Voiture 13



Nouvelle écrite par Renaud DELAMARE dans le style Horreur



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Chapitre Premier

C’était une belle journée de novembre qui s’annonçait. Il faisait encore nuit et le ciel était magnifiquement étoilé. La lune parachevait ce formidable tableau naturel en dévoilant son disque lumineux.
Plus bas, sur terre, l’horloge de la gare de Nonvert indiquait 8 heures. Le train pour Paris allait bientôt arriver.

Jean-Christophe, un adolescent bien portant, attendait patiemment dans le hall. Il avait de grosses lunettes qui lui mangeaient pratiquement tout le visage. Sa coiffure noire était soigneusement peignée sur le côté. La brillantine qu’il mettait dessus la rendait grasse et luisante. Son amie avait pris une habitude plutôt affectueuse de lui pincer une joue et de lui dire, amusée : "T'es mignon, toi !"

Camille, son amie, était à la caisse du Relais H pour payer son magazine. La vendeuse, une jeune femme blonde, lui indiqua le prix pourtant affiché sur l'écran de la caisse enregistreuse. Camille sortit son petit porte-monnaie rose de sa veste et dégagea un billet de vingt francs qu'elle déplia devant l’employée. Celle-ci le prit et l'enregistra dans sa caisse. Puis Camille lui souhaita une bonne journée avant de rejoindre son copain.

Camille était une fille plutôt corpulente. Ses cheveux roux et hirsute lui donnaient l'aspect d'une femme préhistorique, confirmé par sa démarche masculine.
Ceci dit, ses yeux marron clair et son sourire agréable la rendaient très charmante.
Se tenant face à JC et tout en roulant son magazine, elle lui dit :
- T'es prêt JC ? T'as composté les billets ?
- Oui, lui répondit-il d'un calme absolu.
- Formidable ! T'es mignon JC ! sourit-elle en lui pinçant délicatement une joue dodue.

Il se baissa et prit les sacs de voyage à ses pieds. Ensemble, ils sortirent de la gare pour attendre sur le quai.
En ouvrant la porte vitrée, JC laissa passer une femme d'une trentaine d'années qui portait un bébé dans ses bras. Elle semblait pressée. L'enfant sanglotait. Il devait avoir à peine un an. Sa mère le priait de se taire. Elle se dirigea vers le kiosque à journaux de la gare et se jeta sur un programme de télévision. Le bébé était secoué dans tous les sens et pleurait encore plus fort.
- Tais-toi, Jonathan ! Je t'en prie ! Tu es énervant ce matin, ce n’est pas possible ! lui cria-t-elle.
La vendeuse et une cliente, assise en face d’elle, s’arrêtèrent de parler et regardèrent cette femme énervée s'approcher d'elles.
Pour être aimable, la vendeuse lui dit, souriante :
- Il est adorable votre bébé…
La mère la fusilla du regard et rétorqua :
- Vous croyez ? ! Ca se voit que vous n'avez pas d'enfant !
La jeune femme regarda, stupéfaite, la vieille dame qui buvait son thé :
- Excusez-moi… votre journal, s'il vous plait, enchaîna-t-elle.
Madame Chapelier remit mieux sa progéniture sur son bras et tendit le magazine avec son autre main.
- Six francs, s'il vous plait, demanda la jeune employée.
Elle arriva difficilement à extraire l’argent de son porte-monnaie, puis finit par déposer les pièces dans le récipient en plastique du comptoir, en soupirant.
- Merci Ma-dame, insista la jeune fille blonde, en ramassant l'argent.
La vieille dame regardait s'éloigner cette femme puis reprit sa discussion avec la vendeuse.

Madame Chapelier composta son billet et poussa violemment une porte de sortie.
Un grand homme retint la porte pour qu'elle passe. Elle trotta ainsi jusqu’au quai.
Puis il entra dans la gare, aussitôt après.

