurs tout l’été. C’est aussi vers cette heure que je ne souris plus systématiquement. J’imagine que je perds des joues tous les jours à force de muscler mes zygomatiques. Je me regarde le matin et je me demande quel type d’aliment se stocke dans les joues. Ce serait sympa que je perde ce petit air de squelette, surtout avec le retour du soleil, où je ne peux m’empêcher de me comparer avec les gens dans la rue, tous plus bronzés que moi. C’est notamment une obsession lors du chemin vers le marché le dimanche matin.

La climatisation installée l’année dernière fin septembre a eu un problème le premier juin lorsque le boss avait enfin consenti à l’allumer. J’ai senti un vent sur ma nuque, pas une brise : un vent, puis plus rien au bout de deux clients. C’était la première fois pour la plupart d’entre nous que nous avions fait des heures sup ce soir-là, afin d’essayer de réparer nous même cette foutue clim. Sachant que si nous ne le faisions pas, personne ne le ferait. Nous avions évidemment échoué.

Aujourd’hui une vieille m’a demandé où est passé David. David, c’est un des nombreux mendiants muets en carton prédécoupé qui trônaient devant mon guichet. David, c’est bien sûr celui qui officie pour les pièces jaunes. Bien sûr, personne en réalité ne l’appelle David, il n’y a que cette gentille vieille tarée en collants à fleurs pour le confondre avec le judoka. J’ai mis une plombe à comprendre.
- Je suis désolé, il faudra attendre janvier prochain.

La dame me fait un sourire.
-Vous savez combien il y a eu dans la boîte ?

Elle n’a pas de dentier. Je ne sais pas pourquoi mais je pense à elle en nuisette puis j’essaie de ne plus penser à ça : c’est dérangeant.
- Pardon ?
- Je voudrais savoir combien il y avait dans la boîte ? Vous savez, à chaque fois que je venais pour des timbres je laissais des pièces jaunes.
- Ce… Ce n’est pas moi qui me suis occupé de ça. Je suis désolé, je ne peux pas vous dire.

J’essaie de visualiser le mieux possible mon salon mais ça ne marche pas. La moche apparait en plein milieu avec ses gencives et ses collants. Ca me fout les frissons.

Elle se retourne comme pour partir puis revient vers moi et dit :
- Dîtes, il n’y a pas beaucoup de monde aujourd’hui.
- Non en effet c’est… tranquille.

Je tourne la tête à gauche et je vois Lise qui fait semblant de lire les consignes de sécurité en buvant son café. J’aime bien quand elle s’accoude contre le mur, je peux alors l’imaginer en danseuse du ventre. Je sais qu’elle en a un beau, Lise : elle m’avait montré son piercing. Un papillon.

L’autre est partie toute seule sur son mari je crois, un homme qu’elle a aimé en tout cas. Un type honnête. Elle ne sent pas plus la transpiration que le reste de la pièce.

Malgré tout, la situation est gênante.

Je fais des opérations simples : un plus un égal deux, deux plus deux égal trois, trois plus trois égal six. Elle me parle de son fils qui vit au Québec.

- Ah ce n’est pas un idiot mon fils, il est professeur. C’est un bon métier. Je lui envoie souvent des lettres, il est gentil, il me répond, mais il ne peut pas venir souvent, le pauvre, il a sa vie là-bas. Il a sa femme, ses enfants.

J’abandonne.
- Excusez-moi c’est l’heure de ma pause.
On peut dire que la chaleur me rend asocial.

Il me semble que Lise a soupiré lorsque je suis passé devant elle.
- Tu viens fumer avec moi ?
Je lui ai dit sans la regarder, c’est tellement plus classe.

Dans les vestiaires, je secoue un peu mon pantalon au niveau des fesses, histoire de faire ventiler tout ça. A part ça je sais que les semelles en cuir n’est pas la solution mais je n’ai pas la solution. Il suffit juste de faire comme avec l’autre gentille : essayer de ne pas y penser. Lise me parle de Seat qu’elle n’arrive pas à revendre.
- C’est de la daube, c’est incroyable, tout le monde le savait sauf moi. Je sais maintenant qu’il ne faut pas prendre sa voiture pour une commune origine.
- Merci du conseil.
- Va te faire foutre, ce n’était pas un conseil.

