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Marie-Antoinette


Auteur : HESSE Rémi

Style : Scènes de vie




Nous venions d’assister à un enterrement. J’aidais à vider l‘appartement de la défunte. Après quelques chamailleries, les meubles étaient partis chez les uns et les autres. Nous triions le linge et les ustensiles qui pouvaient être donnés à une œuvre caritative, ainsi que les innombrables papiers.
J’ouvris avec précautions une antique chemise cartonnée dont la couleur était, avec le temps, devenue indéfinissable. Après avoir survolé quelques coupures de presse consacrées à l’occupation et à la Libération de Paris; je regardais longuement deux photos d’une splendide jeune fille aux cheveux mi-longs, châtain bouclés. Le regard clair ne manquait pas de me rappeler celui de la vieille dame de quatre-vingt-huit ans que nous venions d’accompagner au cimetière. Je pris connaissance d’un document surprenant. Sorte de diplôme en fort bristol jauni, percé de quatre petits trous dans les angles, indiquant qu’il avait dû être affiché au moyen de punaises. Ce document, louait en termes ampoulés le courage, la détermination et l’efficacité de: Sylvie Kételair et de sa fille Marie-Antoinette Kételair. Les deux noms étaient calligraphiés avec soin à l’encre de chine. Il était ensuite assuré que la France était reconnaissante. En bas de page trônait la majestueuse signature du Général de Gaulle.
Mon regard allait des photos au « diplôme » et je me remémorais l’histoire plusieurs fois entendue quelques années plus tôt.

Elle s’appelait Marie-Antoinette, sa mère l’appelait Nénette, son amoureux Marinette. Elle venait d’avoir vingt ans. Vingt ans, le plus bel âge… Quoique, en décembre de cette année 1940, pouvait-on parler de bel âge, en cette période troublée?
Belle jeune fille souriante, Marie-Antoinette vivait chez sa mère, 11 rue Fontaine à Paris, dans le quartier Pigalle. La mère de Marinette tenait une teinturerie, sa fille l’aidait dans cette tâche.
Un client pénétra dans la petite boutique, il portait plusieurs chemises repliées sur la manche de son imperméable. La teinturière se tenait derrière son comptoir, sa fille repassait, en chantant un air à la mode. Elle chantait sans cesse, aurait aimé être chanteuse.
L‘homme ôta son béret, déposa ses chemises sur la banque se pencha en avant et, montrant discrètement du bout du doigt l’arrière-boutique, souffla:
- Personne?
- Non, qui voulez-vous qu’il y ait?
- Je ne sais pas! Je peux parler? continua-t-il à voix basse.
- Oui, répondit, craintive, la teinturière.
Elle regarda avec anxiété le client. Depuis 1919 que Sylvie tenait cette teinturerie, Monsieur Le Billant, qui habitait en face au troisième, fréquentait la boutique. Il l’avait toujours fortement impressionnée. Ce grand maigre à l’allure hautaine, au regard droit, à la diction impérieuse, malgré le ronronnement qui accompagnait sa voix depuis qu’il avait été gazé, sentait l’officier à quinze mètres. Depuis toujours, Sylvie craignait tout ce qui représentait, de près ou de loin, l’autorité. Elle était dans ses petits souliers face à un maire, un gendarme, un policier, même un garde-champêtre ou un pompier. Alors, pensez, un officier!
- Qu’est-ce qui se passe, Monsieur le Billant?
- Viens là, Nénette, dit l’ancien officier à l’adresse de la jeune fille qu’il avait vue naître.
Il se baissa, penché en avant, plantant ses deux coudes sur le comptoir, il se mit à parler:
- Vous savez toutes les deux le travail qu’a entrepris, depuis Londres, le Général de Gaulle…
Il dût s’interrompre, victime d’une quinte de toux. Se détourna, cracha dans son mouchoir à carreaux.
- Excusez-moi. Depuis six mois qu’est intervenu l’appel du général, reprit-il, l’armée de la France libre s’est constituée. La toile s‘est tissée…
Il s’interrompit à nouveau toussa, se moucha, resserra légèrement le nœud de sa cravate sombre et reprit:
- Aujourd’hui plus que jamais, l’armée de l’ombre a besoin de soldats.
- Vous savez bien que nous ne sommes que deux femmes, intervint Sylvie tremblante.
Elle aurait voulu le voir partir. Inquiète, elle scrutait la rue, redoutant de voir se profiler l’ombre d’un Allemand. Ils étaient nombreux dans le quartier et beaucoup fréquentaient sa boutique, la seule teinturerie du secteur. Monsieur le Billant reprit la parole:
- Je ne vais pas vous demander de tenir un fusil, Madame Sylvie. D’autant que vous pouvez être beaucoup plus efficace dans une autre tâche…
La femme tremblait.
- J’aurais trop peur, c’est pas possible, ne restez pas là, quelqu’un pourrait arriver.
- Mais laisse parler Monsieur le Billant, intervint la jeune fille. Il ne t’a rien dit et déjà tu es morte de peur.
L’officier gratifia Marie-Antoinette d’un bref sourire « règlementaire ».
- Il est important que les différents membres ne se rencontrent pas. Il suffit que l’un soit surveillé et c’est tout le monde qui tombe, reprit-il de sa voix caverneuse. Pour éviter de se rencontrer tout en communiquant, il nous faut une boîte aux lettres.
Il se racla la gorge, ménagea un long silence, regardant tour à tour les deux femmes dans les yeux.
- Si vous êtes d’accord, vous serez cette boîte aux lettres.
- Mais vous n’y pensez pas! C’est beaucoup trop dangereux, j’aurais trop peur. Les Allemands vont nous prendre. Déjà mon frère Joseph, l’adjudant, est prisonnier en Allemagne.
- Mais maman, tu veux qu’ils soient foutus dehors, les Boches?
- Evidemment, mais qu’est-ce que tu as besoin de poser des questions comme ça? Imbécile, on pourrait t’entendre.
- Est-ce que tu crois que c’est parce que tu leur parles mal, chaque fois que l’un d’entre eux vient apporter du linge, qu’ils vont retourner à Berlin?
- Tu es de plus en plus folle ma pauvre fille!
- Il faut savoir ce que tu veux, ou tu leur fais un grand sourire et tu leur dis « soyez les bienvenus ». Ou tu fais ce qu’il faut pour les foutre à la porte.v Elle se retourna vers Monsieur le Billant, qui, plié en deux toussait dans son mouchoir.
- C‘est oui, Monsieur, on sera la boîte aux lettres.
- Jésus-Marie-Joseph! Ma fille est complètement folle. Mais on va se faire tuer, on va aller en prison. Et puis tu sais bien que je ne reconnais jamais les gens, je mélange tous les noms. Combien de fois je me suis trompée en rendant le linge.
- Ne vous inquiétez pas Madame Sylvie, ils se présenteront et indiqueront le nom de celui qui vous aura remis l’enveloppe. Je suis Paul voilà une lettre pour Max, puis je suis Max je viens chercher la lettre de Paul. Chaque échange se fera en même temps que l’on vous amènera du linge, ou que l’on viendra en chercher, pour ne pas attirer l‘attention.
- Ne t’inquiète pas, Maman; je m’en occuperai.
- Nous commencerons par des enveloppes vides, ne soyez pas soucieuses, si ça marche bien, on continuera, sinon on fera autrement. Bien entendu tous les nettoyages seront payés par celui qui emportera le linge.
- Mais nous ne voulons pas d’argent! coupa la jeune fille.
- Si Nénette, il faut que ce soit une prestation normale. Quelqu’un qui voit un client qui ne paie pas, aurait tout à fait raison d’être intrigué.
Il déposa ses chemises, prit soigneusement son ticket; puis il sortit une enveloppe de sa poche et la posa sur le comptoir.
- Je suis Max, c’est une lettre pour Jean.
Marie-Antoinette fit disparaître la lettre dans son corsage. L’homme fut victime d’une violente quinte de toux, rouge comme un coq, il ajouta:
- Il y a une odeur chimique chez vous…
- C’est la benzine, répondit Nénette.
Il sortit rapidement avide d’air frais.

