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Triste pèlerinage


Auteur : HESSE Rémi

Style : Vécu




Drôle d’idée m’étais-je dit. Drôle d’idée, certes, mais elle avait fait son chemin et était devenue incontournable. Je l’avais pourtant détestée, cette usine. Depuis deux jours j’avais décidé, après tant d’années, de la revoir.

Pendant un peu plus d’un an et demi, j’y avais travaillé dur, dix heures par jour, parfois plus, dans les périodes de « presse ». J’y laissais, pour un salaire de misère, toute mon énergie de jeune homme. A pousser de toutes mes forces les contrepoids d’une énorme presse à balancier, pour cintrer des tubes. Le soir, je quittais l’atelier fourbu, les bras, les épaules et le dos douloureux. Cette fabrique de meubles de jardin, correspond à la période la plus noire de ma vie. Deux ans d’adolescence gâchés.

Et cet été là, quarante ans plus tard, je me préparais à y faire une visite. Pourquoi ce pèlerinage ? J’étais incapable de m’expliquer mes motivations.

Pour reprendre les conditions antérieures, je partis donc un matin à vélo, et empruntais le petit chemin qui suit la voie ferrée. Il faisait chaud, le soleil me tapait sur la nuque. Je pédalais péniblement, il y avait bien une quinzaine d’années que je n’avais pas enfourché une bicyclette. Le souvenir de l’usine se faisait de plus en plus présent, tout au long du morne sentier, entre champs et chemin de fer.
Il me restait une dizaine de kilomètres à parcourir et je revivais mentalement mes premières années de travail. Je revoyais le bâtiment gris et triste de la vieille usine, la cour défoncée. Devant le bureau, les trois voitures stationnées : La majestueuse Buick gris métallisée du patron, Alfred Rivaud, un salaud comme on en croise peu dans une vie. A l’ombre de l’auto patronale, se trouvait l’Opel Kadett rouge de son épouse, puis la grosse Opel de son père. Les trois véhicules étaient flambant neufs, ils les changeaient tous les deux ans.

Le comptable, lui aussi venait en voiture. C’était ancien militaire à la démarche énergique, aux cheveux gris en brosse, toujours très courts ; un homme difficile à cerner, un pied dans chaque camp. Tout comme le petit personnel, il n’avait pas le droit de se garer dans la cour et remisait sa 4L dans un chemin de terre qui longeait les ateliers. Un peu partout, le long des murs des bâtiments et le long des clôtures, une multitude de vélos, quelques mobylettes, et une Vespa, celle de Dino, attendaient leurs propriétaires dans un désordre total. Seuls trois ouvriers venaient travailler en voiture.

Dans cette entreprise, nous étions entre soixante et quatre-vingts, suivant la saison. Une seule femme faisait partie du personnel, Simone une petite brune de moins de trente ans qui flottait toujours dans des blouses en nylon bleu clair, beaucoup trop grandes pour elle. Simone jonglait entre trois postes : aux premières heures de la matinée, elle faisait le ménage au bureau, ensuite elle partait au montage, y passait le reste de sa journée à écraser au marteau des rivets en aluminium ; d’autre fois elle travaillait à l’emballage.

