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D'un monde à l'autre


Auteur : BERTORA Jean-Noël

Style : Epouvante




Julien Maréchal, les deux coudes sur la petite table de cuisine, un bol de café fumant dans les mains, regardait d’un œil vide le triste décor d’un matin de novembre.
De la buée sur les vitres, de la brume au dehors, un mal de tête persistant, un estomac au bord de la nausée, Julien Maréchal se remettait difficilement des agapes de la veille au soir qui avaient accompagné l’anniversaire de sa fille ainée.
Pourquoi avait-il ainsi autant bu et fumé ?
Il s’avait pourtant que sa cinquantaine d’ancien sportif (très ancien) ne lui permettait plus ce genre d’écart de conduite.
Alors, est-ce l’angoisse du rendez-vous déterminant pour sa survie professionnelle de ce matin qui l’avait inconsciemment conduit à vouloir s’évader ?
Oui sans doute.
En repensant à cela une colère mêlée de peur le fit tressaillir. Il imagina sans peine la réunion devant le directeur des programmes, avec le nouvel administrateur, jeune cadre surdiplômé, aux dents qui rayaient le parquet et qui n’aurait de cesse que de le déconsidérer pour le faire virer.
Il sourira ironiquement dès qu’il prendra la parole, toute son attitude signifiera le peu d’intérêt qu’il portera à son exposé et puis il l’interrompra brusquement et d’un ton docte et sentencieux il argumentera scientifiquement sur une autre proposition.
Julien Maréchal s’est senti menacé dès son arrivée. Et il ne se faisait peu d’illusion sur la suite : licencié à plus de cinquante ans, une fin programmée…
Et bien non, il allait se battre, réfuter, argumenter, convaincre dès le début de la réunion, ne pas laisser de possibilité d’intervention, montrer tout son savoir faire, son expérience, sa connaissance parfaite du domaine. On allait voir ce que l’on allait voir.
Et c’est alors que son regard rencontra incidemment la montre à son poignet, 07 h25 !

La réunion était à 08 heures en plein centre ville.
Il habitait dans un lotissement à la périphérie.
Catastrophe.

Julien Maréchal bondit comme un fou, saisit sa serviette en cuir (cadeau de Janette sa femme), la veste du costume gris anthracite (celui des grandes occasions), les clefs de la deuxième voiture (la grosse était au garage pour une révision préalablement au départ aux sports d’hiver) et se rua à l’extérieur du pavillon en maudissant la terre entière et plus encore, en oubliant son chaud pardessus (en pure laine vierge) au porte manteau du vestibule d’entrée (qu’il avait entièrement repeint le weekend dernier).

Bien sûr la vieille « Clio » eut du mal à démarrer, bien sûr le moteur froid eut de la peine à lui faire prendre de la vitesse, bien sûr Julien Maréchal était transi, recroquevillé derrière son volant, tremblant autant de froid que de dépit, de colère, de frustration, de peur, d’angoisse.
A peine sorti du lotissement, la circulation se densifia rapidement pour devenir d’une lenteur désespérante.
Désespéré, son regard l’était aussi, vers sa montre qui indiquait 07 h45, vers le feu tricolore qui protégeait le grand boulevard d’accès au centre ville.
Le feu était rouge et il n’en finissait pas d’être rouge.
« Mais ce n’est pas possible, il doit être en panne. »
Il était le premier de la file d’attente et voyait devant lui défiler les voitures, ce qui le rendait encore plus impatient et terriblement nerveux, les battements de son cœur couvraient presque le bruit du moteur.
Alors qu’il atteignait semble t il le paroxysme de l’impatience, d’un seul coup la lumière rouge s’éteignit.
« Ah enfin je vais pouvoir, mais, mais …. » les yeux ouverts sur une incommensurable stupéfaction, Julien Maréchal voyait tout se transformer autours de lui.
Le brouhaha de la circulation avait fait place à un silence oppressant. Les immeubles avaient disparus remplacés par des arbres semblables à des caoutchoucs géants aux feuilles énormes et dégoulinantes de liquides blanchâtres. Devant lui, plus de carrefour mais au travers d’une brume malsaine, il distinguait une espèce de marécage piqueté de maigres arbustes épineux.
Ecrasé sur son siège, renversé en arrière, il percevait à présent des cris perçants semblables sans doute à ceux que pouvaient pousser les grands oiseaux préhistoriques.
Au lieu du froid mordant qui le faisait frissonner, une chaleur moite et étouffante le contraignit à tirer sur sa cravate et à ouvrir son col de chemise.
La bouche ouverte, déjà couvert de sueur, il ne parvenait pas à croire ce qu’il voyait ce qu’il ressentait. C’était tout bonnement impossible.
« Qu’est ce qui m’arrive, je deviens fou. »
Une angoisse formidable l’étreignit lorsque, malgré tous ses efforts pour refuser tout cela, rien ne revenait comme avant.
La ville avait disparu, son univers familier avait bel et bien basculé dans un décor de cauchemar.
Et c’est à ce moment de complète confusion que la portière s’ouvrit brusquement.
Des bras noueux le saisirent et l’extirpèrent violemment de la voiture.
A genoux dans une boue malodorante, il regardait médusé quatre personnages : trois hommes et une femme aux visages secoués de tic nerveux, terrifiants, la bouche grande ouverte sur des hurlements silencieux.

