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Au large de Misrata


Auteur : BERGZOLL Christian

Style : Drame




Navette à toute heure, j’allais, venais, sur mer, sur terre.

Au-dessus de désert, les nuages de sable levés par les explosions du bombardement captent des rayons lumineux qui rebondissent dans l’immense anticyclone. Météo cocasse, belle ici comme en France ! Le même azur chaleureux, tendu, impeccable, au-dessus de la Méditerranée, annonce à tous un printemps flamboyant.
La nuée de silice faseye et renaît à chaque nouvelle attaque. J’y ai distingué, cette semaine, la Tour Eiffel à l’envers, le Panthéon tout noir et ses drapeaux en berne, une cheminée de centrale nucléaire qui crachait sa vapeur vers le bas, et la dentelle de pierres blanches de Notre-Dame retournée vers le ciel comme un jupon troussé : un mirage, dans le désert, quand il capte la lumière, inverse souvent l’image. Une illusion d’optique est parfois le meilleur angle de perception des choses inavouables. Ici, donc, moi, je vois le pays de mes ancêtres, cul par-dessus tête, ça me convient.

Ni Dieu ni maître, ma devise principale, dirige à ce point ma vie que je ne crois en rien ni personne, et ne me berce d’aucune illusion. Toute petite, j’étais trop indomptable ou trop vieille, déjà, pour être bercée. C’est à cause du sirop d’érable dans le biberon, peut-être.
Mes parents, si pleins d’amour à donner, voulaient que je sois utile à quelque chose, ils ont, eux, l’illusion d’avoir réussi mon formatage, et, moi qui n’aime rien ni personne, et surtout pas mon ventre stérile, je ne les détrompe pas, sans doute par reconnaissance ou par lâcheté.

Soigner les corps, c’est, bien sûr, n’avoir aucun espoir de les sauver : à long terme, la mort gagne toujours. Soigner est-ce user d’artifices pour gruger la Camarde, ou simplement apprendre aux humains à vivre, eux aussi, de plus en plus souvent, surtout vers la fin, sans illusion ?
Ma pratique professionnelle m’incitait à pratiquer le stoïcisme, c'est-à-dire à fonctionner sans passion, pour être sans souffrance. Mais comme j’étais déjà sans illusion, j’ai parfois eu peur d’être à ce point délestée d’humanité que mes patients s’en aperçoivent et me fuient comme un monstre. Il fallait bien gagner mon pain quotidien, et, puisque je respectais l’injonction parentale, servir à quelque chose. Célibataire, j’ai donc épousé des causes perdues.

« Qui donne aux pauvres prête à rire et qui prête à rire n’est jamais sûr d’être remboursé ». En ce premier avril, j’imagine les belles âmes de Francis Blanche et Raymond Devos, assises, l’une face à l’autre, sur la double traînée que les réacteurs du Rafale tracent dans l’azur bouillant, juste au-dessus de ma tête. Je les imagine commentant la scène dont je suis le personnage central : ils riraient qu’une urgentiste québécoise, dans un bateau de pêche battant pavillon libyen, soit assise sur une caisse de roquettes tchèques, avec, sur la tempe gauche, le canon de l’automatique russe d’un mercenaire Ukrainien, payé par les pétrodollars d’un dictateur psychopathe. Ils riraient que mon moyen de transport, prétendument estampillé par une association humanitaire suisse, transporte, en fait, de l’armement pour des insurgés intégristes. Ils riraient que l’affrètement soit payé par d’autres fonds secrets, pour mettre en place un simulacre de démocratie préservant la circulation de l’or noir. Ils riraient qu’au-dessus de nous, le Rafale tourne comme un vautour, au lieu de détruire les chars du colonel, et surveille le bateau hôpital turc, qui, dans notre sillage, doit aborder au port et récupérer les milliers, les centaines, les dizaines de civils mitraillés…Trop tôt ? Trop tard ?

J’imagine que l’ordre des choses ne doit pas être bousculé : j’ai donné de mon temps à de pauvres hères, j’ai prêté à rire, je ne suis pas remboursée. Le navire de guerre qui nous arraisonne est rempli de tueurs sans humour qui payent de leurs personnes, certes, mais sont grassement rétribués : droit de pillage, droit de cuissage. Je suis la seule femme à bord, ma dernière nuit sera longue, je n’ai aucune illusion.





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