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Evelyne et Cloclo


Auteur : GUINAND Michel

Style : Scènes de vie




Tout s’est passé rapidement, encore une fois sans réflexions préalables..

J’exposais dernièrement sur Amiens, lors de ce marché aux livres qui fait trouver la porte close de ma boutique chaque premier Samedi du mois à ceux qui n’en n’ont pas encore été informés...

J’avais décidé de laisser un client aux goûts portés sur le rock progressif s’occuper lui-même de sa sélection, et ravi, il écoutait religieusement ces nappes synthétiques en sirotant un pastis que je lui offrais pour accompagner ce moment que je qualifierai ironiquement d’une rare poésie… : un Van Der Graff Generator cru 72 …

Je décidais donc de m’éloigner quelques instants pendant que, derrière le stand, il semblait prendre un réel plaisir à découvrir ses choix sur ce petit appareil qui trône désormais mensuellement, et qui attise systématiquement la même curiosité…

Me voici donc devant mes bacs maintenant, les mains dans le blues à échanger quelques propos avec un autre client.

J’aperçois alors dans mon champ de vision à deux mètres, une handicapée dans son fauteuil, son jeune accompagnateur patientant derrière elle…

Emporté par un enthousiasme inattendu, je lui adresse la parole courtoisement en me baissant, sachant pertinemment que j’ai des chances d’être mal interprété par son accompagnateur..

J’ai toujours mis un point d’honneur à ne jamais parler aux handicapés comme à des malades, je ne sais pas pourquoi, je fais comme si de rien n’était, et c’est souvent moi que l’on regarde comme une bête curieuse ensuite.

En agissant ainsi, vous forcez votre entourage à comprendre la démarche qui vous habite, les gens » Normaux » apparaissent tels des enfants qui n’auraient pas le mode d’emploi. Ils n’ont que le dédain pour toute expression en grande majorité. Ils n’imaginent ne pas avoir d’autre choix que de se retrancher dans l’indifférence.

Je vie ça dans ma boutique depuis le début ; tout prêt d’ici se trouve à Fitz James, l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques de France, une ville dans la ville...

Fut une époque, cet hôpital faisait vivre la moitié de la population environnante. Les retraités du coin sont ou issu de vingt ou trente années passées dans ce lieu, ou bossaient chez St Gobain... Depuis, les diverses crises ont totalement changé la donne, mais reste encore des malades à soigner, et même si les récents gouvernements tentent avec succès d’ailleurs de diviser par deux le nombre de lits et d’amputer le nombre de personnel, les malades eux, accroissent sans discontinuer.

Il n’est donc pas rare de les voir ici même, dans cette boutique qu’ils considèrent depuis plus de dix ans comme le seul commerce où on leur donne une toute autre importance, où ils peuvent à loisir passer un quart d’heure sans qu’on les regarde d’un œil agacé. Ils arrivent parfois sans idées précises en tête, et repartent avec une K7 audio de Frédéric François, ou de Johnny , de Balavoine, et ça fait leur bonheur.

Vous seriez surpris de voir que derrière le physique le plus ingrat, la démarche maladroite, et les cheveux en bataille se cache en fait un grand connaisseur en hard rock, ou un être tout simple, ne demandant rien d’autre qu’on lui adresse la parole. J’ai ainsi pu vivre ici les moments les plus surréalistes croyez-moi... Je raconterai ça un jour…

Comment Fred sert la main à ceux qui la lui tendent en retour. Une poignée légère, trop légère, car il ne veux pas s’imposer, ne pas froisser, donc il vous touche, c’est tout..

L’accompagnateur me fait comprendre par une moue discrète qu’il n’y a rien à espérer , la femme tourne immédiatement la tête, et se recroqueville dans son monde, et se ferme.

Je m’aperçois en me relevant qu’en fait , d’autres personnes sont là sur un même fauteuil, et étaient de sorti en ce Samedi ensoleillé. Une dizaine au total qui s’étaient approchés de mon stand après en avoir sillonné d’autres qui n’exposaient que des livres. La musique rassemble les esprits les plus divers, et ces gens là y sont extrêmement sensibles...