Je pédalais toujours, m’essuyais le front d’un revers de la main et je revivais mon arrivée dans l’usine : C’était toujours à la dernière minute, j’accélérais après le passage à niveau pour ne pas être en retard, je suivais les rails de l’embranchement particulier qui entraient dans la cour, je posais mon vélo « au mieux ». De loin, je vérifiais l’heure à la grosse pendule accrochée dans le hall et courais vers la pointeuse. Je m’engageais dans le vaste bâtiment haut et large comme une gare. Une large rue de plus de cent mètres de long, pavée de granit, s’enfonçait dans le hall sombre, seulement éclairé par quelques verrières aux carreaux opacifiés par des dizaines d’années de crasse. De part et d’autre, deux profonds trottoirs étaient occupés par des postes de travail ; derrière ces postes s’ouvraient de petits ateliers particuliers, la plupart occupés par des soudeurs. Sur ma droite, après un stock de tôle, se tenaient les marbres des « bordeurs». Ils étaient, là marteaux en mains prêts à démarrer, ils allaient passer leur journée complète à fixer des tôles sur des cadres métalliques, en les rivant au marteau (en langage de tôlier, ça s’appelle « border »). Ils réalisaient les plateaux de tables de jardins. Pour se protéger du bruit infernal, ils se mettaient dans les oreilles des petits bouchons, confectionnés avec des bouts de chiffons. Je leur adressais un signe de la main, en me hâtant vers l’atelier de cintrage. Je passais devant Roger, la casquette plate inclinée sur le front, la gitane maïs entre les lèvres, sous son grand nez. Roger appuyé sur son petit « tour révolver », attendait patiemment. Depuis cinq ans, inlassablement, il décolletait des barrettes de fer rond, enlevait un millimètre de métal sur une longueur d’un centimètre, retournait sa pièce, réalisait la même opération à l’autre extrémité, puis recommençait. A coté de lui, plié en deux, une énorme bosse dans le dos, Giovanni s’apprêtait à percer. Il perçait, perçait, perçait, des pieds de tables et de chaises pliantes, des milliers de trous par jour. Des trous de six millimètres de diamètre. Parfois les menuisiers lui amenaient des lattes de bois destinées à garnir les assises et les dossiers des chaises. Il changeait de matériau et perçait du bois pendant un jour ou deux mais toujours à « six ». Je me demande encore si un jour dans sa vie, il a fait un trou d’un autre diamètre. Une fois, Giovanni avait voulu changer le foret de sa vielle perceuse radiale sans carter, emporté dans sa monotonie, il oublia d’arrêter le moteur, il fallut l’amputer du pouce gauche. Je continuais ma progression, un coup d’œil sur ma gauche vers le convoyeur de lavage. Un énorme tunnel rouillé proche de ceux qui sont actuellement utilisés pour laver les voitures. Les brûleurs ronronnaient déjà pour porter les bacs d’eau à 60°. Un sac en toile de jute en guise de tablier, le laveur bougonnait en marchant de long en large près de sa machine. C’était le plus mauvais poste de l’usine, le patron y collait ceux dont il voulait se débarrasser. A ce poste, on finissait la journée exténué : Il fallait porter sans cesse des charges lourdes, c’était très physique, de plus, on était mouillé du matin au soir. Lorsque j’avais quelques minutes devant moi, j’entrai à la peinture sur ma gauche, pour saluer mes copains, Dino et les frères Vicente. Puis je courais vers l’atelier de cintrage. Au passage, je saluais Fernand, le vieux forgeron, qui comme chaque matin mâchonnait un sandwich dans sa bouche démeublée. Au cintrage, nous étions trois, un petit bonhomme fluet de moins d’un mètre cinquante qui ne parlait guère. Il travaillait sur une cintreuse à main et fabriquait des accoudoirs. Le chef, il n’était pas plus chef que les autres ; il mais regardait ses collègues avec hauteur depuis qu’il avait eu une cintreuse hydraulique neuve ; à commande électrique, sil vous plait ! La seule et unique machine récente de toute l’usine. C’était un grand type de quarante, quarante cinq ans, toujours coiffé d’une casquette kaki à la Fidel Castro. Je ne l’aimais pas, sans savoir pourquoi et je crois qu’il me le rendait bien. J’étais le troisième ouvrier de cet atelier, je travaillais sur une presse à balancier. Une impressionnante machine, en fonte noire, qui datait du dix-neuvième siècle et qui aurait été adaptée pour muscler un haltérophile ou un lutteur de foire.

A ce moment les lumières clignotaient, c’était le signal du départ : toutes les machines rugissaient, les courroies plates qui traversaient les ateliers en tous sens se mettaient à claquer, ou à hurler à la mort comme un vieux loup solitaire, les marteaux frappaient, la masse de Fernand résonnait sur l’enclume, les compresseurs gémissaient, des meuleuses nous agaçaient les oreilles. Il fallait « gueuler » pour se parler. Suivant le sens du vent, dans le bâtiment plein de courants d’air, nous venaient des odeurs de bois provenant de la menuiserie, d’huiles brûlées issues de l’atelier de soudure, ou encore les odeurs de peinture. Ces différentes odeurs s’ajoutaient à celle d’huile de vidange dont les tubes que nous utilisions étaient enduits, pour ne pas rouiller.

