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La porte de Saint-Ouen


Auteur : HESSE Rémi

Style : Scènes de vie




Le périphérique, il faut le mériter ! Nous sommes là, des dizaines, enfermés dans nos prisons à roulettes, à vouloir le conquérir. La porte de Clichy est saturée, c’est la cohue. Tout le monde le veut, ce sacré boulevard. Et chacun joue des coudes, ou plutôt des pares chocs, pour parvenir à ses fins.
- Mais il rêve celui-là ! Alors, tu dors !
Et maintenant il cale, ce con. J’ouvre ma vitre et m’adresse au conducteur qui me précède :
- Débraye, roule, fonce, merde ! On n’est pas là pour rêver !
Maintenant le feu est rouge et on n’a pas avancé. Quel con, c’est pas possible ! Mais où a-t-il eu son permis ? Trois feux sont passés et je n’ai pas gagné deux mètres. Le brouhaha des klaxons et des moteurs, l’odeur de fumée, d’huile, d’essence, de gasoil, mais c’est l’enfer ici ! Ça y est, vert. Et celle-là qui ne démarre pas.
- Allez, la Peugeot, sors tes griffes !
Ah ! enfin un petit mouvement, j’ai parcouru dix mètres… Mais pourquoi il ne démarre pas celui-là ?
- Hey ! Qu’est-ce tu fous toi ? T’occupe la place ? Tu te crois au Caire ? Dégage !
Je suis presque sur la bretelle d’accès. Allez, encore dix mètres. Et pourquoi elle klaxonne, celle-là ?
- Eh oui ma p’tite dame, c’est le plus rapide qui passe ! On n’est pas là pour faire du sentiment !
Non, mais ! Elle n’avait qu’à se réveiller. Elle fulmine, elle est plus rouge que sa voiture.
- Calme-toi cocote, tu vas péter un câble !

J’ai enfin réussi à mettre les pneus sur le fameux boulevard. La circulation est bloquée. Là-bas, devant le camion, un panneau m’indiquera le temps de parcours. Mais il va avancer, ce camion ? Merde ! Je vois le portique mais pas encore le panneau. Mon moteur chauffe, il ne manquait plus que ça.
Vingt minutes ! J’ai mis vingt minutes pour aller du bas de la bretelle à la hauteur du bâtiment de l’hôpital Bichat. A pied, j’en aurais mis deux ou trois. Et cet autoradio de malheur, qui ne fonctionne que quand il veut. Le camion change de file. Non ! Non, ce n’est pas possible ? Une heure !
Il faut une heure pour atteindre la porte de La Chapelle. Plus du double du temps que l’on mettrait en marchant. Il faut que je ressorte, tout de suite, à la porte de Saint-Ouen. Je vais amorcer immédiatement le changement de file.
Plus personne ne bouge. J’ai arrêté mon moteur, la radio grésille. Appuyé sur mon volant, je lorgne vers le panneau de sortie. Gris, gris, où que se pose mon regard, tout est gris.
Là-bas loin, loin, la porte Saint-Ouen. Il y a combien ? Deux kilomètres, peut-être.

Il y a, il y a… Il y a quarante ans, oui au moins. Ma Mobylette bleue, garée dans le renfoncement de la cour du staffeur, à l’angle de la rue Vauvenargues. Comment s’appelait-il ? Max, Max quelque chose… Je ne sais plus. Les journées chez Remstal à emballer les tapis. Huit heures par jour à rouler, emballer, étiqueter, ranger, rouler, emballer, étiqueter… Et ce, sous l’œil du directeur, un Allemand, sec comme un coup de trique, raide comme la justice.
Loin, loin, si loin la porte de Saint-Ouen… Le petit logement meublé du passage du Poteau. L’hiver qui n’en finissait pas, sans chauffage. Les longues conversations, avec la jolie voisine, à sa fenêtre, à trois mètres, dans l’autre bâtiment aux murs lépreux, sur la cour sombre. La jolie voisine, Catherine, qui un soir a traversé la cour et n’est jamais repartie. Le propriétaire, qui venait réclamer le loyer. On le calmait avec un petit billet et la promesse d’une régularisation… Bientôt, dès que Catherine aurait un engagement. Justement, en ce moment, elle répétait un rôle…
Loin, loin, si loin la porte de Saint-Ouen… La grand-mère de Catherine qui habitait les HBM* du boulevard Ney, avec, au mur de son salon, la photo de ses deux maris, en uniforme, bras dessus, bras dessous. A gauche le premier qui mourut dans l’est de la France en 1915. A droite, son copain de tranchée, qu’elle épousa en 1919 ; lui mourut dans l’est aussi, sur la ligne Maginot, à la guerre suivante.
Loin, loin la porte de Saint-Ouen. On n’a toujours pas bougé. Tous les moteurs sont coupés. Par moment des coups de klaxons rageurs fusent. Un peu de fumée s’est échappée de l’autoradio, il ne grésillera plus, c’est déjà ça. Pas une voiture ne bouge, on n’en sortira jamais !
Loin, loin, si loin, la porte de Saint-Ouen… Les tracts qu’on distribuait à la sortie du métro, Porte de Saint-Ouen, Guy Moquet, ou la Fourche… De Gaulle dehors ! Dix ans, ça suffit ! Place au jeunes ! Et combien d’autres slogans du même cru ? L’avenir sortira des urnes : La baudruche des idées creuses auxquelles on ne croit plus. Election-démission, élection-piège-à-cons…
Loin, loin, si loin, la Porte de Saint-Ouen… Les soirées moules frites au bar Belge de l’avenue de Saint-Ouen. Ou les soirées couscous, chez Ali, trois bistros plus loin. Sur le compte de Jean-Claude, qui régalait tous les copains dès qu’il avait trois sous… Ah, Jean-Claude, Jean-Claude !
Promis, à la Toussaint, je te porterai un chrysanthème.
Loin, loin, la porte de Saint-Ouen, inaccessible… Inaccessible passé.
Et ça klaxonne ! Oui, oui, j’y vais, j’y vais … Mais pourquoi sont-ils toujours aussi pressés ?


* Les HBM : Habitations à Bon Marché, ancêtres de nos actuels HLM. Les HBM ont été construits pour leur grande majorité entre les guerres de 14 et de 40. Un parc important, de belle qualité, a été édifié sur la zone de non aedificandi, en deçà des fortifications, c'est-à-dire en deçà de l’actuel boulevard périphérique, le long des boulevards des maréchaux, tout autour de Paris.





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