Je m’approche ainsi d’une autre, plus frêle, plus dynamique, accompagnée elle d’une jolie infirmière au visage clair et souriant. C’est elle qui me demande cette fois-ci , après avoir vu la première scène, si elle pouvait passer derrière le stand, et montrer à Evelyne le fonctionnement d’un lecteur de vinyle, comment le disque tourne sur lui-même, duquel ressort un son comme par magie..

Je m’exécute aussitôt en lui montrant le chemin. Les voici maintenant à 2 mètres de l’appareil. Evelyne semble dessiner son enthousiasme en agitant ces bras.

Les quelques clients assistent à cette scène en relevant leur têtes des bacs où ils s’étaient concentrés.

L’infirmière me regarde avec gentillesse, et me demande alors si j'avais par le plus grand des hasards un disque de Claude François. Evelyne ADORE Claude François..
Je vais illico en chercher un , le pose juste au dessous des mains d’Evelyne, me baisse, et lui annonce : CA-DEAU !!!!!!!!

Elle exprime alors une joie démesurée évidemment, une idole de son enfance, là, souriante sur cette pochette, c’en est trop…

L’infirmière, qui a définitivement compris à qui elle avait affaire, me demande alors si j’aurais la bonté de passer une chanson, que s’il vous plaît, ça lui ferait tellement plaisir…

C’est là qu’il se passe alors une scène surréaliste. Je retire le Vander Graff qu’écoutait mon client au préalable, lui demande de patienter, et de remettre à plus tard sa sélection.
Il comprend immédiatement, et va assister comme tout le monde autour maintenant à quelque chose d’inouï. Je pose le Cloclo sur la platine sans réfléchir, et découvre en même temps qu’Evelyne, un titre que chacun connaît quasiment par cœur : « Si J’Avais Un Marteau »

Aux premières notes, Evelyne déploie un sourire qu’elle n’avait visiblement pas affiché depuis longtemps, son infirmière assiste en direct à un moment d’une rare intensité, elle tape dans ses mains, montre son bonheur sans inhibitions aucunes, penche sa tête de gauche à droite, se débat, lève ses bras comme pour montrer sa libération, l’infirmière n’en revient pas de voir ainsi, exposé au grand jour un emballement pareil, elle affiche elle aussi un sourire magnifique et libérateur.
Je pousse maintenant le volume, et tape aussi dans mes mains, et emporté par la liesse, cherche maintenant à faire participer les spectateurs : « Allez, Tous Ensemble : Oh-Oh---Oh- Oh !! Oh-Oh—Oh-Oh !!!!! » les gens autour doivent se demander si moi-même je ne me serai pas échappé de ma cellule, je cherche à les conquérir !!!! « Et J’y Mettrai Ma Mère, Mon Père, Mes Frères Et Mes Sœurs…Oh-Oh, CE Serait Le Bonheu-eur…. »

Les clients hésitent, certains participent, d’autres s’approchent éberlués, j’aperçois dans ce délire les mines ravies des autres accompagnateurs qui n’en croient pas leurs yeux mouillés, une scène d’anthologie se déroule là , maintenant, ils sortent un appareil photo pour l’immortaliser…

Evelyne chante à tue-tête cette chanson qu’elle a du apprendre autrefois, on ne comprend pas tout, mais c’est pas grave…

La chanson se termine, et j’entends quelques applaudissements nourris, comme pour célébrer un moment unique en son genre.
Evelyne repart sur son fauteuil, son infirmière ne trouve pas les mots pour me remercier, j’esquive avec un sourire, et ils repartent comme ils étaient arrivés…

Les secondes qui ont suivi ont été traversées par quelque chose d’indéfinissable, les clients me regardaient curieusement, je m’approche , et remets le Van Der Graff sur la platine.

Une semaine bientôt que j’ai cette chanson là en tête, elle n’aura plus jamais la même signification..

Le Bonheur, je ne sais pas à quoi ça ressemble, je le vis quotidiennement, il est en moi, je cherche par tout les moyens possible à le communiquer…

Si seulement on pouvait comprendre avec cette histoire ce qui m’étreint vraiment, ce serait le bonheur..
Ce serait le bonheur
Ce serait le bonheur





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