La porte arrière où se retrouvent les dépendants notoires du tabac donne sur un parc. C’est à priori plutôt sympa. Il est l’heure des promenades avec les gosses pour ceux qui ne peuvent pas partir en vacances, c'est-à-dire pour ceux qui sont déjà bien énervés à cette heure. Des gosses énervés, c’est saoulant : ils crient et courent sans arrêt. On a fait mieux dans le style milieu reposant. On y retrouve aussi les vieux arabes qui baragouinent des trucs dans leur langue. Je trouve cela impoli de leur part, ça m’énerve de ne pas comprendre ce qu’ils disent. Si ça se trouve ils nous insultent à longueur de journée. La plupart ont des bonnets, c’est comme si l’habitude prenait le dessus sur la raison des saisons. C’est ridicule.

Ce soir je m’achète un chien.
- Ils ne mordent jamais deux fois au même endroit, dit le vendeur pour plaisanter. Je réplique que de toute manière je ne le garde que ce soir.
-Ah c’est pour offrir ?
- Non c’est pour manger.
La blague ne passe pas, apparemment son humour possède des limites. Je veux un truc petit, pas trop consommateur, en fait. Oui, oui je sais qu’à la naissance ils sont tous petits mais j’en veux un qui ne grandit pas.

J’ai prit un chat. Il a miaulé tout le long du trajet. A chaque miaulement, je répondais :
- Tais-toi.
- Tais-toi.
- Tais-toi.
Arrivé devant mon immeuble, je le lâche. Il y a des barbecues qui se préparent dans le coin. Je suis invité à l’un d’entre eux. Je me trouve débile car pendant le moment tranquille qu’est la douche où je peux me détendre un peu, je pense à mon frère et plus particulièrement à ses dettes et plus particulièrement à celles qu’il me doit. Je lui en retoucherai deux mots, c’est sur le chemin. Je ne cherche plus à trouver des moyens pour éviter le monde. Mes muscles sont à crans, même au repos, je ne peux plus me permettre de me cambrer pour tout contact social. C’est trop fatiguant, je deviendrais fou à la longue.

C’est la chute du soleil en direct il flamboie la rue qui descend vers la mer. Mon frère, Pablo, il s’appelle Pablo, a une femme qui sent le thon rouge sous chaque bras et la sole quand elle aboie, c’est dire l’importance des sommes que j’aimerai reprendre à mon frère. Je m’arrête chez Saïd pour prendre un pack de bières afin d’ajouter un peu de chaleur dans cette soirée.

Saïd est l’idéal du vide. C’est un patchwork d’idées préconçues. Pas sur les autres, non, sur ce que les gens pensent de lui. Il s’est approprié tout cela : un algérien est marseillais, il devient marseillais. Un marseillais est musulman, il devient musulman. Un musulman est épicier, il devient épicier. Il vit dans les quartiers nord, a six enfants dont un Mohammed et cinq d’entre eux ont fait un BEP, l’autre est en prison.
Il est sympa ce Saïd. S’il fait beau, il te dira :
- Il fait beau aujourd’hui, hein ? avec le sourire.
S’il pleut il est de mauvaise humeur, je ne vais pas le voir.
Il est simple ce Saïd.
Il parle mais je ne l’écoute pas. Je regarde dehors, il y a un mec qui passe en scooter puis un vieil homme avec des lunettes de soleil. Non il s’agit d’un aveugle. Il s’arrête devant la vitre puis tourne son regard voilé vers moi. Sa bouche insignifiante se met à se tordre. Il fait une grimace, je trouve ça improbable de la part d’un aveugle. Il n’a pas de chien mais une canne. Il sort la langue à la manière des sifflets qui se déroulent quand on souffle dedans. Ca me rappelle le goût de la dinde froide qu’on finissait après avoir ouvert les cadeaux, et la fatigue mêlée à l’excitation. Je n’ai pas connu ça depuis la nuit qui précéda la première fois.