« Qui, mais qui êtes vous, où sommes nous ? »
Le fait de parler et surtout de s’entendre parler affola encore plus Julien Maréchal car cela rendait plus crédible l’incroyable, plus réel l’invraisemblable.
Fou de stupeur et d’incompréhension, il criait à présent en sanglotant:
« Répondez, mais répondez, … »
C’est alors que la femme, mégère endiablée, le montra d’un doigt sale et crochu en sautillant sur place, le visage déformé de grimaces épouvantables semblant lancer des imprécations menaçantes.
Comme s’il avait obéi à un ordre, le plus jeune des trois se précipita alors vers lui et, les bras tendus en avant, le saisit à la gorge pour l’étrangler.
Couché à terre, son assassin sur lui, Julien Maréchal se débattait désespérément en donnant des coups de pieds, des coups de poings dans tous les sens. Alors que ses forces commençaient à lui manquer, il réussit par hasard à donner un violent coup de poing dans le visage du dément.
Aussitôt la prise sur son cou se relâcha et dans un ultime effort il parvint à s’enfuir à toutes jambes non sans bousculer un petit homme chafouin à lunette.
Toussant, crachant, il courait dans les marais, glissant dans les flaques d’eau et se rattrapant aux épines des buissons. Il s’enfuyait sans se retourner, s’enfonçant de plus en plus dans ce cloaque brumeux qui ne paraissait pas avoir de fin.
Il courut ainsi jusqu’à ce que ses poumons en feu le privent d’oxygène. Alors il s’effondra au pied d’un arbuste complètement vidé, tétanisé par la peur et l’incompréhension.
Julien Maréchal, assis la tête dans ses genoux, secoué de sanglots nerveux, essayait tant bien que mal de remettre un peu d’ordre dans son esprit en folie.
« Voyons se dit-il, j’étais chez moi, puis dans ma voiture, en ville, tout était normal, …, maintenant, non, non, je vais fermer les yeux, je vais me réveiller de mon cauchemar, c’est la fête de la veille qui a provoqué ce délire… »

Les yeux fermés, il se calmait peu à peu, sa respiration se fit plus régulière, il s’assoupit alors quelques instants.
Dans un éclair de conscience il se vit revenir à la normalité, dans son lit, dans sa chambre avec le corps chaud de Janette contre lui.
Il ouvrit lentement les yeux et, la brume opacifiait toujours son regard, les flaques d’eau saumâtres, les buissons épineux ne s’étaient pas effacés du paysage. La boue qui maculait ses vêtements était bien réelle, les griffures sur ses mains et ses bras faisaient bien couler son sang. La chaleur étouffante oppressait toujours ses poumons, son pauvre cœur battait toujours la chamade.
Mais que c’était il passé ? Comment croire à tout cela ? La 4ème dimension, les univers parallèles, c’est de la science fiction, cela n’existe pas dans la réalité. Et pourtant se disait-il, je suis bien assis dans la boue, adossé à un arbuste, isolé dans un marais putride.
Julien Maréchal ressentit alors encore plus une grande fatigue, une vraie fatigue, une immense fatigue, une fatigue de fin du monde.
Une agitation dans cette ambiance figée, des rumeurs dans ce silence pesant, attirèrent soudain son attention. Il leva la tête et l’épouvante le repris à la gorge, là devant lui les quatre individus émergèrent de la brume, les bras tendus vers lui, grimaçants, horribles, menaçants.
Il se releva en criant, éperdu de terreur et couru à nouveau pour fuir ce monde, fuir ces montres, fuir, fuir, fuir, pour en finir.

La poursuite fut encore plus difficile. Il trébuchait sans cesse, écrasé de désespoir. Chaque chute voyait ses agresseurs se rapprocher. Alors il se relevait péniblement et tentait de repartir en hurlant de terreur.
Très rapidement sa course ne fut plus qu’une succession de chutes et de glissades. Enfin la bouche grande ouverte à la recherche d’un oxygène introuvable, à bout de force, le cœur cognant à se rompre il s’affala pour ne plus se relever.
Julien Maréchal, une main crispée sur sa poitrine regardait résigné s’approcher les quatre individus.
Regroupé autours de lui, debout alors qu’il était allongé, toujours aussi grimaçants ils se penchèrent sur lui, si prés qu’il put sentir leur haleine fétide.
« Laissez moi, je vous en prie laissez moi, je ne … je, … laissez moi, pitié. »
De la pitié dans ce monde cela ne semblait pas possible et pourtant, ils restèrent alors autours de lui sans bouger, sans geste agressif, puis deux des hommes s’écartèrent.
Julien Maréchal n’eut pas le temps de s’en réjouir, un cinquième homme fit son apparition. Grand, le visage mince, une petite barbe noire, un regard noir et brillant lui donnaient un aspect diabolique.
Julien compris tout de suite qu’il devait être une sorte de chef, car les autres s’étaient reculés en sa présence.
Le visage du nouvel arrivant n’était pas déformé mais on pouvait voir dans son regard toute la férocité, la méchanceté de ce monde implacable.
L’homme alors sans plus attendre, sans aucune hésitation, d’un geste rapide et sûr, brandit un énorme couteau et en porta un coup terrible dans le cœur de Julien Maréchal.
Hurlant de douleur il sentit son sang son propre sang envahir sa bouche, ses narines.
La dernière image que Julien Maréchal emmena avec lui dans la mort fut celle du visage barbu de son bourreau.

08h10, au carrefour de l’avenue Jean Jaurès et du boulevard Victor Hugo, des coups de klaxons rageurs se faisaient entendre, et une longue file de voitures étaient immobilisées devant le feu tricolore.
En remontant la file on pouvait apercevoir quatre individus regroupés devant la première voiture dont la portière coté chauffeur était ouverte.
Un des hommes parlait.
« Et oui, le feu passe au vert, il ne démarre pas, je klaxonne. Rien à faire et il laisse le feu repasser au rouge. Le coup d’après pareil. Alors là je suis sorti pour aller voir. C’est là que je l’ai trouvé, la tête jetée en arrière et tirant à deux mains sur sa cravate comme s’il était en train de s’étouffer. »
Une femme, légèrement en retrait s’interposa.
« On ne peut pas le laisser comme cela il faut faire quelque chose, appeler la police, le SAMU »
« Oh dit elle en le montrant du doigt regardez comme il s’agite maintenant on dirait qu’il fait une crise, il faut le sortir ! »
Un jeune homme présent tenta de la prendre par les épaules mais n’y parvint pas.
Alors ils le regardèrent impuissants s’agiter puis redevenir calme ou point qu’ils crurent qu’il s’était endormi jusqu’ à ce qu’ils le virent, la bouche grande ouverte, les yeux révulsés porter brusquement la main à la poitrine.
A ce moment, un homme grand et mince dont la petite barbe brune accentuait encore le sérieux écarta les badauds.
« Laissez moi passer, je suis médecin !»
Au moment où il se penchait sur lui, Julien maréchal rendit son dernier souffle.
Après un court examen l’homme se releva en disant :
« Cet homme n’est plus de ce monde. »





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