Il était très grand, devant mesurer dans les un mètre quatre-vingt-dix.
Il tenait sous son bras une pochette plastique. Monsieur Durennes, c'était ainsi qu'il se nommait, était professeur de biologie dans un lycée. Il s'approcha des deux femmes et demanda un café à la vendeuse.
Celle-ci lui sourit, légèrement séduite, et lui servit un café dans un gobelet en plastique. La vieille dame regardait la Nature jouer son rôle de Cupidon sur ces deux jeunes gens.
Le professeur la remercia élégamment et partit après l'avoir payée. Il croisa un homme de forte corpulence, au beau milieu de la gare. Ce dernier se dirigea à son tour vers le Relais H, comme un automate.
Il alla au fond de la boutique et s’arrêta devant le rayon des magazines pour adultes. Il dégagea un journal de films X, caché sous un autre, qui présentait une superbe fille brune siliconée, montrant ses énormes atouts artificiels en couverture. Il feuilleta un peu le journal puis finit par le prendre, l'air ravi. En s'approchant de la caisse, il dévora du regard tout l'étalage de friandises et prit deux barres de chocolat caramélisées. Devant la vendeuse, il sourit ainsi qu'à la vieille dame mais revint aussitôt sur la jeune et la déshabilla du regard. Cette dernière se sentit très gênée et se pressa d'enregistrer tous les articles de ce client qui suait abondamment. En sortant, il croisa de nouveau Monsieur Durennes qui venait juste de jeter son gobelet dans une poubelle.

La voix féminine des haut-parleurs annonça chaleureusement l'arrivée en gare du train pour Paris.

Monsieur Joubert, l’homme trapu de tout à l’heure, déchira l'emballage de sa friandise et le laissa tomber par terre. Puis il mordit à pleines dents sa barre de chocolat en s'approchant des portes de sortie. Monsieur Durennes poussa avec son épaule une porte et marcha à grands pas vers le quai.

Dans la gare, des personnes arrivaient encore pour composter leur billet à la dernière minute, d'autre se levaient des sièges de la salle d'attente, en prenant leur sac.
Deux filles se prenaient en photo dans le photomaton, elles riaient à gorge déployée, derrière le rideau beige.
Un homme était accoudé devant le seul guichet ouvert et attendait l’employé derrière le double vitrage qui imprimait, calmement, un billet pour Paris, sur son ordinateur.
La vieille dame se leva du tabouret et salua la jeune vendeuse. Elle prit sa poussette et la traîna derrière elle, en boitant et en formant un horrible rictus au coin des lèvres.

Camille et JC étaient pratiquement au bout du quai. Ils discutaient depuis tout à l'heure. JC avait posé les sacs à ses pieds et avait mis ses mains dans les poches de son blouson en cuir noir. Il écoutait son amie parler d'une fille de sa classe, celle qui revenait toujours dans ses discussions, celle que Camille haïssait, celle que tous surnommaient "la Pompeuse".
- Tu sais, Alex, celle qui a constamment un herpès au coin de la gueule. Je sais enfin pourquoi elle a ce bouton horrible. L'autre jour elle se disputait avec son copain, je sais plus le combientième, devant la classe et elle lui montrait son truc sur la lèvre. C'est son mec qui lui a foutu.
- On comprend comment…
Camille sourit, en faisant le geste d'une fellation avec sa main et sa langue.
- Je t'en prie. C'était suggestif ce que je disais, dit-il en regardant la foule qui grouillait sur le quai.

Monsieur Durennes était à quelques pas des deux jeunes. Arrivait, juste derrière, Madame Chapelier avec son enfant qui dormait, enfin, sur son épaule. Elle se mit tout près du professeur de biologie et dépassa la ligne jaune du sol pour voir arriver le train.

Au loin, deux gros phares éblouissants percèrent la nuit matinale. Peu de temps après, semblant sortir de nulle part, apparut la locomotive. Le pantographe de l'engin produisait de formidables étincelles en frottant sur la caténaire. Le vrombissement des roues devint strident quand le train passa devant les voyageurs. Il freina progressivement. Le crissement des freins était particulièrement désagréable. Il se stabilisa enfin et eut un léger recul avant d'être complètement immobile.

Au loin, le chef de gare dans son costume bleu marine, coiffé d'une casquette blanche, s'approchait du quai en même temps que d'autres voyageurs qui sortaient de la gare.

Camille recula et fit remarquer à JC, qui prenait les sacs, l'étrange wagon derrière la locomotive. Son copain se mit à son niveau et regarda là-bas, dans l'angle de la gare où se trouvait la tête du train. En effet, ce wagon paraissait très étrange. Il était un peu plus haut et plus large que les autres et était fait entièrement de métal.
- C'est sûrement une loco de secours, jugea JC.
- Ouais ! T'as sûrement raison. J’espère qu’on en n’aura pas besoin.
Allez, on monte !