Je souffrais sur mon vélo en m’approchant de mon lieu de pèlerinage. Me revint en mémoire un épisode proche de mon départ de l’usine :
C’était au printemps 1966, il y avait beaucoup de travail et nous faisions des heures supplémentaires. Le patron passait de longs moments à « rôder » dans l’usine, comme nous disions entre nous. Plusieurs fois par jour, il engueulait les ouvriers, les injuriant, les traînant plus bas que terre, pour faire accélérer les cadences. Personne n’osait répondre, chacun craignait pour sa place, il n’y avait pas d’autre usine dans le secteur et ce fou était capable de virer un type sur le champ, pour un regard ou un mot. Par exemple, il n’admettait pas qu’un ouvrier mange pendant les heures de travail, même sans arrêter de travailler, pour ne pas perdre de temps. Aussi tournait-il en début de matinée dans l’usine. Lorsqu’il soupçonnait quelqu’un de manger, il se plantait devant lui et le fixait, il pouvait rester dix minutes, comme ça, immobile. Il fallait continuer à travailler, sans mâcher, sans déglutir.

Le mécontentement montait. Les conciliabules se multipliaient, soit le matin, pour ceux qui arrivaient de bonne heure, ce n’était pas mon cas, soit le midi à la pause ou parfois le soir. Muratet, (on prononçait muratette, dans le sud-ouest), était un vieux compagnon tôlier, le seul dans l’entreprise qui tutoyait le patron, qu’il avait connu enfant. Il proposait, comme il le faisait depuis très longtemps, de monter un syndicat.

Pendant des années, il s’était fait rembarré, les plus virulents lui proposaient d’aller voir comment ça se passait chez les rouges. Mais là, le moment était venu et beaucoup se montrèrent intéressés. Quelques jours plus tard, il distribua des cartes CGT et vendit des timbres. Comme les autres, j’avais eu mon petit rectangle de carton bleu, sur lequel je collais ma vignette mensuelle. Un autre tôlier, Daniel, un jeune homme de moins de trente ans, s’avéra être tout à fait capable de devenir notre représentant. Sans avoir été élus, ni désignés officiellement, ces deux là rencontrèrent le patron et demandèrent une augmentation générale. Ils furent vertement éconduits. Les bavardages et conciliabules reprirent, l’idée d’une grève germa. Quelques jours plus tard, Muratet et Daniel revinrent à la charge, ils se rendirent au bureau en début d’après-midi. La grande majorité des ouvriers avaient abandonné leur poste de travail et se tenaient à l’entrée des ateliers dans la rue centrale de l’usine. Chacun se dissimulait comme il pouvait, seul les têtes dépassaient. Les délégués ressortirent au bout de quelques minutes. Daniel, les mains au dessus de la tête, faisaient des signes évidents : On arrête. Peu de machines s’arrêtèrent, quelques compagnons s’avancèrent au devant des délégués. Mais l’immense majorité du personnel restait terrée dans son coin, le mouvement semblait ne pas prendre. Les « gars » se dégonflaient, n’osaient passer à l’acte. Venant du fond de l’usine, de l’atelier d’emballage, le poste le plus éloigné de l’entrée, Simone s’avança à pas décidés. Elle dépassa les délégués, continua jusqu’au mur du bureau sur lequel se trouvait l’arrivée électrique. Là, sans la moindre hésitation, elle tira la manette. Toutes les machines s’arrêtèrent. Toutes les lumières s’éteignirent. Il n’y avait qu’une femme pour quatre-vingts hommes dans l’usine, c’était elle, la seule, qui avait eu ce reflex décisif. Et qui avait eu le courage de s’afficher comme la première gréviste. Un silence de mort s’installa, en peu de temps chacun quitta son poste et reflua vers l’allée centrale, puis le cortège gagna la cour. Les ouvriers s’assemblèrent par petits groupes, surveillant du coin de l’œil le bureau. Après une demi-heure de bavardage devant le bâtiment, la direction n’ayant donné aucun signe de vie, nous décidâmes de partir.