Le vieux se met à lécher la vitre avec sa langue de caméléon. Sa bouche continue de se tordre jusqu’à donner l’impression de fondre. C’est toute cette chaleur, ça rend notre peau comme de la cire. Il n’y a malheureusement plus rien à tirer, c’est tous les ans la même chose : les gens oublient leur pudeur.
Ils collent entre eux.

Seul en haut de ma dune où je peux voir derrière les hommes flirter entre eux. Il n’y a pas de poubelle et je ne pense pas qu’ils les gardent sur eux, c’est pour quoi je m’étonne, lorsqu’ils retournent sur la plage, de ne pas les voir tenir dans leurs mains des capotes remplies. Devant moi je vois la masse humaine. Je m’allonge sur le ventre et j’imagine que ces corps forment une boule que je peux sculpter pour en faire des approximations du penseur. J’observe les petites gamines et je les imagine plus âgées, en l’âge de connaître l’amour. Laquelle fait sa star aujourd’hui fera sa lolita séduisante plus tard, pour laquelle je craque forcément. Si le rouge à lèvre est une bombe, je suis un palestinien : il y a des chances que j’y succombe plus qu’un autre.

L’été est la saison des grandes catastrophes humaines et de l’aveugle qui fond. Son bras aspire déjà la moitié de sa canne. Des agglomérats de chair se forment autour d’elle, comme si l’homme ne voulait faire plus qu’un avec son toucher de bois. Tout ça commence quand même à m’inquiéter. Je sors sans me préoccuper de Saïd qui a dû s’enfermer dans le réfrigérateur pour pouvoir pleurer en secret de ne pas être lui-même. Une fois dehors, il n’y a plus rien.

Il n’y a que le soleil rouge qui s’effondre une fois de plus devant nos yeux de blasés. On le connaît, son cinéma. L’enfant qui chiale parce qu’il n’a pas le dernier jouet qui passe à la télé, mais qu’on sait qu’il ne l’utilisera que deux fois avant de passer à autre chose. Le soleil qui meurt tous les soirs, mais qu’on sait qu’il renaîtra tous les matins c’est kif-kif. On ne se laisse plus avoir. J’aime lui faire face, les nuages et les mouettes passent au-dessus de lui paisiblement.

Une lumière apparait à sa droite. Un objet étincelant comme un bout de verre dans du sable, un truc à se faire mal aux yeux avant de se faire mal à la tête. Je pense à un astronaute faisant bouger son miroir du haut de sa navette. Le point grandissant, je crains alors un objet tombant vers moi. Inconsciemment je pense d’abord que ça me vise alors je bouge. Je me décale, je marche en crabe pour finalement me mettre à courir. Mes pieds dans mes chaussettes dans mes chaussures avec semelles en cuir étouffent. Ils me le font sentir. Ca souffre en bas, le trottoir n’est pas adapté à mes pieds quand je coure, où le contraire. Je regarde vite autour de moi, je ne vois personne dans l’avenue tant mieux je peux enlever mes chaussures, mes chaussettes, et je me remets à courir, ne regardant plus que le sol afin d’éviter au mieux ce qui pourrait être douloureux. Ma chemise devient aussi lourde qu’un concorde. Je n’en ai jamais porté et comme je l’ai dit : je me fais vieux et lassé. Je n’ai plus envie de me fatiguer c’est pourquoi je m’en débarrasse rapidement.

Pour me donner une ambition sans mourir de peur, c'est-à-dire sans me retourner, je pose ma main sur mon ventre et le sent durcir à chaque foulée. Voilà que cela me rend hilare, au point où le rire m’empêche de continuer. De toute façon, j’étais arrivé au bout de l’avenue. Il n’y a toujours personne alors que je suis devant la gare.
Je me retourne.
Le point lumineux prend tout l’espace maintenant, jusqu’à m’aveugler. Je n’ai apparemment pas pu lui échapper. Le monde alors devient lumière. Dans la lumière, il y a un lit et il y a Lise dessus qui est nue et qui est assise sur le rebord. Son papillon doré s’envole et se met à tourner autour de mon visage. Je m’approche d’elle et nous nous installons l’un dans l’autre. Saïd me demande si je veux bien prendre un pack de 24 parce qu’il n’y a plus de 12. Je n’avais pas prévu assez. J’y retournerai après être passé chez mon frère.

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