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Le nez aux carreaux


Auteur : SABBIA Roger

Style : Scènes de vie




A Julie, pour son huitième Noël

La musique, c'est du bruit qui pense.
(Victor Hugo)


Le nez collé aux carreaux, Nils était fasciné par ce qui se trouvait à l’intérieur de la boutique. Malgré son jeune âge, cela faisait des années qu’il passait sur ce trottoir avec toujours plus d’admiration. Une fois de plus et malgré les regards sévères du marchand, il ne pouvait s’empêcher de s’arrêter devant cette caverne d’Ali Baba.

Monsieur John connaissait bien Nils pour l’avoir vu souvent passer avec sa grand-mère. Il regrettait maintenant que l’enfant vint seul et salisse son magasin en collant ses mains sur la vitre. Depuis qu’il était autonome, Nils saisissait la moindre occasion pour venir scruter l’intérieur du magasin. Malgré le temps froid de ce mois de décembre, il pouvait rester planté là pendant de longs moments. Il semblait être sur une autre planète. A l’intérieur de cette boutique, à la devanture de bois verni, scintillaient des objets de cuivre. Nils allait bientôt fêter son huitième Noël. Il ne rêvait que d’une chose, trouver au pied du sapin, un de ces instruments de musique qui le faisait tant rêver. Il y avait bien peu de chance que ce voeu ne se réalisât car les parents de Nils n’étaient pas musiciens, et de toute façon, pas assez riches pour acheter ce cadeau. Lorsque le garçonnet s’éloignait de la boutique, monsieur John poussait un soupir de soulagement; il se demandait comment il allait bien pouvoir se débarrasser de cette petite sangsue. Mais malgré sa colère, il était attendri par l’intérêt que portait ce jeune garçon aux instruments de musique.

La prochaine fois que Nils passerait devant son magasin, le commerçant était décidé à sévir. Cela ne pouvait plus durer, il allait le faire entrer et lui dirait clairement ce qu’il pensait. Le soir même, lorsque Nils descendit au drugstrore faire les courses pour sa grand-mère, John ne lui laissa pas le temps de s’arrêter et l’invita à entrer d’une voix bourrue. Nils apeuré, hésita à franchir le pas de la porte, mais la curiosité fut la plus forte. Une fois à l’intérieur Nils resta figé par ce qu’il vit : un véritable royaume. Le moment de béatitude passé, John le ramena à la réalité. Il le réprimanda parce qu’il salissait constamment sa vitrine. Le vieil homme le traita de “ sale petit négro ”. Mais devant la mine attristée de Nils, il eut des scrupules et pour se faire pardonner lui proposa un compromis. Il l’autoriserait dorénavant à entrer plutôt que de rester dehors. Le sourire revint rapidement sur le visage de l’enfant. Il allait pouvoir contempler à loisir tout ce qui se trouvait dans la pièce. Mais attention lui dit John: “ tu pourras regarder autant que tu voudras, mais pas toucher ”. Nils avait vite oublié le moment désagréable qu’il venait de passer; regarder lui suffirait amplement. L’enfant était heureux, il avait obtenu plus qu’il n’espérait. Maintenant, il était de l’autre côté de la vitrine. Cette nuit-là Nils ne rêva que de musique.

C’était ainsi que Nils avait commencé à fréquenter la boutique du vieux monsieur. Ses camarades n’avaient pas compris que Nils puisse passer de longs moments avec cet homme âgé et blanc de surcroît. Au début, il ne restait que cinq minutes. John l’observait du coin de l’œil. Nils s’en fichait pourvu qu’il eût l’autorisation de venir, c’est tout ce qui lui importait.

Les semaines passèrent, puis un jour John voulut en savoir plus. Pourquoi Nils aimait-il autant venir chez lui? Alors il lui raconta que son grand-père, qu’il n’avait jamais connu, était musicien. Depuis son décès, sa grand-mère écoutait sans cesse ses disques préférés. C’est ainsi qu’il raconta avoir été bercé dès les premiers jours de sa vie par les plus belles mélodies de jazz de l’avant-guerre. Son plus cher désir : devenir musicien comme papy. Il avait insisté en vain auprès de ses parents pour prendre des cours de solfège. John était ému par le récit de Nils. Le vieil homme resta un moment face à l’enfant sans dire un mot. Le garçonnet voyant le jour tomber décida de partir. John lui dit: “ reviens demain, j’ai quelque chose à te montrer ”.