Le lendemain matin à sept heures, l’ensemble des ouvriers était là, mais aucun ne pénétra dans l’enceinte de l’établissement. Vers sept heures et quart, le patron appela les délégués. Après quelques minutes de discussions, il proposa une augmentation immédiate de vingt centimes de l’heure pour chacun, et la promesse d’une étude du salaire de chaque ouvrier, au cas par cas, en accord avec les délégués (cette dernière promesse ne fut pas tenue). Mon salaire fut porté à 1.60 franc de l’heure. Je ne sais pas quel était à l’époque le montant du SMIG, mais en revanche, je me souviens que quelques semaines plus tard, en juillet 66, il passa à 2.01 francs. J’étais payé en dessous du SMIG car j’avais 17 ans, néanmoins, on me confiait un poste équivalent à celui des adultes.
Nous reprîmes le travail.

Trois jours plus tard, Simone fut changée de poste et se retrouva à la machine à laver. Quelqu’un avait mouchardé. La pauvre avait toutes les peines du monde à effectuer ce travail très physique. A partir de ce jour, elle refusa de faire le ménage dans le bureau. Dans la boîte, un climat de suspicion s’installa, chacun se méfiait de l’autre, évitait de donner son avis devant trop de monde. La grève qui aurait dû nous souder, nous avait divisé, par la faute d’un mouchard.
Par chance, fin juillet, je quittais cette entreprise.

J’en étais là de ma rêverie, lorsque le passage à niveau m’apparut, en levant les yeux je vis se profiler les bâtiments gris et tristes de la fabrique. Je suivis les rails noyés dans le bitume et arrivai devant la cour. De l’herbe et des orties poussaient ça et là, des ronces prenaient d’assaut les murs des bâtiments annexes. Les vitres du bureau étaient cassées. Je posai mon vélo, m’avançai à pas lents. Il n’y avait plus de porte et l’entrée était totalement libre. Dans le grand hall la pendule était toujours à sa place, mais elle était arrêtée – cinq heures moins vingt - et semblait aussi saugrenue qu’une bonne sœur suspendue dans la nef d’une église en ruine. Sur le sol, en lettres capitales, une inscription barrait la rue centrale : RIVAUD=SALAUD. J’opinai du chef en lisant cette sentence et m’avançai dans le bâtiment vide, tout avait disparu, même la pointeuse murale. La première chose qui me surprit, ce fut l’absence d’odeur, ça ne sentait plus rien, ça sentait la mort. Je continuai d’avancer, mes pas résonnaient comme dans une cathédrale. Je me sentais oppressé. J’eus soudain une pensée pour ma machine, je me dirigeai vers l’atelier de cintrage.

Vers MA presse, j’avais souffert sur cet engin, mais à ce moment là, j’avais envie de la revoir, de la toucher, de faire tourner le balancier ; j’aurais volontiers cintré un tube. Un halo de lumière vive sortait de l’atelier. Cette clarté n’augurait rien de bon. Le seuil franchi, je m’arrêtais médusé. Non seulement l’atelier était vide mais le mur du fond était écroulé. Je restais un moment interdit. Un courant d’air souleva un halo de poussière.
- Ferme la fenêtre ! criai-je bêtement.
L’écho répéta : fenêtre, fenêtre, nêtre, nêtre… Pourquoi avais-je eu cette réaction stupide ? Par dérision peut-être.
Je fis demi-tour. Avant même d’être arrivé au milieu du hall, je me mis à courir. Je me précipitai sur mon vélo et pédalai farouchement. Pour fuir le plus vite possible ce bâtiment déglingué et ses fantômes, cette vision de mort, cette porte de l’enfer.

Une usine est encore plus triste quand elle est morte.





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