Derrière sa devanture d’un vert d’eau délavé, la petite teinturerie continua de fonctionner normalement. Plusieurs fois par semaine, des hommes déposaient des lettres parfois épaisses, ou de petits paquets, que d’autres venaient chercher. Marie-Antoinette prit l’habitude de s’installer juste devant la vitrine pour remailler les bas, de ce poste avancé, elle surveillait la rue et anticipait l’arrivée des clients un peu spéciaux. A plusieurs reprises Monsieur le Billant, alias Max, vint à la boutique et prévint:
- Pierre, Jacques ou encore Charles, a été pris, brûlez ce que vous pourriez avoir pour lui.
Et même une fois:
- Claude a été tué hier matin, brûlez ce que vous avez.
En septembre 1941 Marie-Antoinette se maria, ce qui ne l’empêcha pas d’être présente chaque jour, pour que la boîte aux lettres fonctionne normalement.
A partir de 1942, afin de limiter les allées et venues de nouvelles têtes à la teinturerie, Marinette se chargea de livrer certains des courriers.
Elle quittait la boutique avec un panier de linge propre et bien repassé. Au centre d’un drap se trouvait une enveloppe. Elle revenait avec du linge sale et quelque missive…
Le manège dura jusqu’au mois d’août 1944. Le 24 août peu après vingt et une heures, lorsque toutes les églises se mirent à carillonner, Monsieur Le Billant, survolté, tambourina à la porte de la teinturerie.
- Ça y est ! hurla-t-il, devant les deux femmes médusées, ils sont là… Le capitaine Dronne vient d’arriver devant l’hôtel de ville à la tête de sa compagnie la « neuve » composée de Républicains Espagnols. Le reste de la deuxième DB fait encore le coup de feu en banlieue.
Le 25, lendemain de la Libération de Paris, Marinette, jupe bleue, ceinture blanche et corsage rouge, en compagnie de son mari, se rendit comme des milliers de Parisiens, place de la Concorde. Des coups de feu retentirent, ils se couchèrent sur le sol, sans pouvoir s’abriter des tireurs, qui visaient la foule, depuis le toit des immeubles de la rue de Rivoli. Ils se relevèrent sans dommage, mais un copain d’enfance de Marie-Antoinette, le fils du pharmacien, fut tué.

Le temps est passé, le souvenir de la guerre s‘est estompé. La vieille Madame Sylvie est décédée, sa fille l’a suivie quarante ans plus tard.

Elle s’appelait Marie-Antoinette, sa mère l’appelait Nénette, son mari Marinette, et moi je l’appelais Maman.





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