JC laissa passer Monsieur Durennes et entra difficilement ses gros sacs. Camille était derrière lui, son journal à la main. En se tenant sur les rampes en métal, elle lut la plaque amovible sur laquelle était indiqué le numéro de la voiture.
- Voiture 13… Espérons que le voyage se passera sans accroc, pensa-t-elle tout haut.
Puis elle entra et franchit les deux portes hydrauliques en plexiglas.

Madame Chapelier montait précautionneusement les petites marches pour ne pas réveiller son enfant et entra également dans le compartiment de la voiture 13.
Monsieur Joubert s'assit deux fauteuils après ceux des deux adolescents. Il s'installa rapidement, déplia son journal pour adultes et commença à le lire.

Sur le parking, deux camions militaires arrivèrent et se stationnèrent devant la gare. Des dizaines de soldats en descendirent en rabattant les bâches vertes de l'arrière. Ils étaient armés d'une mitraillette à l'épaule. Ils contournèrent le hall de gare et se dirigèrent vers l'angle du quai après que tous les voyageurs soient entrés dans le corail. Les uns après les autres, ils montèrent dans l'étrange wagon métallique…
Dans le train, on entendit le chef de gare siffler pour annoncer le départ. Deux secondes plus tard, les voyageurs étaient balancés d'avant en arrière pendant quelques secondes.

Dehors, le train semblait être tiré par une force invisible. Il partait tranquillement, les gros pare-chocs des voitures s'entrechoquant violemment.

Le corail disparut au loin ; seuls ses phares rouges se voyaient encore un peu.
Puis, plus rien.


Chapitre Deux

Le compartiment pouvait accueillir quatre-vingt seize personnes. Il était séparé au milieu par une paroi en plexiglas.

Un moustachu s'était déchaussé et avait mis ses pieds dans le filet en bas du fauteuil en face de lui. Il lisait ainsi, complètement avachi, son journal quotidien.
Deux places plus loin, un jeune militaire en permission s'était endormi, la tête contre le rideau turquoise des fenêtres.
Plus loin encore, trois femmes d'un certain âge bavardaient sans gêne, assises sur les seuls fauteuils qui se faisaient face.
Dans la rangée de gauche, juste devant Monsieur Joubert, qui se délectait devant les images pornographiques de son magazine, se trouvait un barbu d'une quarantaine d'années, il tapait un manuscrit sur son ordinateur portable.
Trois places derrière lui, Camille tira le rideau et regarda son reflet dans la vitre, comme il faisait encore nuit. Elle se fit une grimace et se tourna vers son ami qui lisait un bouquin d'anticipation.
- T'as remarqué que tous les rideaux du compartiment étaient tirés à notre arrivée.
- Non, je n'ai pas fait gaffe, dit-il sans décrocher du regard son livre de poche.
- Et puis, cette nuit elle me paraît longue.
- T'es toujours aussi méfiante quand tu te déplaces, toi ?
- Oh ! Excuse-moi. Je suis superstitieuse, c'est vrai. Mais bon… C'est le même bouquin que tu lis depuis une semaine ? changea-t-elle de sujet avec un petit sourire au coin des lèvres.
- Oui.
- Il parle de quoi déjà ? demanda-t-elle en regardant la couverture.
- C'est de la grosse science-fiction, dit-il béatement. Des médecins ont trouvé une pilule miracle qui rajeunit en un temps record le corps humain, que ce soit à l'intérieur comme à l'extérieur. Ainsi tous les vieillards la consomment. Mais J.K. Dawn, l'écrivain, nous transporte de l'autre côté du "miracle de Dieu" et on découvre que la société, qui fabrique cette pilule, extrait l'essence vitale de nourrissons kidnappés qui sont ensuite incinérés…
- Ah c'est immonde ! Heureusement que ce n'est que de la fiction. Ca me rappelle un livre que j'ai étudié en Anglais. Il s'intitulait… "The Greens". Mais je ne sais plus qui l’a écrit. Bref, on s'en fout…
JC posa son livre sur la tablette devant lui et écouta Camille.
- …Des monstres d'une autre planète ont sympathisé avec les humains et leur ont permis de voyager dans leur soucoupe volante pour découvrir leur galaxie. Bon, c'est le grand enthousiasme sur Terre et, naïf comme on est, on accepte leur offre. Puis, dans leur navette, les terriens découvrent qu'ils vont finir en nourriture pour les extraterrestres qui raffolent des yeux humains. Ils énucléent les globes oculaires et jettent les corps dans l'espace. Il y avait une description d'une gamine qui se faisait emmener dans les cuisines. C'était un écrivain en avance sur son temps car il se permettait de décrire des moments où les monstres gobaient leurs yeux. Et aux Etats-Unis, dans les années cinquante, c’était encore très pudique : le rêve américain ! ironisa-t-elle.
"The Greens", c'est pire que "la Guerre des Mondes" ou "la Quatrième Dimension", je trouve.

Camille s'arrêta et se pencha en avant pour voir d'où provenaient les murmures qu'elle entendait depuis un moment. JC tourna sa tête dans la même direction qu’elle. Ensemble, ils virent, dans la rangée de droite, juste à côté d'eux, Monsieur Durennes qui corrigeait des copies d'élèves. Il avait ouvert sa pochette plastique mauve et en avait sorti une trousse et des feuilles qu'il avait installées soigneusement devant lui, sur la tablette, comme ferait un écolier.
- Boris Berthaud… (il avait lu le nom de l'élève en haut de la copie et lisait à présent ce qu'il avait écrit, en tenant entre ses doigts un stylo rouge pour souligner, entourer, barrer et noter), c'est pas vrai… Et ça se dit scientifique ! : "le ventricule droit propulse le sang dans l'aorte" pour Monsieur Berthaud. Tiens. Pourquoi pas, (il fit un signe de déception avec sa tête et barra ce qu'il venait de lire). "Le sang sale est transporté dans les veines vers les poumons". Quel mauvais vocabulaire !
Il semblait prendre un malin plaisir à descendre cet élève. Il corrigea la fin très rapidement et replia la copie pour avoir la première page devant lui. Il mâchouilla son stylo en levant la tête, fit, ensuite, l'addition des points et reporta la somme dans l'encadrement rouge, prévu à cet effet.
- 8,25 sur 20. Ouais ! (il fixa du regard la note en tapotant sa bouche avec son stylo puis il écrivit :) "Niveau insuffisant pour un redoublant. De gros efforts en perspective !"
A la fin de sa phrase, il sourit.

JC ôta ses affreuses lunettes, les posa sur la tablette, à côté de son livre et mit sa main devant la bouche, avant de bailler franchement. Ses bonnes joues grassouillettes cachèrent un instant ses yeux. Il reprit ses lunettes qu'il réemboita sur les deux marques rouges de son nez, juste devant la commissure des yeux, et se replongea aussitôt dans son bouquin.
Camille, quant à elle, ouvrit son magazine et se régala de tous les ragots qui pouvaient être inventés sur les stars du showbiz.

Au fond du compartiment, Madame Chapelier caressait le crâne de son bébé en lui chuchotant une petite berceuse.
C'était une femme qui ne se maquillait pas. Elle avait des cheveux noirs et courts et une peau blême légèrement ridée. Son enfant avait le visage rougeâtre, sûrement à cause de la chaleur, mais il était adorable. Il n'était pas bien grand et avait peu de cheveux. Il était dans les bras de sa mère, dans une couverture, calé près d’un sein maternel plutôt généreux.

Monsieur Joubert tourna la page glacée sur laquelle avait été photographiée une splendide jeune femme blonde complètement dénudée, dévoilant la partie la plus charnue de son corps. Il était aux anges. Il venait de terminer sa deuxième barre de chocolat. Il transpirait beaucoup : de grosses gouttes perlaient sur ses tempes et son front dégarni.

Le corail, spacieux et confortable, était très silencieux et ne faisait pratiquement pas tanguer les voyageurs.
Le contrôleur n'était pas encore passé pour poinçonner les billets. Le calme régnait enfin depuis que les trois vieilles dames s'étaient tues.

Camille se rappela d’un évènement qu’elle avait vécu et se mit à le raconter à son ami.
- J'ai entendu dire qu'à 1h15, la nuit, le temps se figeait durant cinq secondes. Il paraît que c'est l'instant durant laquelle l'univers se régénère.
Alors moi, curieuse comme ce n'est pas permis, je suis restée éveillée jusqu'à cette heure-là. Tu sais, j'ai une horloge dans ma chambre qui fait beaucoup de bruit. Et pour rester consciente, j'avais branché ma radio. De la dance, ça bouge bien, ça réveille donc ! Tu me croiras si tu veux mais, je regardais mon réveil qui indiquait 1h14, à 1h15, mon horloge ne faisait plus de bruit et la radio émettait un blanc. A cet instant, ce court instant (le train venait de pénétrer dans un tunnel, et semblait être avalé par un tuyau d'aspirateur, ce qui fit arrêter deux secondes Camille qui regarda à travers la vitre avant de poursuivre son histoire)…ouais ! , à ce moment, j'avais l'impression d'être dans le vide puis la musique réapparut et le tic-tac de mon horloge s'entendit à nouveau. Mais le lendemain matin, elle n'avait aucun retard et ça je ne comprends pas.
JC avait écouté son amie jusqu'au bout et prononça uniquement cette phrase, avant de partir dans une théorie monstrueuse :
- Oui. T'as dû rêver. C'est vrai que le temps se fige pendant la nuit mais personne ne peut le vivre puisque le monde tombe dans une sorte de paralysie temporaire, durant ces cinq secondes. Tu étais donc toi-même figée.
- Sauf, peut-être, pour ceux qui ne dorment pas. Comme à cette heure-là, il y a plus de gens qui font dodo, c'est à ce moment-là que l'univers en profite pour se remettre d'aplomb. Et les chanceux qui ont fait la fête ou qui se couchent très tard, comme moi, admirent le pouvoir caché de la Nature.
- Tu dois avoir raison, finit-il, en fixant le fauteuil d'en face.
Il savait que ce qu’elle disait était totalement idiot. Il ne voulait pas entrer dans une longue explication scientifique pompeuse et surtout il voulait éviter de contredire son amie, un peu trop susceptible.
- Tu ne trouves pas qu'il est long ce tunnel ? fit remarquer Camille.
- Si effectivement, dit-il avant de regarder dans l'allée du milieu puis les voyageurs.

Monsieur Durennes corrigeait toujours ses copies, Monsieur Joubert feuilletait toujours son journal, Madame Chapelier lisait à présent son programme de télévision, Jonathan dormait dans le fauteuil voisin, le militaire de tout à l'heure dormait toujours mais avait changé de côté, le moustachu n'avait pas quitté son journal quotidien, avachi dans son fauteuil, et le barbu continuait à rédiger son manuscrit.

Dans la seconde qui suivit, les lampes du compartiment grésillèrent et commencèrent à clignoter comme si un gamin avait réussi à trouver l'interrupteur et jouait à présent avec. Puis, elles finirent par s'éteindre. Les reflets dans les vitres disparurent en même temps.
- Merde, mais qu'est-ce qui se passe ! (ronchonna le moustachu en se levant et en se mettant ensuite dans l'allée, chaussette aux pieds et le journal froissé dans une main. Il avait un regard hautain et désagréable) C'est un monde quand même ! On paye, le contrôleur ne vient pas et en plus on roule dans un train défectueux !

A part lui, personne ne bronchait. Le barbu continuait son manuscrit, l'écran de son ordinateur éblouissant fortement son visage. Seules les vieilles dames se remirent à caqueter, lançant des propos sur la SNCF et sur le moustachu.
Malgré cela, le train poursuivait sa route dans ce tunnel qui semblait ne pas avoir de fin.
Tout le compartiment était plongé dans le noir et apparemment les autres aussi.
La coupure de courant était donc générale. Personne ne prit l’initiative d’aller voir les autres wagons, se disant que le problème allait se résoudre de lui-même.
Le moustachu se rassit, en grommelant des injures. Il jeta furieusement son journal sur le fauteuil à côté de lui et sembla bouder, les bras croisés.

Puis, alors que le calme revenait, un cri se fit entendre. Une toux grasse retentit comme un tonnerre venant d’outre-tombe. Un gargouillis désagréable résonna. Une odeur de vomi se répandit dans tout le compartiment. Puis vint celle du sang, subtil mélange ferreux et salé. La panique arriva :
- Mon bébé ! Mon bébé ! Oh mon Dieu ! Nooon !!! hurla Madame Chapelier.
Monsieur Durennes se leva et fonça vers le fond de la voiture. Il s'arrêta devant elle.
Il fit une horrible grimace de dégoût en découvrant la masse informe qu’elle tenait fermement dans ses bras. Elle la caressait.
Le moustachu se redressa à nouveau en gueulant :
- Je saigne ! Qu'est c’qui se passe, bon dieu ! ?

Le jeune homme en tenue militaire se réveilla et marmonna des choses incompréhensibles, émergeant difficilement de son sommeil. Monsieur Joubert toussa, regarda ses mains et hurla de terreur. Il replia violemment la tablette et courut dans l'allée, les mains tendues devant lui : elles étaient toutes fripées et commençaient à gercer. Camille se mit debout sur son fauteuil et scruta l'obscurité devenue pénombre après que ses yeux se soient habitués à l'obscurité. JC se tint sur le dossier du fauteuil en face de lui et remonta ses grosses lunettes.

Au niveau des quatre places, trois corps demeuraient inertes, avachis, la tête reposant contre la vitre. Et quelque chose grouillait sous la peau du cou de ces pauvres vieilles femmes et se dirigeait vers la bouche ensanglantée.
Camille toussa violemment et se rassit brutalement. Elle crachait du sang.
- JC ! JC ! Je saigne ! dit-elle en fixant des yeux ses mains tâchées de sang.
- Qu'est-ce qu'il se passe ici à la fin ! s'énerva pour la première fois JC en s'asseyant à côté d'elle.
Il la regarda, ne sachant pas quoi faire pour l’aider…

Le tunnel touchait à sa fin. Au loin, une forte lumière devenait de plus en plus aveuglante au fur et à mesure que le train s'approchait de la sortie.
- Venez vite ! De l'aide ! hurla une voix, sûrement celle de Monsieur Durennes.
Monsieur Joubert venait de s'écrouler sur le sol et baignait dans son sang et son vomi.
Le permissionnaire s'agenouilla sur son fauteuil comme s'il était sur un prie-Dieu :
- Qu'est-ce qu'il y a ? On a déraillé ?
Le barbu avait sa tête écrasée sur le clavier de son ordinateur qui affichait sur l'écran : "Erreur de manipulation : fichier effacé". Du sang coulait entre les touches.

En sortant, enfin, du tunnel, le compartiment était illuminé par un soleil radieux. Puis le train se mit progressivement à ralentir.

Dans la voiture 13, tous les voyageurs ressemblaient à des vieillards. Leur peau était flétrie et ridée. Leur visage était décharné et squelettique.

La tête de Camille reposait sur l'épaule de son ami. Elle ne respirait plus.
JC, quant à lui, suffoquait sous une sorte de masque de peau vieillie et affreuse.

Monsieur Durennes était à genoux, dans l'allée, tenant dans ses bras Jonathan, ou plutôt ce qu'il en restait. Le bébé semblait avoir été absorbé complètement de l'intérieur. Le professeur, les joues creuses, pleurait en regardant le cadavre. Madame Chapelier était morte, allongée de travers sur les deux places.
Le moustachu haletait difficilement, la main tachetée sur son visage. Il se labourait la peau, en poussant des gémissements sourds de dément.

La chose qui grouillait dans la gorge des vieilles dames était sortie et se contorsionnait à présent sur leur poitrine. On aurait dit un ver, une sorte de ténia d'une dizaine de centimètres.

Le corps de Monsieur Joubert fut pris de soubresauts puis la joue gauche éclata et en sortit un vers monstrueux qui rampa ensuite sur le veston avant de dégringoler et de se retrouver sur le sol.

Camille semblait un instant revivre mais, aussitôt, un ver apparut au coin de la bouche. Il était dressé dans le vide et ouvrait ses mandibules comme s'il prenait une bouffée d'air puis il se dégagea de la mâchoire de la pauvre fille et tomba entre ses cuisses.

Le compartiment sentait la mort. L'odeur nauséabonde de la vomissure et du sang répandu sur le sol ou éclaboussées sur les parois prenait au cœur.
C’était un spectacle d’horreur. Un véritable carnage…


Chapitre Trois

Des deux côtés de la voiture, apparurent des soldats, un masque à oxygène sur leur visage.
Les portes s'ouvrirent. L'un d'entre eux ordonna aux autres de prendre les corps. Leur respiration était rendue artificielle avec leur protection qui couvrait la bouche et le nez.

Un soldat en treillis bariolé se détacha du groupe. L’écusson à trois barrettes horizontales, sur sa poitrine, indiquait qu’il était Capitaine. Après un rapide état des lieux d’un simple regard, il prit la parole :

- Messieurs, Dames, je vous remercie pour votre aide. Ce train a servi à une expérience gouvernementale. Tout du moins en apparence (il sourit). Le résultat est plus que concluant. Pour vous, la mort est inévitable, j'en suis navré. Mais avant de partir, je vous explique en deux mots le déroulement de cette opération. Depuis votre départ, dans chaque compartiment, un gaz inodore a remplacé l'air conditionné. Ce gaz contient un virus - notre virus expérimental - qui atteint sa maturité dans un hôte à 37°C. Il absorbe toute son énergie vitale et finit par quitter son nid. N'est-ce pas merveilleux ? Vous devriez être fiers d’avoir servi votre patrie, chers compatriotes. Nous détenons une arme qui va résoudre pas mal de problème dans le monde. Les pays qui ne coopéreront pas avec nous, en subiront les conséquences. Pas mal de choses vont changer dorénavant. L’ordre mondial va être sérieusement bousculé et cela va jouer en notre faveur. Je crois que l’on va pouvoir enfin dialoguer… Bon ! Je crois que j’en ai un peu trop dit. Mais que voulez-vous, j’exalte mon bonheur !
Ce fut un plaisir de bosser avec vous, finit-il sur une note d’humour clairement de très mauvais goût.

Le jeune militaire, qui ne cessait de dormir et qui semblait ne pas avoir contracté la maladie, explosa de colère et cria, en se mettant dans l’allée :
- Mais vous êtes une véritable pourriture ! Et vous êtes Capitaine, en plus ? Mais de quel droit avez-vous pu faire ça ? Vous me faites gerber ! Vous ne méritez même pas ce grade que vous salissez !
Sans aucun signe d’émotion sur son visage, l’officier le regarda puis il s’avança vers lui. A sa hauteur, il sortit la baïonnette de son fourreau, placé à sa hanche.
- Petit merdeux ! lui murmura-t-il à l’oreille avant de lui enfoncer la lame dans l’abdomen.

Les soldats continuaient de sortir les corps des voyageurs, semblant ne pas se soucier de ce que faisait leur supérieur. Celui-ci rangea calmement son arme dans son étui après l’avoir grossièrement essuyé sur son treillis. Puis il rejoignit sa troupe, laissant le pauvre homme baigner dans son sang.

Le moustachu expectora de lui-même le ver avant de mourir.
Monsieur Durennes était mort durant l’explication. Il avait tenu le bébé tout le temps et avait fini par s’écrouler, épuisé. Son corps fut aussitôt évacué, gênant le passage.

Un soldat s'approcha de JC, mourrant. Il marmonnait des choses incompréhensibles, sortes de borborygmes et d’onomatopées primaires. Le soldat ne savait pas quoi faire. Fallait-il attendre qu'il meure ? Il hésita un court instant puis finit par lui empoigner violemment le bras…

…Jean-Christophe se réveilla en poussant un cri aigu. Camille sursauta et lâcha son magazine. Elle se tourna vers lui, surprise de sa réaction brutale et inattendue.
- Excusez-moi. Vos billets, s'il vous plait, demanda poliment le contrôleur qui se tenait dans l'allée, un peu en retrait.
- Oui, tout de suite, dit Camille en se tournant vers son ami. C'est toi qui les as, JC.

JC n'avait cessé de regarder à gauche et à droite, son visage était couvert de sueur.
Camille, voyant le contrôleur s’impatienter, répéta :
- JC ! T'es avec nous ? T'émerges de ton sommeil, s'il te plait !
Il se leva, eut un bref vertige et tendit ses mains vers le porte-bagages au-dessus de leurs têtes. Les billets étaient dans son sac. Il le prit, se rassit, ouvrit la petite poche sur le côté et empoigna les deux billets bleus, coincés entre deux livres.
- Tenez, Monsieur, dit-il à l'homme en costume, en les lui tendant.
Il vérifia le compostage avec un visage grave et sérieux. JC s'essuya le front avec la paume de ses mains. Le contrôleur les poinçonna et les lui rendit en le remerciant puis il continua sa vérification avec le voyageur d'en face.

La nuit était à nouveau tombée. Monsieur Durennes corrigeait ses copies. Jonathan venait de se réveiller à cause du remue-ménage qu'avait produit le contrôleur, sa mère essayait en vain de le calmer. Monsieur Joubert lisait silencieusement son magazine.

Tout allait par-fai-te-ment bien.

JC regarda longuement son amie, agissant comme un enfant qui serait monté pour la première fois dans un train. Camille baissa son magazine et le regarda :
- Qu'est-ce que tu as ? dit-elle sur le même ton d'une mère à son fils.
JC, avachi dans son fauteuil, se frotta les joues brillantes par la sueur avant de lui répondre avec un sourire forcé :
- Ca va… Je t'assure. Tout est cool !
- Bon.
Puis elle replongea dans son magazine de malheur.
Il était complètement paumé, depuis son retour parmi les vivants, les yeux hagards presque exorbités.
- Je t'ai parlé de mon livre de J.K. Dawn ?
- Mmh… ouais ! Il y a quelques minutes je crois. Pourquoi ?
- Ah non. Pour rien.
- C'est marrant, t'es toujours aussi méfiant quand tu te déplaces, toi, sourit-elle ? Tu vérifies la plaque du numéro de la voiture avant de monter, c'est le 13.
Ce qui n’arrange rien car tu es superstitieux…
- Il est quelle heure ? la coupa-t-il.
- Bah presque 1h20 ! Ca va t'es sûr ?
- Oh mon Dieu, depuis quand j'ai commencé à rêver ? se dit-il.

Devenant presque blême, il jugea bon d’aller aux toilettes. Il s'appuya contre le fauteuil d'en face et se dirigea vers le fond du compartiment. Avant de sortir, il entendit un rire d'enfant. Il tourna sa tête et écarquilla les yeux : Madame Chapelier tenait son enfant tandis que l'homme, le voisin près de la fenêtre, le chatouillait. Jonathan riait joyeusement. Un rire sain. L'homme leva les yeux et croisa ceux de JC. En une fraction de seconde, ce dernier reconnut cette personne : c'était le Capitaine de son rêve !
Pour Jean-Christophe, ç’en fut trop, il essaya de se retenir mais ses mains battirent l'air. Emporté par son lourd poids, il perdit l’équilibre. Sur le sol, il distingua, au-dessus de lui, pleins de visages qui dodelinaient dans tous les sens. Un brouhaha de voix lui parvenait à ses oreilles puis finit par s’éloigner, lentement. Dans la seconde qui suivit, il perdit connaissance…


Epilogue

A son réveil, il était dans la gare. Ses deux gros sacs étaient à ses pieds. Il se leva, chancela un peu sur ses jambes fragiles et quelques peu ankylosées. Il regardait autour de lui. Dans le photomaton, deux filles se prenaient en photo et riaient sans retenu, derrière le rideau beige.
Un homme était accoudé devant le seul guichet ouvert et attendait le retour du guichetier.

Il était 8h15, sur la grosse horloge de la gare.

JC avait laissé ses sacs à l'endroit où il se trouvait et aperçut, dans le Relais H, son amie Camille. Elle fouinait dans les rayons de magazines d'adolescentes, un casque sur les oreilles. Sa musique grésillait à travers la mousse tellement elle mettait fort. La vendeuse, une jeune fille blonde, parlait avec une vieille dame qui avait un visage déformé par un rictus constant au coin des lèvres.

JC s'approcha de sa copine, l'air étourdi et encore endormi. A son approche, elle retira son casque et stoppa sa musique, avant de lui demander :
- Le train arrive ?
- Quoi ?
Elle regarda sa montre rose et devint presque rouge :
- Merde ! Mais ça fait dix minutes qu'il est parti ! Tu devais me prévenir quand il l'annoncerait !
- Quoi ? Mais non !
- T'as encore dormi ? Merde, j'en ai marre ! Il va falloir attendre trois quarts d'heures maintenant pour avoir le prochain !
- Ouais ! Je crois qu'on a bien fait de ne pas avoir pris celui-là…, sourit-il.

Mais Camille ne comprenait rien. Elle ne cherchait même pas à comprendre l’allusion que venait de faire son ami. Trop énervée, elle préférait le fusiller du regard.

Soudain, la voix féminine et monocorde des haut-parleurs émit ce message qui en agaça plus d’un dans la gare : « Le prochain train à destination de Paris aura un retard indéterminé. Dès que possible, de plus amples informations vous seront communiquées. La SNCF vous prie de l’excuser et vous remercie de votre compréhension. »
En même temps, le panneau d’affichage des horaires indiqua que tous les trains pour Paris étaient retardés.

Camille, qui était sortie du kiosque pour mieux entendre l’annonce, se retourna ensuite vers JC.
Celui-ci la regardait, un sourire au coin des lèvres. Il se rendait compte que son rêve avait fini par devenir réalité…

Les mains dans les poches de son blouson en cuir, il s’approcha de son amie.
A son niveau, il lui prit délicatement la joue et lui dit, amusé :
- T’es mignonne, toi !

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Lecture aléatoire

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