Lors de cette nouvelle rencontre, le vieux monsieur expliqua qu’il était musicien dans le passé. Il s’absenta quelques minutes dans l’arrière boutique, revint avec une trompette et se mit à jouer quelques airs connus. Nils était émerveillé, c’était la première fois qu’il voyait un musicien jouer. Devant cette joie infantile, le vieux monsieur lui tendit l’instrument en lui disant: “ tiens, essaie donc ! ”. L’enfant saisit la trompette et maladroitement souffla dedans. Il en sortit quelques notes dissonantes qui firent sourire John.

Une profonde amitié allait les unir à partir de ce jour. Dès qu’il pouvait se libérer Nils allait à la boutique. Ses progrès furent rapides au grand étonnement de John, son professeur.

Après une année de travail intense, Nils fut récompensé. Ce Noël là, il trouva au pied du sapin l’instrument tant attendu.

Depuis lors, Nils et John se retrouvaient régulièrement pour jouer. Avec l’aide du vieux monsieur, Nils fut admis au conservatoire et devint un élève brillant. Durant ses cours, il jouait essentiellement de la musique classique. Lorsqu’il se retrouvait avec John c’était pour se lancer dans d’interminables improvisations de jazz. Ils se régalaient à l’idée de chaque nouvelle rencontre. John lui enseignait tout ce qu’il savait. C’était aussi des discussions sur la façon de jouer et sur les musiciens préférés de l’un et de l’autre. Au fil des années, cette passion commune avait renforcé leur complicité.

Cependant, la cassure eut lieu en dépit de leur volonté. Nils dut quitter la ville au milieu de sa quinzième année, son père ayant obtenu une mutation. Nils ne voulait pas partir, il avait l’impression de trahir son ami. Il mit plusieurs jours avant de lui annoncer cette mauvaise nouvelle. John comprit sa tristesse et cacha la sienne. Il l’encouragea, lui dit qu’il lui faisait confiance. Le vieux monsieur savait que son élève avait trouvé sa voie. Mais ce jour-là John resta morose dans sa boutique. Il ressentit un grand vide après le départ de Nils.

Les années passèrent. Pour Nils, effectivement, c’était la musique qui rythmait sa vie. Il se levait, il se couchait avec elle. Il devint un grand musicien reconnu de tous. Cependant, il n’oubliait pas son enfance et ses origines. Dès que l’occasion se présentait il se joignait aux musiciens des rues. Ce qu’il appréciait le plus c’était jouer dans des boîtes de jazz toutes enfumées. C’était souvent d’anciennes caves en pierres apparentes. Il adorait ces lieux presque mystiques où il croisait les plus fameux musiciens. Nils côtoyait beaucoup d’individus qui jouaient la nuit pour pouvoir s’acheter leur dose d’alcool ou de drogue. Ces nuits-là, Nils se détendait ; se libérait de toutes les tensions accumulées durant les grands concerts classiques qu’il donnait maintenant dans les plus grandes villes du monde.

Vint le jour où l’on proposa à Nils un concert dans sa ville natale. Il accepta tout de suite; il n’eut plus qu’une idée, revoir John. Il se précipita à la boutique dès son arrivée dans la ville. Cette idée l’obsédait depuis plusieurs jours. Il se souvenait exactement des lieux. Nils resta figé là devant, comme il l’avait souvent fait durant son enfance. Il avait pensé à tout sauf à ça : sur la grille tirée, une pancarte indiquait “ Fermeture définitive ”. Les boiseries étaient délavées, le local vide et poussiéreux. Nils s’en retourna lentement les épaules basses. Il pensa que le pire avait dû arriver. Il aurait tellement voulu montrer à John qu’il avait réussi, et cela grâce à lui.

Ce soir-là, il joua avec beaucoup de mélancolie. Contrairement aux autres fois il ne s’attarda pas dans les coulisses. Nils avait besoin de se retrouver seul et se dirigea les yeux baissés vers la loge. Il ne croisa personne... si ce n’est une ombre qui se profila à l’extrémité du corridor. Cette silhouette lui semblait étrangement familière. Tout à coup le cœur de Nils se mit à battre très vite dans sa poitrine. Il s’élança et se précipita dans ses bras. Non, il ne rêvait pas, c’était bien John.

Les deux hommes passèrent quelques jours ensemble. Ils apprécièrent ces retrouvailles et profitèrent du moindre instant. Puis ils se séparèrent continuant chacun leur existence d’hommes comblés par la musique...





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