nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Les bonnes manières


Auteur : HESSE Rémi

Style : Scènes de vie




Sanglée dans son tailleur noir, les lèvres pincées, les yeux baissés comme il se doit, la digne veuve Kételair sortait du presbytère. Elle s’avançait à petits pas rapides, petite femme sèche, à la démarche sèche, au cœur sec, tout chez elle était en harmonie. Un léger crachin enveloppait les rues de Lille en cet automne 1928. Elle cheminait sur les pavés inégaux de l’étroit trottoir, lorsque son visage s’éclaira d’un sourire presque sincère.
- Ma chère Marthe!
- Sidonie, quelle plaisir!
Les deux femmes relevèrent la voilette de leurs chapeaux et firent assaut de cette hypocrisie qui témoigne d’une bonne éducation.
- Quelle joie mon amie…
- Quel plaisir ma chère…
- J’allais visiter Monsieur le Doyen…
- Je viens d’avoir le plaisir de le rencontrer, il est à la cure. Il m’a confirmé sa présence parmi nous demain soir. Vous n’avez pas oublié, ma chère Marthe, notre petit dîner…
- Mon amie, comment pourrais-je oublier? Edouard s’en réjouissait encore ce matin. Monsieur le curé sera donc des nôtres…
- Il a accepté! …
Elle s’interrompit quelques instants, en raison du bruit que faisaient sur les pavés, les roues cerclées de fer d’un fiacre. Le véhicule éloigné, elle reprit:
- …Il y aura mon oncle Dolming et son épouse.
- Monsieur Dolming, de la filature?
- Lui-même. Vous le connaissez certainement.
- Je ne l’ai, à ce jour, pas encore rencontré. Edouard va être ravi. Nous aurons du mal à éviter que ces Messieurs parlent affaires… Nous serons donc six.
- Sept… , rectifia la femme en noir, son visage se rembrunit, elle reprit :
Il y aura aussi … Madame Kételair marqua un temps... Marie-Antoinette, ajouta-t-elle, d’une voix qui masquait mal le mépris.
Devant l’air surpris de son amie Marthe, elle fut contrainte d’ajouter, du bout de ses lèvres pincées:
- Marie-Antoinette est une petite de huit ans, que mon fils a eu avec…
Elle marqua une nouvelle courte pause, leva les yeux au ciel, pour quêter une aide certainement, et reprit:
- … Avec une ouvrière, une … blanchisseuse!
Le dernier mot fut prononcé à mi-voix.
- Oh! laissa échapper Marthe.
- Une fille de paveur, poursuivit Madame Kételair, prête à assumer le calvaire jusqu’au bout.
- Ma pauvre amie! …Mais je croyais votre fils à Paris.
- Il l’était depuis cet … incident. Il dirigeait le bureau parisien de la filature de son grand-oncle. Mais que voulez-vous? Ce genre de fille ne peut même pas tenir une maison. Ils se sont séparés, lui est parti au Maroc, il s’occupera des intérêts de la Société Générale. La... la fille a trouvé à s’employer dans une teinturerie du quartier Montmartre. Vous imaginez, ma chère, la clientèle qui peut fréquenter l’établissement, dans ce quartier malfamé. J’ai récupéré l’enfant. Remarquez, je ne me plains pas, d’aucuns ont ici-bas des croix bien plus lourdes à porter… Mais quand même… Quand même!
- Mon amie, comme je vous comprends.
- Ma chère Marthe, je vais devoir vous quitter, j’ai tellement de choses à faire.
Madame Kételair rabattit sa voilette et s’éloigna de son pas pressé.

Il était sept heures moins cinq, lorsque monsieur le Doyen Lalique fut introduit par la femme de chambre.
- Mon Dieu! Je vous fais attendre. Excusez mon retard, je vous prie.
- Vous n’êtes pas en retard mon père, corrigea Madame Kételair.
Après les congratulations, chacun prit place autour de la table que présida Monsieur le Curé. Lequel dit immédiatement le bénédicité, avec la gravité qu’il convenait. Chacun s’assit, Madame Kételair prit la parole:
- Mon cher Edouard, puis-je vous demander de vous occuper du vin et des alcools? J’ignore tout dans ce domaine.
L’époux de Madame Marthe prit aussitôt les choses en main.
- Monsieur le Curé, deux doigts de Porto?
- Serait-ce raisonnable? interrogea l’ecclésiastique, en tendant son verre, en direction d’Edouard, installé à l’autre bout de la table.
La conversation roula entre les convives. Marie-Antoinette, à gauche de Madame Marthe, qui ne lui avait pas dit un mot, ni même adresser un regard, se remémorait sans cesse les instructions maintes fois répétées: ne pas parler, poser les mains à plat de part et d’autre de l’assiette, s’essuyer délicatement les lèvres avant de boire, et après avoir bu...
La femme de chambre déposa une deuxième carafe de bourgogne en même temps que la poularde. Marie-Antoinette pensait : « Ne pas toucher les os avec les doigts, ne pas essuyer la sauce avec le pain. » Madame Kételair accueillait avec un sourire entendu les compliments des convives pour la qualité des mets.

Chacun affichait une mine ravie, les joues de Monsieur le curé rosissaient aussi rapidement que le flacon de vin se vidait.
La salade venait d’être servie. Marie-Antoinette se répétait:« La salade, pas de couteau ». Monsieur le Doyen venait d’entamer une tirade sur l’influence néfaste des rouges sur la population ouvrière lilloise. Marie-Antoinette sembla soudain face à un dilemme, elle se tortillait sur sa chaise, tentait d’attirer, sans parler, l’attention de sa grand-mère. « Je n’ai pas le droit de parler, mais je ne peux pas laisser faire...se disait-elle… Je ne peux pas, je ne peux pas ». Se levant à demi, Marie-Antoinette s’écria:
- Bonne Maman, Bonne Maman…
- Marie-Antoinette! coupa madame Kételair d’un ton sans appel.
- Mais Bonne Maman, criait l’enfant.
- Dois-je te rappeler que les enfants ne parlent pas à table?
- Mais Bonne Maman…
- Silence!
Les yeux de la maitresse de maison lançaient des éclairs. L’enfant se tut. Monsieur le curé reprit sa phrase et le dîner poursuivit son cours.
De grosses larmes roulaient silencieusement sur les joues de la petite fille.

Enfin, les hommes quittèrent la salle à manger et se dirigèrent vers le petit salon pour y fumer et y parler politique.
Madame Kételair, faussement bienveillante, s’adressa d’une voix doucereuse, à sa petite fille, un sourire pincé sur le visage:
- Et bien, Marie-Antoinette, maintenant que le repas est terminé, peut-être peux-tu nous dire ce tu avais de si important à nous communiquer tout à l’heure.
L’enfant regarda chaque convive avec un petit sourire vengeur, puis s’adressa à sa grand-mère en la regardant dans les yeux:
- Et bien, il y avait un ver dans ta salade et tu l’as mangé!





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -